Le directeur de la photographie Martin Roux évoque son travail sur "Atlantic Bar", de Fanny Mollins

Atlantic Bar, de Fanny Mollins, est présenté au 75e Festival de Cannes dans la section parallèle ACID Cannes. Martin Roux, son directeur de la photographie, évoque, dans le texte ci-dessous, les enjeux d’exigence du regard que le film documentaire pose sur ses personnages.

À l’Atlantic Bar, à Arles, Nathalie, la patronne, est le centre de l’attention. Ici, on chante, on danse, on se tient les uns aux autres. Après l’annonce de la mise en vente du bar, Nathalie et les habitués se confrontent à la fin de leur monde et d’un lieu à la fois destructeur et vital.

« Nous avons tourné Atlantic Bar en juin 2021, il s’agissait du premier film de la réalisatrice Fanny Molins, et c’était la continuité d’un travail photographique qu’elle avait commencé des années auparavant, dans ce bar en Arles.
En photographiant ces morceaux de vie, de joie, d’attente, ou d’effondrement, elle avait à cœur de faire le portrait de ces "piliers de bar", comme d’une communauté où chacun vient mettre en commun un peu de sa solitude avec celle des autres. Elle, qui a côtoyé l’alcoolisme très tôt, se pose inlassablement la question, de savoir si ces destins accidentés, trouvent un vrai salut et une forme d’espoir dans leurs moments ensemble au bar. »

Sandro
Sandro
Comptoir
Comptoir
Claude
Claude

« Le film n’avait pas encore de durée, de diffuseur ou de format défini, mais, comme parfois, en documentaire, le réel est venu décider pour nous. L’expulsion des gérants et la vente de ce bar, l’un des derniers lieux populaires du centre d’Arles (qui s’est gentrifié à une vitesse prodigieuse ces dernières années), a donné au projet de Fanny une dimension plus politique, un axe tout à fait clair, mais aussi une forme d’urgence.
Nous avons tourné une quinzaine de jour, et la sélection de ce film à l’ACID vient récompenser le regard si juste de Fanny Molins, le soutien sans faille de Chloe Servel et Solab Picture, et l’engagement si sincère de chacun de ceux qui ont travaillé sur le film, à commencer par son génial monteur, Rémi Langlade.

L’exigence de composition, et de précision du regard qui découlait du travail photographique de Fanny, nous a tout de suite poussés vers le 4/3 et le filmage sur pied. Cela a pu nous paraître contre-intuitif au début, tant l’activité dans le bar et les échanges animés pouvaient nous donner envie d’être mobiles pour pouvoir être partout à la fois, mais il nous est très vite apparu qu’il allait au contraire falloir renoncer à suivre la vie du bar, et poser notre regard sur des fragments.

L’autre paramètre important, c’était la lumière très dure en ce mois de juin, les contre-jours très forts et l’interaction avec l’extérieur. Tous les tubes du bar ont été changés et la lumière sculptée avec des petites accroches au plafond. Le bar est comme un théâtre, où chacun prend toujours la même place, comme si nous avions marqué des acteurs, et il nous fallut simplement embrasser cette scénographie préexistante.

Les visages étaient le centre de nos préoccupations, le film est essentiellement un portrait de groupe je crois, et le 1,33 a cette capacité de mettre le visage en majesté. La relation de confiance entre Fanny et ses personnages, construite durant des années, nous permettait de filmer tout proche d’eux, et ce dès le premier jour de tournage, sans jamais que la caméra empêche quoi que ce soit. Le tournage d’Atlantic Bar est de ces tournages où le sublime surgit et s’impose à l’opérateur, le ramenant à une place de spectateur émerveillé.
Le sublime en l’occurrence, c’est la vie de ces personnages qui se confiaient à Fanny, et dont il fallait simplement donner à voir le visage, les rides, les larmes et le sourire. Ce sont des situations de tournage qui sont des expériences inestimables, et qui en même temps forcent à l’humilité, tant notre intervention doit être mesurée devant la force du réel.

J’ai tourné avec une RED Komodo et un 28-76 mm Angenieux, avec une très belle accessoirisation de RVZ. C’était une petite configuration, très versatile, et l’essentiel du rendu optique et de la texture est manipulé en postproduction.
Je tenais au Super 35 parce que je voulais une profondeur de champ qui reste raisonnable, pour lier les personnages ensemble dans la profondeur.

Nous avions, dès le tournage, envie d’un rendu organique, plutôt "film" sur les peaux, qui sont très marquées et colorées et que l’on avait besoin de rapprocher les unes des autres pour aider un peu les personnages dans leur cinégénie. Et puis il y avait d’autres saturations que l’on voulait moins compresser comme le rouge du décor. J’ai construit une émulsion sur mesure, comme j’aime à le faire depuis quelques projets, avec un contraste de 5213 adouci dans le pied, pour les cheveux noirs du personnage de Nathalie, des rouges plus denses mais constants en teinte, des peaux plus cuivrées que rouge, des bleus pleins et ronds… bref un ensemble qui me semblait incarner l’atmosphère d’Arles au début de l’été, où le temps semble s’écouler si lentement.

Avec cette unique émulsion, et le travail d’étalonnage de Laurent Ripoll, nous avons pu faire les finitions assez simplement et de manière assez droite, en conservant pour partie les accidents qui font la vie du film. »

Dans le portfolio ci-dessous, quelques images issues d’Atlantic Bar.