Les télévisions britanniques restreignent le choix de formats d’acquisition pour la TV UHD

Par Adrian Pennington pour "British Cinematographer"

La Lettre AFC n°263

Le 35 mm pourrait devenir une victime collatérale de la classification des caméras pour l’Ultra HD (UHD) TV, selon les nouvelles recommandations issues du Partenariat pour la Production Numérique britannique (Digital Production Partnership - DPP) sur les formats d’acquisition pour la production "broadcast", selon Adrian Pennington pour British Cinematographer. Le signal d’alarme est tiré par la communauté cinématographique.

Les classifications des caméras numériques faites par l’Union européenne de radio-télévision (EBU) ont été adoptées par le DPP comme la base de ses recommandations sur la production de programmes de télévision UHDTV au Royaume-Uni. Dans le document de l’EBU (R118 - mars 2015 - "Hiérarchisation des caméras haute définition") le point est fait sur la seule acquisition numérique et le 35 mm brille par son absence.

Pour satisfaire la résolution de l’UHDTV, format progressif de 3 840 par 2 160 pixels (à 25 ou 50 i/s et échantillonné en couleur en 4:2:0 ou en 4:2:2), l’EBU classe les caméras en trois niveaux de catégorie.

La catégorie de niveau 1 "Tier 1" inclut les caméras offrant une résolution native de 3 840 par 2 160. Il s’agira typiquement de caméras dotées de mono capteurs dont les dimensions d’image seront proches de celles du film 35 mm et d’un échantillonnage sur 10 bits au minimum. Selon ces seuls critères, des caméras comme la Red Dragon® et la Sony® F55 seraient incluses. Néanmoins, l’EBU précise que la résolution des capteurs de ce premier niveau "UHD1" doit être de 3 840 par 2 160 pixels pour chacun des signaux RVB. Ainsi un capteur à matrice de Bayer devrait atteindre au moins 5 760 par 3 240 pour atteindre la résolution "full UHD1".

L’interprétation faite par le DPP est que seules certaines caméras dotées de capteurs 7K, 8K ou 9K seraient automatiquement validées comme de niveau 1.

Steven Spielberg a tourné Le Pont des espions en 35 mm

Andy Quested, directeur du secteur technique HD et UHD à la BBC, dit que le niveau 1 de caméras inclut l’Arri Alexa 65 et la Sony F65, mais que des caméras du niveau de la Red Dragon dotées d’un capteur 6K ne pourraient prétendre qu’au niveau 2. A. Quested confirme bien que le point qui relègue des caméras comme la Red Dragon au niveau 2 est le dématriçage de la matrice de Bayer qui peut réduire la résolution finale de l’image.

« Nous utilisons la recommandation sur les caméras EBU R118 et les tests UHD de niveau 1 et 2 simplement pour mesurer la résolution – ainsi une caméra doit produire une image de 3 840 par 2 160 en Rouge, en Vert et en Bleu pour être de niveau UHD "Tier 1" », explique A. Quested. « Le niveau "Tier 2" recouvre des caméras qui ne délivrent pas une résolution mesurée de 3 840 par 2 160, mais ont une meilleure résolution (en R, V et B) plus grande que la HD. Une caméra dite "4K" ne délivre pas forcément une résolution de 4K. »

Le niveau "Tier 2" de l’EBU concerne les caméras qui délivrent un signal UHD mais dont le capteur n’offre pas la pleine résolution UHD de 3 840 par 2 160. Avec un signal de sortie ProRes UHD 4K mais un capteur 3,4K, l’Arri Alexa entrerait dans cette catégorie, comme la plupart des caméras vidéo courantes dotées de capteurs inférieurs au 2/3 de pouce.

L’utilisation d’une caméra de niveau 2 devra se faire avec l’aval du diffuseur et/ou du coproducteur partenaire.

Et le 35 mm dans tout ça ? Principalement, le film tomberait dans la catégorie "Tier 2", rendant obligatoire une discussion sur son aptitude pour l’UHDTV entre le diffuseur et le partenaire de coproduction. La résolution du 35 mm n’est pas le problème, mais la question du choix de l’émulsion, du grain, du format d’image et de la chaîne de traitement en sont un, selon le DPP.

