Le directeur de la photographie Luis Arteaga, parle de son travail avec Mathieu Vadepied sur "Tirailleurs"

La guerre en VO

Pour son deuxième long métrage en tant que réalisateur (et après avoir réalisé une partie de la série "En thérapie"), l’ex-directeur de la photographie Mathieu Vadepied a choisi de raconter l’aventure de Sénégalais catapultés sous les drapeaux en 1914. Interprété à l’écran par Omar Sy (qu’il a notamment photographié sur Intouchables) et Alassane Diong, qui incarne son fils, le film se veut comme l’étude de personnages soudain plongés dans un contexte inconnu, plutôt qu’une re-création minutieuse de l’affrontement dans les tranchées de Verdun. Luis Arteaga s’occupe de mettre en image ce film qui se veut tout sauf épique... (FR)

1917. Bakary Diallo s’enrôle dans l’armée française pour rejoindre Thierno, son fils de dix-sept ans, qui a été recruté de force. Envoyés sur le front, père et fils vont devoir affronter la guerre ensemble. Galvanisé par la fougue de son officier qui veut le conduire au cœur de la bataille, Thierno va s’affranchir et apprendre à devenir un homme, tandis que Bakary va tout faire pour l’arracher aux combats et le ramener sain et sauf.

Comment Mathieu Vadepied vous a-t-il présenté le projet ?
Luis Arteaga : Mathieu n’était pas partisan de la reconstitution historique avant tout. Il fallait que le spectateur y croie, mais notre ambition n’était pas de tourner avec une caméra Pathé de cette époque, par exemple... Ou de mettre le paquet sur tel ou tel décor de tranchée visuellement époustouflant. Le film est pour moi plus une étude de personnages dans le contexte particulier de la guerre. Filmer un état subjectif plutôt que la guerre, comme dans un tableau napoléonien. Parmi les décisions prises très tôt, le fait, par exemple, de ne jamais filmer l’ennemi – ou vraiment le moins possible.

Avec un découpage très établi ?
LA : Certaines séquences un peu délicates étaient story-boardées pour les VFX, mais on est parti sur l’idée de pouvoir, le plus possible, tourner à 360 °, beaucoup en lumière naturelle, de manière à explorer les situations et leur faire prendre vie à l’écran. Un dispositif de mise en scène qui se voulait atmosphérique, pour capter l’ambiance des scènes et l’état des personnages, tout en tenant compte de la narration et des contingences de base de l’histoire. Beaucoup de choses ont été tournées à deux caméras, avec l’aide de Thomas Caselli, car bien que Mathieu ait été tenté au début de passer à l’œilleton, c’était trop complexe pour lui de gérer à la fois le jeu et le cadre.


Sur quelle période avez-vous tourné ?
LA : Le tournage a commencé en août 2021 dans les Ardennes, sur une commune nommée Neuf-Maisons. L’avantage de ce lieu, c’est qu’il rassemble à peu près tous les décors du film. Que ce soit le village, le café, ou le champ de bataille, qui était juste à côté. Après la préparation effectuée par Katia, la chef décoratrice, on s’est installé sur place avec une certaine souplesse sur le plan de travail, en pouvant alterner certaines scènes selon les besoins. Les points d’ancrage du plan de travail restant bien sûr les scènes de combat avec la figuration et les effets spéciaux. Le tournage s’est ensuite interrompu à la mi-octobre pour reprendre au mois de janvier 2022, au Sénégal pour une semaine, afin de boucler le début du film. Cette situation de tournage en plein été n’était pas facile pour moi. Les journées étaient extrêmement longues et on avait pas mal de scènes de nuit ! Le budget du film ne nous permettait pas de privilégier uniquement les débuts ou les fins de journée. En matière de raccord, j’ai souvent été confronté à des scènes d’extérieur jour commencées avec le soleil assez haut et qui s’achevaient presque à la nuit. Un tournage en hiver aurait été, sur le papier, plus logique pour le film. Pourtant, avec le recul, je trouve intéressant qu’on voie le soleil dans le film. C’est assez inattendu pour moi, sur un film de guerre dans les tranchées. Et ça rejoint un petit peu l’ambiance de certains autochromes Lumière de l’époque ; on peut voir les soldats en train de faire sécher leur linge au soleil... Cette vie quotidienne dont on voulait traduire une partie, où la boue n’est pas omniprésente. Le tout sans pour autant tomber dans un côté colonie de vacances !


Quelles décisions de mise en image avez-vous prises ?
LA : On est souvent parti, avec Mathieu, sur des caméras portées, au plus près des comédiens. Filmer un "état" par quelqu’un qui est lui-même dans un "état"... Peut-être peut-on chercher quelques inspirations dans la 317e section, de Pierre Schoendoerffer, un film dont la simplicité et la sobriété me touchent beaucoup. Je peux aussi citer Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes, un exemple un peu plus radical à la caméra et qu’on partageait tous les deux. Le problème auquel on a très vite été confronté, c’est la difficulté de se déplacer au milieu d’un décor de champ de bataille. C’était quelque chose de vraiment complexe. Pour éclairer les nuits, le défi était aussi de taille. Mathieu souhaitait pouvoir tourner presque à 360 °, en évitant une lumière trop "cinéma". Pour aller dans cette direction, on a fait installer plusieurs nacelles assez haut (50 m) avec des LuxLEDs, de manière à simplement contrôler les sources en intensité et en couleur selon les axes, sans avoir à les changer de place. Le décor du champ de bataille était installé sur un terrain assez en pente qui nécessitait de niveler chacun des emplacements et rendait tout déplacement très fastidieux. Les faces étant gérées de manière très légère avec des boules chinoises LED, des lucioles et des tubes Astera, le tout contrôlé en WiFi par mon chef électricien, Sébastien Courtain.


