Les nuits blanches de Pierre-William Glenn, grand maître de l’auditorium cannois

Par Frédéric Strauss

Télérama, du 14 au 20 mai 2016
Pour Pierre-William Glenn, « les problèmes techniques prennent des proportions insensées. Si un film s’arrête trois secondes, c’est la fin du monde ». Jusqu’au petit matin, le magicien du son et de l’image Pierre-William Glenn orchestre la répétition technique des projections cannoises à l’auditorium. Un huis clos sous haute tension, où se joue l’excellence du festival.

A Paris, pantalon en cuir et lunettes noires, il chevauche sa moto. A Cannes, cet incroyable cow-boy septuagénaire est même un peu le shérif. La loi qu’il est chargé de faire respecter, c’est celle de la beauté, de la perfection des projections. Et ça ne rigole pas. Parce que le festival est la vitrine du cinéma la plus scrutée, les films doivent y être présentés dans les meilleures conditions.
Pierre-William Glenn est là pour assurer cette mission d’exemplarité nécessaire.
« De l’avis général, nous avons les meilleures projections du monde », dit-il. « Les Américains, qui sont très sensibles à ces aspects techniques, nous complimentent chaque année. Nous avons toujours le matériel le plus neuf. Nous faisons appel aux meilleurs projectionnistes de France. » Quand Clint Eastwood vient serrer la main de ces hommes qu’on ne voit jamais, dans leur cabine où personne ne va jamais, c’est le signe qu’un petit miracle a été accompli. Qu’il faut reproduire environ mille huit cent cinquante fois en à peine deux semaines : le nombre de projections pour toutes les sélections et dans toutes les salles du festival, y compris celles du marché du film. L’horreur.

Pierre-William Glenn semble fait pour porter sur ses épaules cette responsabilité colossale : il est taillé dans la légende du cinéma français. Au fil d’une carrière de chef opérateur entamée dans les années 60, il a travaillé avec Truffaut, Rivette, Costa-Gavras, Pialat, Tavernier et Lelouch, entre autres. Aujourd’hui directeur du département image à la Femis, il forme et accompagne de nouvelles vagues de cinéastes avec une passion intacte, qui a fini par lui valoir d’être élu président de la valeureuse CST, la Commission supérieure et technique de l’image et du son, créée en 1944. « La tradition veut que le président de la CST soit le directeur technique du festival de Cannes. Certains s’en sont foutus. Moi, j’ai pris la fonction très à coeur. »

“Les films sont mieux projetés chez nous qu’ailleurs.”
Avec ces deux casquettes, il garde le même bâton de pèlerin et défend l’idée que, sur la Croisette comme partout en France, « un film doit être représenté dans une salle avec des normes de qualité respectant le travail des gens qui ont créé cette œuvre ». Ces mots solennels n’impressionnent pas tout le monde, il a eu l’occasion de s’en rendre compte. Mais, même si, à l’échelle nationale, tout n’est pas parfait, « les films sont mieux projetés chez nous qu’ailleurs », constate-t-il. « C’est le résultat d’une politique publique de soutien au cinéma et aux salles et d’une inventivité de nos industries techniques qui ne s’est jamais démentie depuis les frères Lumière. » Une excellence française qu’il s’agit de faire briller, en même temps que les films, à Cannes. En étant prêt à consacrer des nuits blanches à cette noble tâche...

Quand les derniers festivaliers ont quitté le grand auditorium justement baptisé Lumière, cette immense salle où ont lieu les cérémonies d’ouverture et de clôture et les projections de la compétition, Pierre-William Glenn s’y installe pour la répétition générale des films du lendemain. Chacun a droit, pendant une heure, à tous les réglages possibles, en présence, généralement, de son réalisateur, du chef opérateur, de l’ingénieur du son, du mixeur, du producteur... Depuis toujours décisifs, ces réglages techniques se sont multipliés avec le numérique, ouvrant une palette de rendus encore plus large. C’est dire si ce moment compte. [...]