Où le directeur de la photographie David Chizallet, AFC, parle de son travail sur "Long Day’s Journey Into Night", de Bi Gan

par David Chizallet

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Une dizaine d’années après sa sortie du département Image de La Fémis, le chef opérateur David Chizallet, AFC, se fait remarquer pour son travail sur Mustang, de Deniz Gamze Ergüven, issue de la même promotion. Fidèle collaborateur d’Elie Wajeman - Alyah, Les Anarchistes -, il expérimente récemment la comédie avec Le Sens de la fête, d’Eric Toledano et Olivier Nakache. Une nouvelle aventure s’offre à lui grâce au film chinois Long Day’s Into Night, de Bi Gan, en compétition dans la section Un Certain Regard de ce 71e Festival. (BB)

Luo Hongwu retourne dans la ville de son enfance douze ans après avoir commis un meurtre resté impuni. Les souvenirs de la belle et énigmatique jeune femme qu’il a tuée refont surface. Le passé et le présent, le rêve et la réalité se confrontent alors dans un sombre ballet.
Avec Tang Wei, Sylvia Chang, Huang Jue

C’est du Lynch ? Du Hou Hsiao-hsien ? Peut-être un peu des deux, mais c’est avant tout du Bi Gan, un réalisateur chinois qui s’est fait remarquer par l’univers poétique de son premier film Kaili Blues, qui comportait déjà un plan-séquence de quarante-cinq minutes. Charles Gilibert, le co-producteur français de Long Day’s Journey Into Night, propose au réalisateur de visionner Mustang, qu’il a produit en 2015. Il pense que Bi Gan pourrait aimer la facture du film.

David est donc pressenti pour tourner le prochain film du jeune réalisateur chinois, en novembre 2017. Mais c’est le moment du congrès du Parti communiste et les autorités chinoises interdisent la délivrance des visas aux étrangers qui ont un rapport avec l’audiovisuel. Le film se tourne alors avec un chef opérateur chinois. Après Noël, Bi Gan décide de tourner à nouveau le plan-séquence et quelques séquences de la première partie en faisant appel à David. Laissons-lui la parole.

Préparation, mises en place, répétitions et... écriture du scénario
« La préparation du plan-séquence dure trois semaines. Les répétitions se font la journée, sans comédiens, et se poursuivent en mixtes pour les installations lumière. Trois jours avant de tourner, Bi Gan arrive avec un nouveau scénario.
Et il a fallu reprendre une partie des mises en place !
En fait, le scénario s’est écrit au fur et à mesure du processus de fabrication. Le début du film tourné plusieurs mois auparavant n’a été monté qu’après avoir tourné ce plan-séquence qui est la deuxième partie (et la fin) du film. »

Un résumé du fameux plan, s’il est possible de résumer un plan d’une heure et douze secondes
« Luo Hongwu, interprété par Huang Jue, entre dans un cinéma et lorsque la séance commence, le film projeté nous fait basculer dans le rêve et... en 3D. Le rêve commence par une errance dans un tunnel, puis Luo Hongwu, un peu halluciné, déambule dans la nuit, d’une montagne à une autre, dans un une grande fête de village, dans une salle de billard à ciel ouvert, dans une chambre d’enfant... L’enfant l’emmène en-dehors de la ville et ils vont rouler à moto pendant quatre kilomètres...
Au cours de ces pérégrinations, Luo Hongwu va rencontrer une galerie de personnages liés à son enfance, et la femme dont il était amoureux dans sa jeunesse. Un premier cadreur tourne le début, moi je cadre la partie centrale du plan. Je récupère la caméra au milieu de la tyrolienne puis... »

La tyrolienne expliquée
« Le personnage passe d’une montagne à une autre grâce à cette tyrolienne, il est accroché à un filin. La caméra le suit au-dessus de la vallée et tient grâce à des électro-aimants. Puis un machiniste appuie sur un interrupteur pour déclencher l’électro-aimant, et je récupère la caméra... Je cadre toute la déambulation dans la vallée et l’arrivée dans la salle de billard à ciel ouvert. Là, le personnage entre dans la partie de billard avec les déplacements autour de la table. Ensuite je branche la caméra sur le drone pour filmer en contrebas dans le village.

