Thomas Brémond, au plus près

Par Ariane Damain Vergallo pour Ernst Leitz Wetzlar

par Ernst Leitz Wetzlar La Lettre AFC n°306

Au début des années 1990, Thomas Brémond, qui a alors 12 ans, apprend que Jacques Doillon recherche des comédiens pour son prochain film Le Jeune Werther. Il décide de se présenter et rencontre, impressionné, le réalisateur aux cheveux longs qui le reçoit, bottes de cow-boy sur le bureau. Surpris qu’un si jeune garçon lui parle du jazzman Miles Davis, Jacques Doillon l’engage dans la foulée.

Durant l’été du tournage, c’est la révélation du monde parfois si gai du cinéma, les grandes tablées, la fraternité, les plaisanteries et la joie dans le travail. Thomas Brémond ne peut s’empêcher de comparer avec l’atmosphère sombre qui règne chez lui.
Son père est psychanalyste, issu d’une longue lignée, et sa mère, peintre, est atteinte d’une maladie qui va la priver progressivement du mouvement puis de la parole. Elle est comme enfermée dans son corps laissant sa famille dans un profond désarroi.

Dans ces conditions, l’adolescence est un long tunnel et la maturité arrive bien plus vite que prévu. Sur le film de Jacques Doillon, Thomas Brémond avait pu voir à l’œuvre le regretté chef opérateur Christophe Pollock, et acquit la certitude qu’il voulait exercer le même métier que lui. Créer des images.
Il aurait aimé tenter l’École Louis-Lumière mais cinq ans d’études lui semblent long, et il se lance dans une formation audiovisuelle en alternance qui dure deux ans et durant laquelle il sera un peu payé. C’était sans compter sur l’intransigeance de ses vingt ans qui lui fait claquer la porte du studio photo où il a été engagé quelques mois plus tôt car il a une autre conception du métier. Fini les études.

Par pur hasard la mère d’un ami l’engage pour un reportage photo au Niger. Il commence à gagner un peu sa vie comme photographe tout en se débrouillant pour être pris comme stagiaire chez TSF, une radio musicale qui programme un genre de musique qui l’enflamme depuis toujours : le jazz.

En 2001, le New Morning, club mythique, fête ses 20 ans et s’apprête à faire venir les plus grands jazzmen du monde entier durant un mois. Thomas Brémond, qui est alors à peine plus âgé, n’a pas les moyens de se payer même un seul billet d’entrée. Il aimerait pourtant désespérément voir tous les concerts. Un de ses copains lui souffle l’idée du siècle : proposer de couvrir l’évènement comme photographe !

Photo : Ariane Damain Vergallo - Leica M monture PL - 100 mm Summicron-C

Et ça marche. Il court tout Paris, trouve les sponsors et enfin mitraille ses héros, en noir-et-blanc, tout cela en écoutant la musique de ses rêves.
À l’arrivée c’est une réussite totale. La créatrice de mode Agnès B. sponsorise le vernissage de son exposition, huit cents personnes se déplacent et il vend soixante grands tirages qui lui permettront de vivre quelque temps.

Deux ans plus tard, Thomas Brémond réitère ce coup de maître lors du Paris Jazz Festival qui se tient en plein air au Parc Floral de Vincennes. Il a constaté que, dès lors qu’on apporte une idée déjà financée, tout le monde est toujours d’accord pour l’accepter. Comme auparavant, il se démène comme un fou, trouve des partenaires et travaille même avec l’atelier de serrurerie de la ville de Paris pour fabriquer des accroches pour ses tirages en noir-et-blanc.

Que pense alors sa mère, qu’il emmène voir l’exposition en lit médicalisé un beau jour de juin, de ses immenses photos qui brillent sous le soleil ? Il peut juste imaginer la joie, la fierté de l’artiste qui, lorsqu’il était petit, lui détaillait les subtiles nuances des ciels peints par Turner.

En ce début de 21e siècle, la photo argentique vit un tournant, et son exposition sera la dernière tirée sur le fameux papier ML120 dont Ilford arrête la production. Thomas Brémond pressent qu’une époque est en train de s’achever. Il écrit alors une lettre à un réalisateur qu’il admire, Costa-Gavras, qui, touché par ses mots, le prend comme photographe de plateau sur Le Couperet.

Le premier jour, il se présente sur le tournage avec son boîtier habituel mais Costa-Gavras lui confie son propre appareil photo, un Leica M6 avec un objectif de 35 mm. C’est l’adoubement de l’un des cinéastes les plus engagés qui soient et une entrée solennelle dans la grande famille des amoureux de Leica. « Je n’ai pas fait d’école, mais Costa-Gavras a été ma Fémis à moi. Il m’a nourri de sa rigueur. »
Thomas Brémond décide de mettre ses pas dans ceux du chef opérateur Patrick Blossier, AFC, en utilisant la même pellicule 35 mm que celle du tournage et en apprenant à mesurer la lumière avec une cellule. Par révérence et par admiration il lui soumet toujours ses photos avant de les confier à la production.
Remarquant la justesse de ce travail, le directeur de production lui propose de faire la lumière d’un court métrage tourné en 35 mm avec les chutes de pellicule du film.

Sur la foi de ce premier film, la jeune réalisatrice Emma Luchini l’embarque comme chef opérateur pour un premier long métrage-concept, Sweet Valentine, constitué de cinquante plans-séquences. Ce pourrait être le début d’une carrière prometteuse à seulement trente ans mais le conte de fées s’arrête là. L’échec commercial du film le renvoie sur les tournages comme photographe de plateau.

Puis une opportunité surgit soudain, fulgurante, qui exige le sang froid dont il a souvent fait preuve lors de reportages à l’étranger.
Sur une plage du Portugal, alors qu’il travaille sur une pub, Thomas Brémond reçoit un mystérieux coup de téléphone d’un interlocuteur qui lui propose de le rencontrer discrètement.

C’est le début de l’aventure des Panama Papers. Trois cents journalistes du monde entier se sont entendus en secret pour dénoncer la propagation massive de l’évasion fiscale. Pour montrer concrètement ces activités illégales, il faut monter un "coup" et c’est lui qui a été choisi pour ouvrir sous son vrai nom - ce serait illicite sous un nom d’emprunt - une société dans l’état du Delaware aux USA et un compte offshore en Nouvelle Zélande.
La peur le dispute à l’excitation quand Thomas Brémond rencontre la banquière qu’il va piéger en caméra cachée. Il a pris son rôle très au sérieux et appris par cœur les notions inhérentes à l’activité qu’il prétend lancer - le commerce d’acide hyaluronique - et est ensuite déconcerté par la facilité avec laquelle il arrive à blanchir autant d’argent.
Le prix Pulitzer récompensera l’enquête des Panama Papers et mettra en lumière les sommes colossales qui, échappant à l’impôt, contribuent à étendre la pauvreté dans le monde.

Quelques mois plus tard, il accepte un nouveau rôle, une "légende" pour dénoncer, cette fois, les activités financières légales mais immorales des industriels.
Ce seront les Paradise Papers où comment le conseiller financier d’un avionneur français bien connu recommande à Thomas Brémond, à nouveau infiltré, de faire immatriculer l’avion Falcon qu’il vient d’acheter dans le paradis fiscal de l’île de Man afin, là aussi, d’échapper à l’impôt.
« Mon rêve, c’est le grand cinéma, pas forcément les sujets brûlants mais c’était l’opportunité de faire quelque chose de juste, au moins une fois dans ma vie. »

Et c’est à ce moment précis que la réalisatrice Anissa Bonnefont le contacte pour un documentaire au long cours sur Olivier Rousteing, le directeur artistique de la maison de couture Balmain. Wonder Boy deviendra même, deux ans plus tard, un long métrage de cinéma après une diffusion très médiatisée à la télévision.
Thomas Brémond va accompagner, des mois durant, le jeune styliste né sous X qui part à la recherche de sa mère biologique. Une quête éperdue, douloureuse qu’il filme seul, sans équipe et au plus près, avec une caméra Arri Alexa Mini et une série d’optiques Leitz Summicron-C.
« J’ai adoré le rendu des Summicron-C. De plus, ils ont une prise de point très franche, sans doute possible. C’est idéal quand on travaille seul. »
Les images saisissantes, émouvantes de Wonder Boy rappellent l’amour qu’il porte au portrait par lequel tout a commencé et qui consiste à « saisir le silence intérieur d’une victime consentante », comme le disait le photographe Henri Cartier-Bresson.

En 2019, Gaumont propose à Thomas Brémond d’éclairer le film de Jean-Pascal Zadi, Tout simplement noir, une comédie politique brillante qui pose la question du racisme, une comédie chorale qui rassemble la fine fleur des comédiens français, de Matthieu Kassovitz à Omar Sy. Nul doute que le cinéma commence à lui faire les yeux doux.

Thomas Brémond rend ainsi hommage aux maîtres de la lumière qu’il a attentivement regardés travailler lorsqu’il était photographe de plateau.
Patrick Blossier, AFC, Thomas Hardmeier, AFC et Rémy Chevrin, AFC, rejoignent dans son Panthéon personnel la chef opératrice Agnès Godard, AFC, dont le travail l’inspire comme un phare dans la nuit.