Le cinéma numérique et la queue des comètes

Par Matthieu Poirot-Delpech, AFC
Il était d’usage, lors des tournages sur support argentique, de discourir de ce délicieux paradoxe du cadreur : il voyait tout sauf le film en train de se tourner. Ce phénomène dû à la visée reflex est simple à décrire : une fraction de temps était vue par l’opérateur, la fraction suivante était destinée à la pellicule. Le cadreur voyait " entre les images "… Cela pouvait parfois être handicapant : l’éclair qui avait été aperçu par le cadreur risquait de ne pas être vu par le spectateur... On s’en arrangeait finalement très bien.

Ce système avait aussi ses avantages : le cadreur voyait son sujet avant même que l’image ne soit impressionnée. Cette fraction de temps gagnée sur les évènements à filmer permettait d’anticiper et de coller au plus près de l’action. La visée " reflex ", qui date de 1937, portait donc bien son nom. Un acteur qui se lève brutalement, une gifle qui part, une assiette qui tombe… On était parfois " battu " mais on finissait toujours par y arriver.

Le cinéma numérique, qui semble aujourd’hui devoir supplanter une technologie plus que centenaire, nous apporte son lot de bonnes surprises, mais aussi de mauvaises. La disparition de la visée " reflex " sur la majorité des nouvelles caméras en fait partie. Les visées " électroniques ", qui équipent ces nouveaux outils, ont en effet le fâcheux défaut de nous montrer l’image avec un dixième de seconde de retard sur ce qui se passe devant l’objectif. Lorsque nous voyons l’acteur commencer à se lever, c’est qu’il est déjà debout, la deuxième gifle est déjà partie, l’assiette est déjà cassée.

Un constructeur, Arriflex, propose des visées " reflex " sur ses caméras numériques. Il est évident que ce dispositif est indispensable. Cependant, cette visée ne sera pleinement utilisable qu’à une condition : il faudra pouvoir placer les filtres de densité neutre entre le miroir et le capteur. Si cette condition n’est pas remplie, le cadreur risque, vu la sensibilité nominale de ces caméras, de se retrouver à cadrer dans un viseur bien trop assombri.

Le cinéma nous a permis longtemps de filmer des comètes, doit-on désormais se résoudre à ne montrer que leurs queues ?