Mrinal Sen... et ses opérateurs, dont K. K. Mahajan

Par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

La Lettre AFC n°294

Mrinal Sen était le troisième des grands réalisateurs historiques originaires du Bengale, avec Satyajit Ray et Ritwik Ghatak, tous trois de la même génération et révélés dans les années 1950. Il est décédé dimanche 30 décembre 2018 à l’âge de 95 ans et laisse une filmographie comprenant une trentaine de films où l’on remarquera sa fidélité à un chef opérateur - K. K. Mahajan -, sur seize d’entre eux, tournés entre 1969 (Monsieur Shome) et 1989 (Ek Din Achanak). Mais en 1986, c’est Carlo Varini, AFC, qui signa la photographie de Genesis, une co-production avec la France et la Suisse tournée au Rajasthan.

Outre une solide formation politique et une grande culture cinéphilique, Mrinal Sen affirmait que sa décision de s’orienter vers la mise en scène prenait aussi ses racines dans la lecture d’ouvrages théoriques comme Film as Film, de Rudolf Arnheim, et celui du célèbre opérateur et théoricien soviétique Vladimir Nilsen, The Cinema as a Graphic Art, ouvrage paru en 1936 et traduit en anglais.

« S’il voit évidemment des films indiens et bengalis qui sortent à Calcutta, il est, comme Ray et comme Ghatak, très déçu par leur médiocrité formelle et thématique générale. Pour lui, il faut provoquer "une partie du public pour violer le scandaleux conformisme de notre cinéma commercial" », écrit Yves Thoraval dans Les Cinémas de l’Inde, avant de poursuivre : « Homme de gauche partagé entre sa compassion pour les souffrances humaines et sa sympathie pour la solution politique proposée par le marxisme, Sen, "maestro du non-conformisme", selon le critique bengali D. Mukhopadhyay qui lui a consacré un essai portant ce titre, ne fut jamais un doctrinaire. Car, dans son itinéraire, fondamentale est sa croyance que la pauvreté - pour lui l’"aspect essentiel de l’histoire indienne" - est un scandale et une "obscénité" sur le plan moral, de même que la croyance communément répandue que l’analphabétisme, les inégalités, le statut dégradant des femmes et l’oppression sont "inévitables". Il pense tout autant que l’"idéalisation" de la pauvreté et des masses souffrantes par certains réalisateurs est une imposture et une perversion qui favorisent la perpétuation du statu quo. »

Mrinal Sen cinéaste mettra quelques années à se trouver, à se forger un style accordant le fond et la forme : bousculer le conformisme, dénoncer la misère et la famine, les archaïsmes de la société indienne et le statut de la femme sans verser dans une sorte d’esthétisme complaisant, pour ne pas dire complice.

Sa première réalisation en 1956, Raat Bhore (L’Aurore), s’inspire ouvertement du néo-réalisme italien. Il en confie l’image à Ramananda Sengupta, opérateur bengali alors réputé pour avoir collaboré comme cadreur avec Jean Renoir (Le Fleuve) et qui venait de signer les images du Citoyen, de Ritwik Ghatak. Mrinal Sen reniera pourtant ce film, qu’il qualifiait même de "désastre". Certaines de ses réalisations suivantes apparaissent encore comme des concessions à un certain cinéma commercial bengali, il travaille alors à sept reprises avec l’opérateur Sailaja Chatterjee (duquel nous ne savons malheureusement rien) entre 1957 et 1966.

Tournage de “Matira Manisha” en 1966

De cette première période, on retiendra Baishey Shravan (Jours de noces), en 1960, « qui est le plus intéressant et où Sen évoque, pour la première fois, la grande famine de 1943 au Bengale. Avec sensibilité mais sans pathos, l’auteur illustre avec réalisme la désintégration et la disparition d’un couple profondément amoureux, emblématique de millions d’autres dans la tourmente qui va s’abattre ». (Y. Thoraval, op. cit.) Le réalisateur Shyam Benegal, qui découvrit ce film pendant ses années d’études, en admirait particulièrement la photographie. Suivront Akash Kusum (Les Nuages dans le ciel), en 1965, et Matira Manisha (Deux frères), en 1966, après quoi Mrinal Sen s’interrompt et, « après trois ans de réflexion sur sa pratique cinématographique (et sur son fourvoiement relatif dans la veine néo-réaliste), [il] réalise un film qui signale à la fois sa propre évolution et sa percée dans le cinéma indien -c’est un succès à Bombay-, salué comme un des "actes de naissance" du "New Indian Cinema" qui se pose comme alternative (tournage dans de sublimes extérieurs au Goudjérate et budget infime) au "commercial" indien à bout de souffle ». (Dixit Y. Thoraval, op. cit.).