C’est quoi éviter "une lumière trop cinéma" pour vous ?
LA : C’est de ne pas en mettre plein la vue. Même si c’est toujours un peu difficile par nature dans les extérieurs nuit. Cette question, qu’on se pose souvent en tant qu’opérateur, entre la qualité et la vérité des images, était centrale pour ce film, et c’est en installant un certain dialogue entre ces scènes de tranchées et les autres scènes d’intérieur.


La scène du café par exemple ?
LA : Beaucoup de questions se sont posées pour donner vie à cet espace et à cette scène. Ce café, comme les autres intérieurs, se devait d’être assez sombre, avec seulement quelques sources de figuration, avec, en plus, un plafond bas. Moi, j’aime bien quand les décors s’éclairent d’eux-mêmes et qu’on vient ajouter çà et là quelques accents, avec des sources perchées. Pas de pieds de projecteurs, et toujours cette possibilité offerte à la mise en scène de tourner sur tous les axes, à deux caméras. L’idée étant d’éclairer le lieu avant même d’éclairer le jeu.


Des essais avant de tourner ?
LA : Oui, mais avec un maximum de choses en situation. Le décor étant prêt en amont du tournage, on a convoqué quelques doublures avec les costumes, et on a simplement filmé, parfois sans lumière, en poussant très loin les ISO. J’aime bien quand l’image devient un peu fragile, qu’on se situe en limite de signal... je trouve alors le rendu très intéressant. Parmi ces essais, quelques boîtes de 35 mm ont été passées sur une Aricam, non pas qu’on envisageait de tourner Tirailleurs en pellicule, mais pour avoir une sorte de juge de paix au milieu de tout ça. Habituellement, je tourne avec des objectifs plus anciens mais, sur ce film, en concertation avec Mathieu, on est parti sur une série Master Prime sphérique qui est très définie. Ceci pour contrebalancer les altérations amenées par la fumée et les particules dans l’air du champ de bataille. En plus, Mathieu aime bien pouvoir zoomer dans l’image quand il en a besoin au montage, et le fait de tourner parfois à pleine ouverture était capital pour lui. Montées sur des Arri Alexa Mini, souvent à 1 600 ISO, ces optiques très performantes nous ont permis de tourner de nuit dans des configurations où l’œil n’a pas besoin de s’adapter sur le plateau à une ambiance nocturne. Ça nous a permis de garder une grande intimité dans le jeu des comédiens. Et on ne voulait absolument pas d’images cosmétiques sur cette histoire. Hors de question d’adoucir le contraste, les rendus à la bougie, les visages... Il fallait une certaine aspérité à l’image, un rendu un peu cru.


La question des peaux noires et comment les éclairer ?
LA : J’ai personnellement beaucoup travaillé en Amérique du Sud avec des comédiens aux carnations assez foncées. Et j’avoue que je ne me suis pas trop posé la question sur ce film. L’idée, pour moi, c’est que les visages puissent retrouver à l’écran leur volume et toutes les différentes teintes de couleur qui les composent, notamment dans les reflets. Des déclinaisons qui peuvent aussi bien se diriger vers des teintes acier, ou plus chaudes, mais où le contraste est absolument nécessaire pour ne pas tomber dans des tonalités "café". Une direction qu’on a renforcée à l’étalonnage avec l’aide d’Elie Akoka, rendue aussi possible par la combinaison avec les costumes, et la tonalité de la terre des Ardennes, assez sombre. J’imagine tout à fait les difficultés qu’on aurait pu rencontrer si le film avait été tourné sur un site plutôt calcaire, avec une terre beaucoup plus claire...


Aviez-vous une LUT faite sur mesure ?
LA : J’ai pris l’habitude, sur les films que je fais, de pré-étalonner moi-même les rushes sur Resolve, le soir ou le week-end, pendant le tournage. Ça me permet de m’adapter à ce qu’on fait au jour le jour. Sur ce film, on a fait une LUT assez contrastée pour le montage, de manière à ce que tout le monde soit habitué à ces images tout au long de la chaîne, et qu’il n’y ait pas soudain de changement de cap à l’étalonnage. Je comparerais cette méthode à celle d’utiliser une seule émulsion en 35 mm sur tout le film, en l’adaptant ensuite à chaque situation.


C’est facile, en définitive, de travailler avec un réalisateur qui est lui-même un DoP de renom ?
LA : J’ai eu le sentiment d’une relation très fluide avec Mathieu. C’est un réalisateur très curieux, demandeur de tout, dès les essais, et avec qui on prend, ensemble, les grandes décisions techniques et artistiques. Certes, étant habitué au travail de la caméra, il a souhaité s’entourer d’une équipe qu’il connaissait. Mais comme je travaille peu en France – à part un peu en publicité – je n’avais pas vraiment d’équipe attitrée. Ça ne m’a donc posé aucun problème. Le soin de savoir qui va être là chaque jour sur le film, simplement...

Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC.