Plus dur que de ne pas avoir l’avance sur recettes : devoir rendre l’avance sur recettes...

Par Gilles Porte, AFC

par Gilles Porte La Lettre AFC n°214

Je me souviens... Mars 2009... « CNC ok pr S ! »
Huit lettres et un point d’exclamation pour m’apprendre que S – un scénario qui a reçu l’aide de la Fondation Beaumarchais quelques mois plus tôt – obtient cette fois-ci l’avance sur recettes... En cette période de crise de financement où de plus en plus de producteurs indépendants ont du mal à boucler leur budget, cette aide publique destinée au financement de 50 à 60 films par an (parmi les 650 proposés) tombe à pic ! Comment imaginer alors à cet instant que je devrai la rendre, deux ans et six mois plus tard ?

Pourtant, grâce à ma rencontre, quelques années plus tôt, avec le producteur Humbert Balsan – qui a répondu depuis aux lois du marché de la plus cruelle des manières – je suis conscient qu’« il y a des films plus difficiles à monter financièrement que d’autres » dans le paysage cinématographique français.

Je me souviens...

C’était en mai 2003... Quatre mois avant que la date de péremption de l’avance sur recettes (déjà !) ne tombe sur les têtes de Yolande Moreau et moi-même comme l’épée sur celle de Damoclès... J’avais dû enfourcher ma moto pour sillonner la capitale dans tous les sens afin de dénicher une âme suffisamment folle pour s’engager dans l’aventure de Quand la mer monte sans chaîne hertzienne !
Tournage en Super 16 mm... Pas de directeur de production... Directeur de la photographie en même temps que j’assumais la réalisation avec Yolande dans tous les plans... Une équipe technique en participation qui n’a jamais pu être rémunérée comme cela aurait dû être le cas à cause du suicide d’Humbert... Des tombolas organisées à l’issue de représentations que Yolande jouait " pour de vrai " pour faire gagner un voyage à Venise et une bicyclette à deux spectateurs tirés au hasard parmi des centaines de personnes à qui nous demandions de rester sept heures supplémentaires pour assurer des plans dont nous avions besoin... Fallait-il qu’un film se tourne à n’importe quel prix ?
Je ne crois pas...
Plutôt que de répondre à cette question d’une manière manichéenne ne faut-il pas plutôt s’interroger sur les raisons de la création de " l’avance sur recettes " ?
Le but de cette aide publique n’est-il pas de favoriser une diversité culturelle trop souvent en inadéquation avec les lois du marché, n’en déplaise à ceux qui opposent une politique du chiffre au CNC ?

Bien après le succès de Quand la mer monte, lorsque je referme le roman Indochine Camp 107 écrit par Dominique Chapuis, et envisage d’en faire un film, j’ai pleinement conscience que la rencontre entre un cinéaste soviétique et un officier français, en plein cœur de l’Indochine de 1954, ne sera pas simple à proposer à un marché dont les lois deviennent chaque jour plus redoutables.
La rencontre avec le producteur Jean Bréhat qui croit aussi à mon histoire de S, tout en me demandant de patienter un peu afin qu’il prenne le temps de mettre sur orbite d’autres films sur lesquels il s’est aussi engagé, me rend cependant tellement optimiste que je pars pour un tour du monde très loin de ce qui aurait peut-être dû rester ma seule priorité.
Un tour du monde où je rencontre dans une quarantaine de pays plus de 4 000 enfants qui me font des dessins dans lesquels je ne trouverai jamais la lettre S pour la bonne et simple raison qu’aucun de ces enfants ne sait lire et écrire.

Entre deux continents, entre deux pays, entre Roissy et Paris Charles-de-Gaulle, je m’arrête parfois chez 3B Productions pour faire un point sur mon aventure en Asie du Sud-Est où toute l’action de S se déroule... Pendant ce temps, le temps passe...
Les différentes raisons pour lesquelles Jean Bréhat n’arrive pas à monter financièrement S sont nombreuses et quelques-uns de ces obstacles recoupent beaucoup de difficultés que rencontrent les producteurs indépendants aujourd’hui.
Dois-je cependant me résoudre aujourd’hui à ce que S s’ajoute à la liste des scénarii qui restent dans des tiroirs ?
Certainement pas...

J’ose une question...
Existe-t-il aujourd’hui un producteur, en France, qui pourrait monter financièrement un premier film d’époque, sans aucun acteur " bankable ", aux yeux d’un marché devenu chaque jour un peu plus fou ? Question que je renvoie aux décideurs des chaînes de télévisions publiques qui font que les films se font ou ne se font pas !

Une réponse négative à cette question ne signifierait-il pas que le scénario de La Vie des autres [5] serait alors condamné à végéter sur des étagères avant de terminer dans un tiroir ?
Loin de moi l’idée de comparer mon histoire de S à ce que je pense être un des meilleurs films de cette décennie ? Mais ne faut-il pas être très ambitieux, voire même prétentieux, pour tenter de continuer à insister aujourd’hui pour vouloir " faire un certain cinéma " quand tous les voyants alentour sont au rouge ?

Pendant l’été 2011 qui a précédé cette année l’arrivée de la date de péremption de l’avance sur recettes, il m’a été impossible de me déguiser en « éternel estivant qui fait du pédalo sur la vague en rêvant » [6] tant j’avais du mal à accepter cet état de fait.
Cet été 2011 aura eu au moins le mérite de m’interroger davantage sur mon envie de faire ce film...
Si je conçois que parfois l’opiniâtreté peut être un mauvais défaut devant des évidences que la raison nous commande de ne pas ignorer, j’ai plus que jamais aujourd’hui la volonté d’écrire S avec une caméra sur l’épaule ! Suis-je pour autant fou ? Je ne crois pas... Inconscient ? Sans doute un peu...

Avant de dénicher de nouveaux individus qui s’embarqueront avec moi dans un sampang [7] pour partager l’espoir qui m’anime aujourd’hui, je voudrais commencer par remercier ici les femmes et les hommes qui, à l’issue de la plénière du CNC de septembre 2011, m’ont à nouveau ré attribué " l’avance sur recettes " pour une période de deux ans :
Car après avoir rendu l’avance sur recettes le 3 septembre 2011, S a pu bénéficier d’une clause de reconduction exceptionnelle de ladite avance, le 28 septembre de cette même année.

Comptez encore sur encore moi pour insister davantage autour des méandres de ce S avant de me résigner à le dessiner sur le plancher de mon appartement, à l’instar du réalisateur iranien Jafar Panahi qui, à l’aide de ruban adhésif, trace sur l’immense tapis de son salon les plans imaginaires d’un film [8] qui a franchi les frontières dans une clef USB dissimulée dans un gâteau.

PS : Au moment d’envoyer ces mots, j’apprends que notre gouvernement, en raison de la crise économique et de la menace qui plane sur la France de perdre sa notation triple A, vient de voter un amendement visant à plafonner le niveau de chaque taxe affectée au CNC, afin de récupérer les surplus pour les réorienter vers le budget de l’Etat.
Ne fait-on pas ici le contraire de ce qu’il faudrait qu’on fasse en mettant ainsi à bas le système mutualiste du cinéma français qui a permis de maintenir une diversité culturelle ? Plutôt que de remettre en cause le système de financement du cinéma français sans aucune concertation avec les associations et syndicats de cette profession, ne pourrait-on pas, par exemple, construire réellement des ponts entre télévisions publiques et financements publics plutôt que de continuer à laisser s’établir des murs entre ces guichets dont chacun constitue trop souvent des parallèles qui, par définition, rarement se rejoignent...