Tuning optiques

Chacun cherche son verre

Contre-Champ AFC n°331

Depuis l’avènement de la prise de vues numérique, on constate que le marché des optiques est devenu la pierre angulaire des loueurs cinéma. En passant d’une époque où les directeurs de la photo n’avaient qu’un choix assez restreint en matière d’objectifs pour équiper les caméras argentiques, on est désormais face à une offre pléthorique entre objectifs modernes, objectifs anciens recarrossés et séries fabriquées plus ou moins sur mesure selon les demandes des utilisateurs. L’AFC vous propose un tour d’horizon des solutions offertes par les fabricants et les loueurs. (FR)

Le tuning avant le tuning
Avant ce que l’on appelle maintenant le "tuning" à la demande (rendu possible par l’évolution technologique des outils de fabrication), les directeurs de la photo recherchaient déjà, avec les moyens du bord, des façons de personnaliser les optiques. Rémy Chevrin, AFC, se souvient : « C’est vrai qu’en argentique on fonctionnait avec un choix beaucoup plus restreint de séries fixes et de zooms. C’est un peu comme les yaourts au supermarché ! Avant, on était face à 3 m de présentoir... Maintenant, c’est plus proche de 30 m ! En argentique, je me souviens qu’on cherchait d’abord souvent les meilleures performances optiques pour donner au négatif une bonne définition, et puis on venait dégrader plus ou moins la chose avec des filtres ou des trames placés parfois à l’arrière. Avec ces bidouilles, on parvenait plus ou moins à nos fins, on adoucissait certaines focales, on pouvait aussi un peu réchauffer le rendu... Mais c’était un peu empirique et parfois difficile à unifier sur une série. En fait, j’ai l’impression que le numérique, et surtout la puissance inouïe de la postproduction qui va avec, ont gommé un peu le facteur de choix de la caméra au profit de celui de l’objectif. Car même si on peut presque tout faire en théorie sur un Baselight, il reste néanmoins l’aspect analogique du rendu de l’optique. C’est cette partie je dirais physique de l’image qui reste selon moi dédiée au tournage, et qui demeure si importante pour nous, opérateurs. »

Pour beaucoup de directeurs de la photo, le passage de l’argentique au numérique a été synonyme d’un surplus de contraste, de couleur et souvent aussi de définition. Pour s’éloigner d’un rendu jugé plus "TV" que cinéma, les cinéastes ont peu à peu délaissé les dernières séries d’optiques mises au point pour optimiser la qualité d’image sur les caméras modernes pour aller fouiller peu à peu dans des séries plus anciennes, moins performantes sur les couches anti-reflets et sur la correction des aberrations. Un engouement pour le vintage qui s’est très vite ressenti, la cote des objectifs sur le marché de l’occasion grimpant en flèche. Les loueurs de matériel se sont ainsi mis à la recherche d’optiques anciennes pour étoffer leur offre. Samuel Renollet, RVZ : « C’était très important pour nous de proposer une grande variété d’optiques à la location. Avec l’arrivée des caméras full frame, le choix s’est encore plus élargi, en allant vers les séries d’optiques dédiées à l’origine à la photo, comme les Olympus, les Leica R ou les Nikon AIS qu’on a intégrés au catalogue, en les recarrossant. »

Le recarrossage peut être d’ailleurs considéré comme une des premières opérations de personnalisation des optiques. La société britannique TLS (True Lens Service) en a fait sa spécialité, proposant à son catalogue le recarrossage complet d’optiques rares comme les séries Canon destinées aux appareils télémétriques des années 1970 (Rangefinder) ou K35 (devenues depuis très demandées en prise de vues full frame). Pour pouvoir tourner avec les caméras très grand capteur (RED Monstro 8K ou Arri Alexa 65), les optiques photo venant du moyen format 6x6 ou 4,5x6 (Mamiya, Zeiss Hasselblad, Bronica...) ont également été mises aux normes via une refonte totale de leur système mécanique de mise au point. On peut les trouver au catalogue de plusieurs loueurs (comme chez Arri Rental avec la série Vintage 765).

Les objectifs modernes de série au look "vintage"
Face à cette demande grandissante, les fabricants n’ont pas tardé à se mettre au goût du jour, proposant des déclinaisons plus "organiques" de leurs séries phares. Cette "personnalisation" de série a abouti à plusieurs grandes familles d’optiques, toutes au standard actuel de qualité et de définition exigé par les caméras actuelles (le 4K étant devenu presque la norme, propulsé par les demandes des plateformes).

