Ousmane Sembene

par Dominique Gentil

La Lettre AFC n°167

Le réalisateur sénégalais Ousmane Sembene est mort à l’âge de 84 ans le 9 juin 2007 à Yoff, près de Dakar.
Jamais je n’ai imaginé parler de Sembene au passé, Sembene est un monument, un roc qui ne pouvait disparaître.

Ousmane Sembene est l’inventeur du cinéma en Afrique, ou plus justement du cinéma africain, (Borom Sarret, 1966). Ancien docker formé a l’école du parti communiste dans les années 1950, militant à la CGT, il écrit Docker noir et Les Bouts de bois de Dieu, manifeste quasiment politique sur la lutte des cheminots de la ville de Tiess (Sénégal) à la fin de la colonisation.

Souhaitant comprendre le cinéma, il fait un court passage aux studios Gorki à Moscou. Naturellement l’écriture le conduit au désir de faire des films, Sembene s’inspire souvent de faits-divers, de réalités du quotidien africain. Tous les jours, dans la solitude sa maison de Yoff, proche de Dakar, comme un rituel, tôt le matin, il s’installait dans son petit bureau, lieu respirant intelligence et curiosité. C’est à midi qu’on le retrouvait dans sa production du centre ville où il reprenait son rôle de " notable " mot qui ne lui convient pas du tout gérant affaires cinématographique et la famille " élargie " à l’Africaine. C’était une vie réglée, un mouvement que j’imaginais perpétuel.

Très secret, il se confiait rarement. Je me souviens de ce voyage qu’il avait fait dans les années 1960. Sékou Touré, président de la Guinée Conakry ayant dit non à de Gaule, cherchait de l’aide à l’Est. Sachant Sembene sympathisant communiste, il l’envoya rencontrer Kroutchev qui l’envoya rencontrer Ho Chi Min. Celui-ci le mit dans le train pour Pékin où il rencontra Mao.

Il était un proche de Nelson Mandela, grand ami du comédien passionné d’Afrique Dany Glover.

J’ai vécu grâce à lui un moment impressionnant. Nous dînions tous les deux chez Pany, restaurant à San Francisco. Francis Coppola attablé en famille, se lève et vient serrer la main au doyen. Quelques minutes plus tard, Jane Fonda entre et tombe dans les bras de Sembene.

Il bénéficie d’une énorme aura aux Etats-Unis où ses films sont très bien diffusés dans la communauté afro-américaine.

J’ai rencontré Sembene, pour le film Gelwaar, Patrick Blossier s’était usé dans la préparation et ne se sentait plus l’énergie d’accompagner cet homme avec qui la collaboration était complexe. Solitaire et autocrate, il fallait user de beaucoup de patience et de diplomatie pour préserver qualité et efficacité du tournage. Cela a marché entre nous, j’ai été heureux de faire la photo de ses trois derniers films. Moolade, film authentiquement africain, manifeste contre l’excision a été superbement reçu (prix un certain regard, cannes 2004) et diffusé dans le monde entier.

Le cinéma de Sembene me concerne je me retrouve totalement dans sa démarche où la fiction est un support à la transmission de messages, de point de vue, d’idées novatrices, d’enseignement. Le cinéma de Sembene est un cinéma politique au sens large, fait pour les peuples africains. Il imposait de tourner dans les langues des pays, pour Moolade en Dioula la langue la plus commune de l’Afrique de l’ouest. Il se donnait beaucoup pour diffuser lui-même ses films sur le terrain ce qui rare chez les cinéastes de ce continent.

Mes premiers pas dans le cinéma dans les années 1970, fabriquant avec des bouts de pellicules des films militants, grève de Lip, le Larzac, les occupations des Halles, puis mes années comme coopérant en Côte d’Ivoire j’étais sensibilisé à cette forme de cinéma que l’on pourrait appeler sans prétention " utile ". Avec le Sembene cinéaste, je retrouvais cette sensibilité qui m’avait amené à faire ce métier.

Sembene applique pour tourner une cinématographie très didactique. Au tournage l’important c’est l’accumulation des plans, images de ceux qui parlent, de ceux qui regardent de ceux qui sont regardés, de ce qu’ils regardent. Matériel amassé pour être certain de ne manquer de rien au montage. Un cinéma objectif, l’application d’une grammaire parfaite comme une écriture avec des phases, sujet, verbe, complément. Ayant compris ce système il l’appliquait à la lettre. Si, pour son dernier film, j’avais introduit une grue pour donner un peu d’air et d’ampleur a la narration omniprésente. Impossible de convaincre mon metteur en scène après un beau mouvement qu’il n’est pas indispensable de multiplier les plans de coupe.

Mais ma plus grande admiration pour cet homme c’est le chemin de sa vie, la cohérence de son œuvre, libre-penseur, indépendant, provocateur, intègre, énergique dans ses combats, et extrêmement lucide sur les forces et faiblesses de l’Afrique. Aux Etats-Unis devant une salle d’un public noir, il disait : « Arrêtons de stigmatiser les blancs, l’esclavage relève aussi de notre responsabilité, c’est sans doute mon père qui a vendu ton père, toi fils d’esclave. »

Sa présence, son look, sa pipe, sa verve, ses provocations vont immensément manquer, à l’Afrique et au cinéma.

Dominique Gentil et Ousmane Sembene
Dominique Gentil et Ousmane Sembene
au Festival de San Francisco en 2000

Filmographie d’Ousmane Sembene

1963 : Borom Sarret (L’Empire songhay)

1964 : Niaye
1966 : La Noire de...

1968 : Mandabi (Le Mandat)

1970 : Tauw

1971 : Emitaï (Dieu du tonnerre)
1974 : Xala

1976 : Ceddo

1987 : Le Camp de Thiaroye

1992 : Guelwaar

2000 : Faat Kiné

2003 : Moolaadé

Messages

  • Tout en restant le disciple et préservant le patrimoine de "GORGUI" (Sembene Ousmane) pour ceux qui savent, Dominique Gentil était-il gentil avec le doyen Sembene Ousmane ?

    Si Patrick Blossier avait décliné l’offre que lui avait faite la production Guelwaar, la raison était toute simple. La production cinématographique, c’est avant tout " nous ".

    Blossier, que j’ai connu sur "Fachoda", est un chef d’équipe apprécié, même en Afrique. Sembene n’était pas difficile à convaincre et quand tu dis : (MON) metteur en scène, je dis aïe aïe aïe !
    Aprés le désistement de Blossier, Nestor Almendros avait bien voulu faire le film. Hélas ! à la même période, il était avec Nuytten aux U.S.A.

    ET LA LEÇON DE CINEMA CONTINUA.