« C’est le pilote du drone qui prend en main les axes du système gyro-stabilisé. Donc le cadre est géré soit par les pilotes du drone, soit par les cadreurs. Le signal de commande de point est repris par des pointeurs successifs, le signal se coupe et est rebranché de chaque côté de la montagne. Quand un pilote n’a plus le drone en vue, il laisse les commandes à un autre pilote placé en contrebas... »

« Puis il va s’envoler et passer au-dessus d’un mur pour arriver de l’autre côté dans une fête de village, va faire une pérégrination un peu labyrinthique sur la place du village. On va changer plusieurs fois de point de vue, suivre un autre personnage, revenir sur lui, puis on se retrouve dans une chambre avec cette femme dont il est tombé amoureux. C’est le point d’acmé, où l’on apprend que le film est une longue rencontre amoureuse. »

Une séquence incarnée qui crée un étonnant rapport au temps
« Je récupère une caméra qui contient les rushes qu’un autre cadreur a tournés, le comédien passe au-dessus de ma tête sur la tyrolienne, puis la caméra arrive à son tour et il faut se précipiter pour l’attraper et poursuivre le plan, puis je lâche la caméra et le plan continue...
A la fin de la prépa, nous savons ce qu’il se passe à chaque seconde du plan avec une centaine de figurants, des animaux, une moto sur quatre kilomètres, et le tout sur dix hectares. On ne cherchait pas la prouesse technique, plutôt un plan le plus immersif possible avec un passionnant travail sur le point de vue, une construction de la narration sur la durée du plan. »

Lumière et gestion des contrastes
« J’avais imaginé tourner en nuit américaine mais en fait on voulait pouvoir gérer les contrastes. C’était impossible en jour car le plan est tourné sur dix hectares, à cause de sa durée aussi... Je pouvais mieux contrôler en ré-éclairant. Le système d’éclairage est assez sophistiqué, on éclaire depuis un flanc de la montagne pour l’autre côté, on a une mise en lumière très brute pour la fête de village et le karaoké géant, on avait une grande quantité de lampes de jeu... Les installations changeaient en cours de plan, comme si on était en live sur une scène de théâtre... »

Les choix : caméra et surtout optique (crucial)
« J’aime tourner avec l’Alexa car elle est intéressante en basse lumière et, puisqu’on tournait en vraie nuit, j’aurais aimé l’utiliser. Mais pour ce plan de plus d’une heure, ce n’était pas possible car la carte la plus récente ne peut contenir que 512 Go et ne permet donc de tourner que cinquante-six minutes. Je ne voulais pas trop compresser l’image car il y avait la conversion 2D/ 3D. J’ai donc utilisé la RED Weapon en IPP2 pour une meilleure gestion des détails en basse lumière.
Pour l’optique, un zoom aurait pesé trop lourd pour le drone et je tenais à un choix précis, nous avons pris un 25 mm Zeiss qui, en 5K, devenait un 30 mm. »

Un ballet sans effets spéciaux mais très technique
« Tout est basé sur une ingénierie incroyable. C’est à la fois très artisanal - le bouton qui actionne l’électro-aimant est un interrupteur de salle de bains - très malin, et d’une technicité incroyable. Ce sont les ingénieurs chinois de l’équipe qui ont fabriqué ce drone spécial capable de porter la caméra, la tête gyro-stabilisée et l’électro-aimant. C’est la déco qui a fabriqué la tyrolienne, c’est presque du génie civil à ce niveau...
Les effets spéciaux n’arrivent qu’au moment de la postproduction pour passer de la 2D à la 3D. »

Une expérience inédite et bouleversante
« J’ai grandement apprécié le fait qu’on n’évoquait pas la place de la caméra quand on parlait du plan. On parlait de ce que le plan devait raconter, de ce qu’était le voyage du personnage.
Bi Gan travaille sur le symbole, sur un geste qui va être répété, un personnage qui ressemble à un autre, des objets qui vont passer de main en main et sont disséminés dans tout le film. C’est une écriture très visuelle.
Dans son cinéma, il y a de la magie et du rêve. Il met en scène sa poésie visuelle. »

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)