Nos respects, Monsieur Piccoli !

AFC newsletter n°309

Michel Piccoli, comédien, auteur, réalisateur et producteur, nous a quittés, mardi 12 mai 2020, à l’âge de 94 ans. Au-delà d’une carrière et d’un talent d’acteur reconnus, d’existences multiples et aventurières, d’engagements politique et citoyen, sa présence sur les plateaux auprès des femmes et des hommes qui font le cinéma et le théâtre aura été une partie intégrante de sa vie. Quatre directeurs de la photographie l’ayant côtoyé, même brièvement, témoignent.

Toi.. Toi.. Si t’étais le Bon Dieu…, par Gilles Porte, AFC
Merci Michel Piccoli d’avoir existé et d’avoir donné à beaucoup l’envie de faire un jour du cinéma…
Comment oublier ton incarnation de l’Homme (Paul Javal) dans Le Mépris (1963), de JLG, où, scénariste, tu délaisses Camille sous la caméra de Raoul Coutard… Toi pour qui "Le Respect" a toujours guidé tes actes et tes propos, même les plus engagés.
Celle de François dans Vincent, François, Paul et les autres (1974) de Claude Sautet, où des enfants jouent dès les premières images du générique et des adultes, ensuite, s’amusent comme des enfants... Comme dans cette séquence, lors d’un repas chez Paul, où tes amis te reprochent d’avoir oublié tes idéaux passés, ceux de ta jeunesse où tu rêvais de dispensaires et de médecine pour tous, alors que tu es maintenant un médecin des beaux quartier avec, bientôt, ta propre clinique.

Comment t’oublier toi, Michel/François, qui découpe "un gigot à la con" (sic) et qui explose avant de quitter la table pour te retrouver... seul, dehors, penaud, réconforté par Paul... [1] Merci à toi, l’acteur, d’avoir permis à des images et des sons de montrer à tous que l’amitié autorise parfois à se dire les plus grandes vérités et exprimer les doutes et les regrets de ce qu’on voulait être devant l’homme que l’on est devenu…
Celle de Michel dans Les Choses de la vie (1970), où, victime d’un terrible accident de la route, tu revoyais ta vie en accéléré en réalisant alors l’importance de ces multitudes de petites choses de l’existence qui constituent le bonheur de toute une vie…

J’ai eu la chance de travailler deux fois avec toi... En 1997…
La première fois, c’était sur le premier film que tu réalisais [2] et qui s’appelait Alors voilà, j’étais 1er assistant caméra, Laurent Machuel en était le directeur de la photographie… Tu n’avais pas voulu jouer dans ton film alors que le producteur, Paolo Branco, te le demandait…
Je me souviens de ton entretien devant le journaliste de France 3, avant la sortie de ce film, où tu disais que tu étais « extrêmement heureux de l’avoir fait... avec tous ceux qui l’ont fait… Les acteurs… Tout le monde… C’est ça qui me bouleversait depuis tellement longtemps de voir ce qui se passait derrière la caméra... C’est-à-dire, la fabrication profonde, secrète, bouleversante d’un film… »
Je me souviens que tu avais dis que « des gens dits ordinaires, les gens dits normaux pouvaient aussi avoir des envies d’autres choses… »
Je me souviens aussi que tu avais rappelé au journaliste qui énonçait le nom de tes comédiens - et qui t’avait donné 3 minutes et 11 secondes pour t’exprimer - le nom de Pascal Elso, un de tes acteurs, qu’il avait oublié de nommer… [3]

Je me souviens de ton immense amour pour le chanteur Arno, à qui tu avais demandé de dire une seule phrase dans ton film au moment où son personnage laissait échapper un œuf : « Ça fait chier les œufs… » C’est con de retenir cette phrase... Ce n’est même pas un demi alexandrin ! Un vers de Baudelaire aurait sans doute été plus classe mais je n’ai pas choisi... C’est comme ça…
Peut-être aussi parce que la mémoire fonctionne mieux avec des fous rires et les larmes... Et il y en a eu tant de fous rires et de larmes au milieu de ton tournage alors qu’avec Baudelaire, au milieu de son Spleen, on ne se marre pas tant que ça….
Étrangement, hier soir, j’ai beaucoup écouté Arno, alors que j’ignorais que tu étais déjà parti sur la pointe des pieds... Comme quand tu mettais ton œil derrière l’œilleton de la caméra Arriflex BL IVS... Toujours sur la pointe des pieds…
Je dis "tu" parce tu ne voulais pas qu’une personne de ton équipe te vouvoie…

La deuxième fois, c’était sur un film de Raoul Ruiz qui s’appelait Généalogies d’un crime... Tu étais le personnage "George Didier" en face de Catherine Deneuve... J’étais cadreur... Tu souriais quand je proposais à Raoul de monter un peu la caméra pour filmer Catherine et que Raoul souhaitait, au contraire, la baisser, toi qui a toujours fait attention d’essayer de rester "à la bonne hauteur".
Tu allais souvent voir ta mère... Cela m’avait marqué... Tu venais soit en métro, soit en voiture, et tu refusais toujours qu’un assistant vienne te chercher... Je n’ai connu qu’un seul comédien comme toi : Jean-Louis Trintignant…

Je me souviens avoir écouté un jour ce que tu avais dit, en mars 1970, où, au sommet de ta notoriété, tu avais déclaré : « Il faudrait que tout le monde comprenne que les artistes n’aiment pas se plaindre tout le temps ou faire la quête. Alors, je crois qu’il faut mieux que je m’adresse au ministre des Finances et qu’il considère que les arts et le spectacle sont une nécessité pour les loisirs et la culture du public, et qu’il donne au ministre de la Culture les moyens de développer les arts et les spectacles. » [4]