Le superbe Carol, de Todd Haynes a été tourné en Super 16 mm

Les recommandations du DPP sur les critères de sélection de programmes UHDTV publiées en janvier indiquent : « Le film ne sera pas envisagé ordinairement pour la production de programme UHD et sera considéré comme du matériel non-UHD. » Néanmoins, elles indiquent par ailleurs que « Le matériel 35 mm (nouveau ou d’archive) scanné en UHD (ou en 4K et croppé en 3 840) peut être considéré comme UHD. »

Pour A. Quested, ces deux affirmations ne sont pas contradictoires : « Vous pouvez obtenir 8K de résolution d’un négatif 35 mm si l’émulsion est peu sensible et bien éclairée. Mais la 500 ISO ne vous donnera pas une bonne UHD. Et une émulsion 100 ou 200, correctement développée, au format standard (16:9), est tout à fait acceptable. La 500 ISO, ou une émulsion plus rapide, n’est pas aussi bonne que la 250 ISO ou qu’une émulsion moins sensible, et c’est la qualité délivrée au client (l’audience) qui est primordiale. Le problème, en film, est qu’il y a plus de paramètres sur lesquels les productions peuvent faire des économies, et potentiellement nuire au résultat. A moins d’avoir un vrai budget, vous n’obtiendrez pas le même soin, d’un bout à l’autre de la chaîne, qu’un studio obtiendrait. Donc, nous voulons savoir comment la production traite son film. »

Le DPP prescrit : « Le film Super 35 mm 100 ISO (ou moins sensible) transféré d’après négatif pourra aussi être accepté, mais encore une fois, ce choix devra être discuté avec le diffuseur. » Plus loin, il indique que « Afin de maintenir un standard élevé et satisfaire les attentes du public, le taux de matériel non-UHD est limité à 25 % de la durée totale du programme. »

« Nous avons toujours été positifs avec le 35 mm, mais nous avons mis la barre un peu plus haut cette fois », dit A. Quested. « Nous ne mettons pas en cause la prise de vues en 35 mm, ni le travail des directeurs de la photographie, mais comme le film n’a pas toujours été traité correctement par le passé, par des laboratoires pauvres et de mauvais développements, nous devons savoir précisément ce que fait la production. »

Il ajoute : « Avec un budget télévision, il y a beaucoup plus de risque de faire du mauvais travail en utilisant le film qu’il n’y en a en utilisant une caméra numérique de haut niveau professionnel. »

A. Quested précise qu’une caméra "Tier 2" peut être utilisée localement, pour une production UHD diffusée sur un territoire unique. Si British Telecom est le seul diffuseur à proposer une chaîne UHD au Royaume-Uni aujourd’hui, Sky prévoit le lancement d’un service UHD dans l’année et des diffuseurs en clair prévoient des transmissions UHD terrestres dans l’avenir.

« Sky et la BBC sont les autorités principales du DPP (sur l’UHD en fiction) et toutes deux ont la très forte intention d’utiliser l’UHD pour l’archivage de programmes à long terme et la vente », dit A. Quested. « Aucun de nous (diffuseurs membres du DPP) n’offre encore de chaîne premium UHD en pay-per-view, mais quand nous le ferons, les clients seront parfaitement en droit d’espérer recevoir de la full UHD. »

Quant à l’utilisation de caméras de niveau "Tier 2" dans une coproduction internationale, « C’est au coproducteur de prendre la décision finale », dit A. Quested « Elle revient à celui qui met le plus d’argent sur la table, finalement. »

La série US The Walking Dead est tournée en 16 mm

Tim Davis, principal architecte d’entreprise du réseau de chaînes privées ITV et dirigeant du DPP explique que l’objet du DPP est de produire autant de standardisation que possible, « Ce qui se résume à un minimum de spécifications sur lesquelles nous (membres du DPP) pouvons tomber d’accord. Il y a tellement de paramètres dans cette histoire que la production de programmes pour l’UHD génère des discussions entre producteurs et diffuseurs. La décision finale tiendra compte de considérations stylistiques, de chaîne de travail autant que de l’avis de n’importe quel partenaire de coproduction et des besoins des distributeurs pour les ventes internationales. »

Ainsi, si le 35 mm est proposé, cela ne signifie pas automatiquement qu’il ne pourra pas être utilisé en UHDTV, mais simplement que la décision finale sera dans les mains du diffuseur, plus que dans celles du producteur principal.