Il s’agit de Bhuvan Shome (Monsieur Shome), en 1969, la première de ses seize collaborations avec l’opérateur K. K. Mahajan, alors âgé de 25 ans et diplômé, en 1966, de la célèbre école de cinéma de Pune (Film and Television Institute of India). C’est justement après avoir vu The Glass Pane, de Kumar Shahani, un film de fin d’études, que Mrinal Sen décida d’engager K. K. Mahajan. Il avait apprécié les plans tournés caméra à la main dans un couloir de train et l’aptitude de Mahajan à travailler dans des conditions défavorables.

Tournage de “Bhuvan Shome”

Shyam Benegal, qui tourna des documentaires dès 1967 avec lui, témoignait ainsi de son savoir-faire : « J’ai travaillé avec K. K. Mahajan dès sa sortie de l’école de Pune. C’était un très bon cadreur. Il avait d’excellents réflexes. Pour un travail documentaire, il était fantastique. Rien ne pouvait échapper à sa caméra. » Benegal lui attribue d’ailleurs une part de la réussite de A Child in the Streets, en 1967. « Nous errions avec cet enfant à travers la ville de Bombay. Ça n’est peut-être pas brillamment réalisé mais la photographie est excellente. Peu d’opérateurs savaient alors comme lui utiliser la lumière naturelle. Il avait l’habitude d’exposer le négatif de manière à conserver des détails jusque dans les ombres. Il fut un des premiers en Inde à travailler ainsi. »

K. K. Mahajan va rapidement s’affirmer comme le chef de file d’une nouvelle approche de l’image, influencée par la Nouvelle Vague française et, bien sûr, par son compatriote Subrata Mitra. C’est durant ses études à Pune que Mahajan avait découvert le travail de Raoul Coutard, en particulier sur A bout de souffle. Il tournera donc ses premiers films avec peu ou pas de sources d’éclairage, juste quelques Photoflood, sur négative Kodak Double X pour Monsieur Shome ou sur la négative est-allemande Orwo pour le magnifique Notre pain quotidien (réalisé par Mani Kaul).

Mrinal Sen et K. K. Mahajan

L’œuvre de Mrinal Sen n’étant pas gâtée par l’édition de DVD, il est extrêmement difficile de voir ou revoir la plupart de ses films. On retrouve Mahajan derrière la caméra pour la célèbre "trilogie de Calcutta" : L’Entretien, en 1970, Calcutta 71, en 1972, et Le Fantassin, en 1973. Chorus, en 1975, est une étrange satire sociale en noir et blanc qui alterne approche documentaire et stylisation à la manière d’une fantaisie fellinienne. C’est avec La Chasse royale (Mrigaya), en 1976, que Mrinal Sen aborde la couleur, une fiction coloniale « dont la maîtrise est immédiatement saluée ». (Y. Thoraval)
Parmi les meilleures réussites formelles, il faudrait ajouter encore Un jour comme les autres (Ekdin Pratidin), en 1979, et Les Ruines (Khandar), en 1983. C’est sans doute le jeu des co-productions qui imposa le Franco-Suisse Carlo Varini, en 1986, sur le tournage de Genesis, avec la grande star indienne Shabana Azmi.

Carlo Varini, AFC, et Mrinal Sen sur le tournage de “Genesis”

Très actif dans le cinéma dit "parallèle", Mahajan collabora tout aussi fréquemment avec les réalisateurs Kumar Shahani et Basu Chatterjee mais il fit quelques incursions dans le cinéma bollywoodien dès le début des années 1970 (Piya Ka Ghar, de Basu Chatterjee, en 1971). Citons aussi les films de Ramesh Sippy comme Akayla, en 1991, et Zamaana Deewna, en 1995, joliment photographiés en Scope avec leurs inévitables séquences chantées et chorégraphiées, ainsi que de fréquents coups de zooms intempestifs !

Atteint d’un cancer de la gorge, K. K. Mahajan met un terme à sa carrière au début des années 2000. Il est décédé le 13 juillet 2007.
En 2003, l’ISC (Indian Society of Cinematographers) avait remis un "Special Award" et nommé membres honoraires trois grandes figures de la cinématographie indienne : A. Vincent, K. K. Mahajan et V. K. Murthy.

De gauche à droite : A. Vincent, K. K. Mahajan et V. K. Murthy

Quant à Mrinal Sen, auteur d’un livre sur Charlie Chaplin (My Chaplin) publié en 1953, il en dédicacera ainsi la réédition en 2013 en hommage à son fidèle opérateur décédé : « Lorsqu’il regarda à travers ma caméra pour la première fois - et c’était son premier film de fiction -, je lui ai demandé de se souvenir de cette citation de Niels Bohr [célèbre physicien danois, NDLR] : “La confiance ne vient pas seulement d’avoir toujours raison, mais aussi de ne pas craindre de se tromper”. »

Ci-dessous, K. K. Mahajan évoque son travail avec Mrinal Sen dans une vidéo de 10 minutes, en anglais :

https://youtu.be/LUKhUrF7WuY