Bonjour à Vincent (Yves Montand), Paul (Serge Regianni) et les autres…
Et si tu les croises, là-haut, dis-leur que nous sommes plusieurs encore, en bas, à vouloir essayer de continuer à faire du cinéma avec des fous rires et des larmes même si aujourd’hui il y a plus de larmes et que tous les grands écrans sont en berne…
Plutôt que de mettre une lien avec une bande annonce, je mets celui d’une chanson que tu fredonnais tout le temps... Une chanson écrite par un immense artiste belge et reprise par cet autre mec fantastique, belge aussi, que tu m’avais fait rencontrer... Parce que TOI, TU N’AS PAS ÉTÉ LE BON DIEU... TOI TU AS ÉTÉ BEAUCOUP MIEUX... TU AS ÉTÉ UN HOMME … [5]
Et j’ai eu la chance de te rencontrer…

[1] (La scène du gigot - Vincent, François, Paul et les Autres)
[2] Avant Alors voilà, Michel Piccoli a réalisé deux courts métrages : Contre l’oubli, "Pour Nasrin Rasooli, Iran" (1991, image Philippe Muyl)) et Train de nuit (1994, image Christophe Pollock)
[3] (Michel Piccoli Alors voilà - Archive INA)
[4] (Émission "Panorama", ORTF, mars 1970 - Source INA)
[5] (Arno, "Le Bon Dieu").

Je n’ai rencontré Michel Piccoli qu’une fois.
J’étais étudiant à Louis-Lumière, et souvent le dimanche soir j’étais dans le train bondé qui m’emmenait de Nevers à Paris. On se tenait debout dans le couloir des premières pendant trois heures...
Un jour, le compartiment s’ouvre et M. Piccoli nous invite à nous assoir en disant : « C’est idiot de voyager debout alors qu’il y a quatre places libres, je m’arrangerai avec le contrôleur... » Ensuite conversation sobre, très amicale et ouverte, sans parler ni cinéma ni de son métier d’acteur.
Quand j’ai dit que j’étais à Louis-Lumière, il a répondu simplement : « À bientôt alors ! »
J’ai souvent repensé à ce court instant tout au long de mes tournages, face à des gens moins humbles...
Je ne l’ai croisé ensuite que dans les salles obscures.
Merci pour tout, MONSIEUR.
Laurent Dailland, AFC

Moi aussi, j’ai eu la chance de faire un film avec ce grand monsieur. Le Goût des myrtilles, réalisé par Thomas de Thier avec Michel Piccoli et Natasha Parry (et une apparition d’Arno). [1]
Deux acteurs magnifiques qui nous ont quittés. Un film sous la forme d’un conte, qui raconte la fin de vie d’un couple de vieux parents séparés, qui, chaque année, partent pique-niquer près de la tombe de leur fils.
Un film très poétique et proche de la nature.
Ce film belge a connu une sortie technique à l’automne 2014. Il n’a jamais trouvé de distributeur français et n’existe pas en DVD… Pas assez "bankable" sans doute...
Je pense que c’était son dernier film.
Nous avons tous pris un plaisir fou à faire ce film fauché.
Il disait à Thomas qu’il lui faisait penser à Buñuel .
Je me souviens de Michel et Natasha, chantant sous une bonne pluie belge, assis sur des cubes machino. Ils avaient refusés qu’on leur fournissent une loge.
Il se levait dès que l’un de nous passait près d’eux pour nous donner son cube. Il nous disait qu’un acteur ne mérite pas tant d’égards car un acteur ne travaille pas.
Cet homme était d’une humilité incroyable.
Et d’un talent fou !!!
J’espère que ce film pourra être un jour visible… car Michel et Natasha y étaient magistraux !
Philippe Guilbert, AFC, SBC

[1] (Le Goût des myrtille - bande annonce officielle)

Ma rencontre avec Michel Piccoli a été aussi simple que le titre de son premier film, Alors voilà. Il avait besoin d’un chef opérateur, Raoul Ruiz et Paulo Branco lui ont parlé de moi. Et ça s’est fait aussi simplement que ça.
Je me souviens d’un homme libre et indépendant, impressionnant d’humilité, anti star-système et sans agent, à la fois doux et très radical.
Dès le début du tournage, il a imposé le tutoiement à toute l’équipe afin d’être dans un rapport franc et direct.
Il aimait travailler dans la confiance, qu’il accordait par principe dès le départ. Il se moquait des convenances et m’avait, par exemple, laissé le choix de la maquilleuse.
Son immense expérience d’acteur l’avait rendu très à l’aise et instinctif avec la caméra. Il était capable d’imaginer des plans-séquences avec une quinzaine d’acteurs, truffés de dialogues et de mouvements qu’il mettait en scène et adaptait avec une aisance déconcertante.
Toujours au plus près de l’objectif et tourné vers ses comédiens, il leur insufflait tout son enthousiasme et son amour. Je n’ai jamais vu un metteur en scène lancer l’action avec autant d’emphase et d’énergie.
De son scénario simplement écrit avec "un cahier, un crayon et une gomme", comme il le disait, est né un film fantasque, mystérieux et profondément humain, comme l’homme que j’ai tant apprécié.
Laurent Machuel, AFC

En vignette de cet article, Michel Piccoli, Fritz Lang, Jack Pallance et Jean-Luc Godard sur le tournage du Mépris, en 1963.