Michel Abramowicz : "Ensemble, c’est tout"

Par Ariane Damain Vergallo pour Leitz Cine Wetzlar

par Leitz Cine Wetzlar La Lettre AFC n°291

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En 1973, Michel Abramowicz est un jeune parachutiste des commandos de l’armée israélienne Tsahal qui vient de terminer un très long service militaire de trois ans. Aussitôt après, il a repris des études à l’université d’Haïfa et tente de goûter enfin aux délices de la vie civile. Nul ne peut se douter qu’en ce jour sacré de Yom Kippour et en plein mois de ramadan, le pays subisse une attaque éclair de son ennemi immémorial, l’Égypte.

Et pourtant, le 6 octobre, les sirènes retentissent partout en Israël, et Michel Abramowicz doit rejoindre immédiatement son unité de parachutistes.
Il sera encerclé à Port Saïd par l’armée égyptienne et délivré par les troupes d’Ariel Sharon. Lors de l’armistice, il se trouve bloqué en Égypte au km 101, dans le Djebel Attaca, où il devra attendre cinq mois durant dans le désert.
Dans son paquetage, il avait heureusement eu le réflexe de prendre un appareil photo de petite taille, un Leica M1, qui lui permettrait, en photographiant alentour le désert hostile et mouvant, de tenir durant ces mois interminables.

À Paris, le père de Michel Abramowicz exerçait la profession de tailleur et il lui arrivait parfois d’échanger des costumes contre des montres ou des appareils photo. Le destin tient parfois à peu de choses, et son père, en lui offrant ce Leica M1 pour ses seize ans, ne se doutait évidemment pas qu’il l’aiderait à supporter ces moments d’angoisse et d’ennui, et finalement déciderait de son métier, une passion pour l’image.

Michel Abramowicz

Michel Abramowicz n’avait jamais connu son grand-père, Aaron Abramowicz, un homme très pieux qui vivait avec sa femme Zlata et leurs douze enfants à Zelechov, en Pologne, un village à la frontière biélorusse.
En ce début de vingtième siècle, la révolution russe a précipité des milliers de Juifs sur les routes et les pogroms se multiplient. Parmi les douze enfants d’Aaron et de Zlata, certains pressentent les drames à venir et décident de fuir la Pologne dès les années 1930.
Le père de Michel Abramowicz a dix-neuf ans quand il se rend en France, au Havre, avec son frère, pour embarquer sur un bateau en direction du Venezuela. Lors d’une escale à Caracas, ils sont contrôlés par des douaniers vénézuéliens qui ne portent pas de chaussures. Ce détail ne leur échappe pas et les poussent à immédiatement rebrousser chemin. Par comparaison, la France qu’ils viennent de traverser leur apparaît bien belle et prospère.
Jamais ils ne reverront six de leurs douze frères et sœurs assassinés au camp d’extermination de Treblinka, ni leurs parents exécutés à Zelechov.

De l’histoire douloureuse de sa famille, Michel Abramowicz, enfant, savait peu de choses. Il se rappelle seulement de la tristesse mêlée de joie qui présidait aux réunions de famille. Plus tard, il comprendra l’importance de l’observation minutieuse des mouvements de la société et il écoutera toujours son propre instinct.
Partir est parfois la meilleure des solutions.

Avec la fougue de l’adolescence et l’envie de découvrir la terre promise, il convainc ses parents de l’émanciper à l’âge de seize ans afin d’émigrer en Israël avec son frère aîné, rejouant sans le savoir une scène semblable à celle qui, quelques quarante ans auparavant, avait permis à son père et son oncle de fuir la Pologne et d’avoir la vie sauve. Après la guerre du Kippour, Michel Abramowicz décide de revenir en France.
« J’ai eu tellement d’angoisses, de peurs, de cauchemars. C’était un chaos total. » En France, il ne parlera jamais de ce passé récent, suivant en cela l’exemple de ses oncles et tantes rescapés de la Shoah. C’est un nouveau départ.

Lors de l’entretien d’admission aux cours du soir de l’École de cinéma Louis-Lumière, il doit pourtant retracer son parcours et évoque alors cet épisode devant le chef des travaux de l’époque, Pierre Auffret, un homme bienveillant, sans savoir que c’est un ancien commandant qui a une fascination sans bornes pour le courage des officiers de Tsahal. L’amitié devient réciproque. « Si je n’avais pas rencontré Pierre Auffret, je n’aurais pas fait ce métier. » Michel Abramowicz est accueilli à bras ouverts à l’École Louis-Lumière. Il y retrouve "un genre de famille", lui qui, en arrivant en Israël, avait partagé avec bonheur une vie communautaire dans un kibboutz, puis à l’armée avec des jeunes de son âge. « J’aime la vie collective. »

Il est donc d’emblée totalement à l’aise sur les tournages, comme une évidence, et à la sortie de l’École Louis-Lumière trouve tout de suite un stage à la caméra dans l’équipe de Jean Boffety sur le film de Claude Sautet Une histoire simple. Suivront Un mauvais fils et Garçon. Cette vie sur les plateaux de cinéma lui paraît tellement extraordinaire qu’il peut (presque) faire sienne la réplique de Nathalie Baye dans La Nuit américaine, de François Truffaut : « Pour un film je quitte un homme, mais pour un homme je ne quitte pas un film ».