« C’est incroyable que le 35 mm ne soit pas automatiquement qualifié. », dit Adrian Bull, directeur technique et propriétaire de Cinelab London. « Le 35 mm a 15 valeurs d’ouverture de dynamique, ce que le numérique essaie d’égaler. Sans aucun doute, il faut que plus de gens reconnaissent que le 35 mm est parfaitement au niveau de la UHDTV, parce qu’on en arrive au stade où le 35 mm peut être considéré comme une option non acceptable. »

Peut-être à cause de cela, l’utilisation du 35 mm pour la télévision britannique s’est réduite au tournage de quelques bandes-annonces, telles que celle de l’épisode en direct de l’an dernier de Coronation Street et d’une autre pour le programme d’ITV The Sound Of Music Live.

Défié quant à la façon dont la BBC pourra diffuser des films de haut niveau comme Carol (tourné en Super 16), ou Le Pont des espions, Spectre et Star Wars : Le Réveil de la Force, tournés en 35 mm, A. Quested dit que les versions scannées par le studio seront de qualité supérieure.

« La grande différence entre la télévision et le cinéma est que le cinéma doit délivrer un fichier master à chaque projecteur dans le monde. Les diffuseurs de télévision, eux, doivent délivrer une version compressée de ce master. Cela impose de partir d’une version de très haute qualité. »

Steve Bellamy, président du long métrage et du divertissement chez Kodak, dit : « La série numéro un sur le câble aux Etats-Unis est Walking Dead et est tournée en 16 mm. De plus, elle est faite pour un coût bien inférieur à celui de la plupart des grosses séries à succès du câble. Tourner en film est économique et l’infrastructure de laboratoire est en train de devenir un modèle de croissance. »

Il ajoute : « Si d’un point de vue utilitaire, il est facile de prendre une bête de course pour des raisons marketing, c’est mutuellement exclusif de la question esthétique de l’image. J’adore la vidéo, mais ça ne change pas le fait que dans pratiquement toute discussion de postproduction, une des premières question est : « Comment faire pour que ça ressemble plus à du film ? » Inversement, je ne me souviens pas avoir jamais entendu qui que ce soit dans toute l’histoire de la création de contenu dire : « Comment faire ressembler ce film à de la vidéo ? » L’écrasante majorité des plus grandes œuvres cinématographiques ont toutes été tournées en 35 mm. C’est l’histoire et l’héritage de notre industrie. »

Dans un communiqué, la British Society of Cinematographers (BSC) commente : « Les recommandations proposées par le DPP pour les programmes UHD laissent nombre de questions sans réponse, et rappellent tristement, pour ceux qui s’en souviennent, le langage similaire utilisé pour signer l’arrêt de mort du 16 mm dans les premiers jours de 2007 (et partiellement contredit en 2013). Ces recommandations ne font aucun cas de l’art du cinéma et, de façon condescendante, laissent entendre que les acheteurs de téléviseurs 4K ne voudront voir qu’une image ultra définie, ultra brillante, aux couleurs saturées, et vont se plaindre s’ils voient quoi que ce soit qui n’aura pas été tourné avec une caméra étiquetée "4K". Exactement les mêmes arguments erronés utilisés dans les premiers temps de la HD, mais finalement, le bon sens a prévalu. La BSC va rencontrer les auteurs de ces recommandations dans une recherche de clarification sur de nombreux points, et afin de voir ce qui peut être fait pour offrir aux metteurs en scène et aux directeurs de la photographie plus de liberté dans leurs choix de média d’acquisition. »

  • Lire, en anglais, la classification de l’EBU

Source : Adrian Pennington pour British Cinematographer, mars 2016
Traduit de l’anglais par Laurent Andrieux pour l’AFC.