Rencontre avec Ed Lachman, chef opérateur "artisan du 7e art"

La Lettre AFC n°285

A l’occasion de la présence à Paris, en février dernier, du directeur de la photographie Ed Lachman, ASC, le magazine hebdomadaire Télérama, pour sa rubrique "Les artisans du 7e art", l’a rencontré pendant le Micro Salon AFC à La Fémis. Extraits de la rencontre...

Ed Lachman, chef opérateur : « Demander au numérique de ressembler à de la pellicule est un mauvais objectif ».

C’est un chef opérateur qui a filmé beaucoup de femmes. Les jeunes filles évanescentes, inondées de lumière, de Virgin Suicides ; les stars des années 1980 Madonna et Rosanna Arquette dans Recherche Susan, désespérément ; la combattante Erin Brockovich ; l’héroïne virtuelle créée de toutes pièces par Al Pacino dans Simone ; ou les ados en pleine explosion sexuelle de Ken Park (qu’il a coréalisé avec Larry Clark).

Mais Ed Lachman, 69 ans, a plus particulièrement filmé deux actrices choisies par le réalisateur américain Todd Haynes, le cinéaste avec qui il a le plus collaboré : Julianne Moore, dans les films Safe, sur une femme au foyer qui développe une allergie au monde qui l’entoure, et Loin du paradis, encore consacré à une femme au foyer, épouse modèle dont le monde s’écroule quand elle découvre que son mari a une liaison homosexuelle ; puis Cate Blanchett dans I’m Not There (en avatar de Bob Dylan) et Carol, en femme amoureuse d’une autre femme dans l’Amérique homophobe des années 1950.

« Le tournage de I’m Not There a été difficile car on reconstituait différentes époques et différentes cultures, raconte Ed Lachman. L’idée du film était de raconter l’histoire d’une icône comme Bob Dylan. Mais Todd [Haynes] ne voulait pas seulement montrer comment la vie publique du chanteur a ruiné sa vie privée, comme le font la plupart des biopics, mais décrire aussi sa vie culturelle et recréer son propre langage, sans revenir en arrière. L’idée qu’il a influencé la culture des années 1960 et 1970 autant que ces époques l’ont influencé lui, politiquement et socialement : c’était la meilleure façon de regarder Dylan, à travers une empreinte. Il était toutefois difficile de jongler entre les époques, de passer, d’un jour à l’autre, d’une esthétique Nouvelle Vague au style “cinéma vérité”, de changer mon approche et ma technique, la lumière, les mouvements de caméra… »

Assis dans son fauteuil roulant dans un grand bureau de La Fémis, le visage marqué par la fatigue, Ed Lachman s’anime quand il poursuit l’analyse de sa fructueuse collaboration avec le réalisateur, qui lui a valu deux nominations à l’oscar de la meilleure photographie (pour Loin du paradis, en 2003, et Carol, en 2016.) « Chacun de ses films est un monde différent qu’il crée. La chose merveilleuse avec Todd, c’est qu’il ne parle pas seulement un langage cinématographique : il regarde l’Histoire à travers la culture du temps, à travers la société et la politique. Il dessine là-dessus et s’interroge : pourquoi ces images ont-elles été créées ? » [...]

(Propos recueillis par Caroline Besse, Télérama, 26 mars 2018)