Lors d’une pub pour des maquettes d’avion - un clin d’œil du destin à l’ancien parachutiste qu’il a été - il rencontre le grand directeur de la photographie Pasqualino De Santis connu à jamais pour son travail sur Les Damnés et Mort à Venise, de Luchino Visconti. Il faut s’imaginer cette grande époque du cinéma italien - ou du cinéma tout court - où le directeur de la photographie était un demi-dieu descendu tout droit de l’Olympe, en qui producteurs, réalisateurs et comédiens devaient avoir une confiance absolue. N’était-il pas celui grâce à qui la pellicule était "impressionnée" ?
« J’étais béat d’admiration devant Pasqualino De Santis et les conditions de travail à cette époque étaient hallucinantes. » Michel Abramowicz apprend l’italien et trouve sa place comme premier assistant opérateur dans cette équipe de rêve.
En Italie, il travaille sur des films majeurs comme ceux de Francesco Rosi, d’Ettore Scola et, en France, ceux de Robert Bresson.

Mais, au bout de huit ans, il est temps pour lui de voler de ses propres ailes et il quitte - avec regret - cette famille italienne qu’il a tant aimée. Il est d’ailleurs poussé à le faire par Pasqualino De Santis lui-même, comme un père le ferait pour son fils, avec cette peine qui saisit les pères quand, pour leur propre bien, ils renvoient les enfants du foyer. « Il voyait en moi le fils qu’il n’a pas eu. »

Grâce à son ami directeur de la photographie Thierry Arbogast, Michel Abramowicz éclaire un premier film, une comédie, puis un film en costumes du XVIIe siècle, Tolérance, de Pierre-Henry Salfati, puis La Fille des collines, de Robin Davies, qui se déroule dans les années 1950, enfin un film de Jean-François Richet, État des lieux, sur la banlieue des années 1990, qui préfigure les violences à venir.
Ces premiers films frappent par leur diversité absolue et l’on se dit que Michel Abramowicz a ce talent, cette plasticité, à se couler à merveille dans des univers tout à fait différents. Quoi de commun en effet entre le Super 16 mm granuleux, dur et tendu du film État des lieux et la rondeur colorée et douce du CinémaScope de La Fille des collines ?

Les années 2000 annoncent les succès dont celui, planétaire, de Taken, de Pierre Morel, qui lui permet d’envisager une carrière internationale, c’est-à-dire américaine. Michel Abramowicz apprécie la manière de travailler des Américains et surtout l’importance qu’ils accordent à la préparation, qui permet ensuite d’aborder sereinement le tournage.
Aux USA, sur le film The Thing, de Matthijs Van Heijningen, il a bénéficié de quinze semaines de préparation pour vingt-cinq semaines de tournage !
Mais il fait aussi le constat que l’euphorie, la joie de travailler ensemble, qui président souvent aux tournages dans nos pays latins, sont bien moins présentes par delà l’Atlantique.

Aussi, quand en 2005, dans la salle d’attente d’un producteur, il entend parler hébreu avec une voix familière, son cœur bat plus fort. Il ne reconnaît pas tout de suite Avi Nescher, avec qui il a travaillé vingt-cinq ans auparavant, et qui est devenu un réalisateur connu. En Israël, quand des hommes d’âge mûr se rencontrent, avant même de se saluer, ils se posent la question de savoir où ils étaient pendant le conflit du Kippour, et ils aiment se le remémorer. Une fraternité impossible à comprendre de l’extérieur.
Les voilà donc repartis tous les deux pour des combats artistiques pas moins difficiles à gagner. Après six films tournés ensemble, Michel Abramowicz entame l’année dernière en Israël le dernier film d’Avi Nescher, Une autre histoire.
Avec le temps, le réalisateur est devenu plus radical et veut un film "sans fioritures" c’est-à-dire tourné sans lumière, à l’épaule, très proche des comédiens. Pour cela ils ont choisi la série Summicron-C de Leitz qui permet de « récupérer de la douceur sur les peaux, de n’avoir aucune déformation, même quand on est très proche des visages, et aussi d’être compact à l’épaule ».
Ils ont aussi choisi tous les décors en fonction de la lumière, cette lumière dure et zénithale d’Israël, ce pays dont nul ne peut jamais prédire le destin.

Michel Abramowicz regarde avec intérêt sa fille cadette apprendre l’arabe.
Un pont vers la culture des pays qui rôdent alentour, ou bien l’envie adolescente de s’éloigner du destin paternel comme lui-même l’avait fait à son âge ?
Il ne tranche pas encore.
Ensemble, c’est tout.