Chez Zeiss, c’est la série " Supreme Radiance" qui remporte depuis sa sortie en 2019 un très grand succès. Christophe Casenave se confie : « Le projet Supreme n’était pas une démarche logique pour Zeiss. C’est vrai que depuis des années les ingénieurs chez nous sont habitués à calculer et fabriquer les optiques les plus performantes qu’il soit. C’est souvent synonyme de taille et de poids, mais surtout de rendu absolument parfait – ce qui nous a d’ailleurs parfois été reproché, comme sur les Master Anamorphics. Le fait de prendre la décision de se lancer sur une série plus légère, un peu moins piquée, ce n’était pas gagné ! Pourtant, tout le monde a joué le jeu chez nous, et le succès est au rendez-vous. Depuis la sortie, juste avant l’épidémie, les ventes ont décollées très fort à la reprise des tournages, et on peut dire que le succès a surpris beaucoup de gens à Oberkochen. »

Zeiss Supreme Radiance
Zeiss Supreme Radiance

Pourtant, Christophe Casenave ne retient pas l’expression vintage pour qualifier les Radiance : « Fabriquer en 2022 un objectif vintage, ça n’est pas sérieux. Comme dans les années 1970, les créateurs d’optiques font, selon moi, du mieux qu’ils peuvent. Ce sont juste les outils et la technologie qui ont considérablement évolué. On ne peut pas remonter le temps de ce point de vue. On fabrique des optiques contemporaines, mais avec des compromis savamment dosés pour aboutir à un rendu tel que les utilisateurs nous demandent. Les flares de la série Radiance en sont un bon exemple. On a envisagé un moment de les rendre modifiables par les clients en fournissant un jeu de lentilles frontales pour les doser (flare set). Mais vu la complexité d’une construction optique moderne (avec 15 à 20 lentilles internes), le résultat n’était simplement pas assez beau. C’est pour cette raison qu’on a préféré proposer ces flares uniques pour cette série, grâce à une combinaison interne méticuleusement dosée. » Des objectifs qui se placent tout de même dans le haut de la gamme niveau prix, à environ 20 000 € par optique.

Chez Cooke, le fabricant historique anglais de zooms et de focales fixes, on cultive le "Cooke Look", une sorte de mélange subtil entre définition et douceur que beaucoup d’opérateurs apprécient.
Si les séries modernes entretiennent sur le papier cette devise, Cooke n’en a pas moins profité pour proposer à ses clients une série "New Panchro" dont les courtes focales ont été ensuite adaptées pour couvrir le full frame. Ils déclinent aussi leur série anamorphique la plus moderne en une version "special flare", dont les traitements et la construction favorisent ces effets un peu vintage. Andrew Steele, EMIT détaille : « C’est une option qu’il faut choisir à la commande. Mais ce n’est pas une personnalisation réversible, au contraire de ce qu’il est aussi proposé sur la série Mini S4, avec des frontales qu’on change pour passer à du verre sans traitement. Cette version "special flare" est disponible à la fois pour les objectifs à anamorphose de 2 (couverture S35) et ceux destinés au full frame (anamorphose 1,8). »

Sigma, fabricant d’optiques photo japonais, s’est aussi récemment placé sur le créneau des optiques cinéma en déclinant sa gamme en monture PL. Des optiques au rapport qualité/prix assez imbattable (4 000 € environ l’optique), qui sont mises en avant avec succès notamment chez RVZ. Fred Lombardo, le responsable du service optique chez RVZ, témoigne : « Kazuto Yamaki, le patron de Sigma est quelqu’un de très ouvert ; il a écouté par exemple nos demandes de tuning formulées par nos clients et nous a fait parvenir deux séries uniques, une partiellement traitée et l’autre sans aucun traitement anti-reflet. Ce sont des optiques qui mêlent la qualité des optiques modernes, mais avec un côté vintage assez étonnant qu’on ne trouve chez aucun autre fabricant japonais actuel. »

Autre proposition faite à partir d’optiques japonaises photo "détunées" : celle de la société californienne Masterbuilt qui commercialise des optiques Tokina modifiées couvrant tous les formats de caméra jusqu’au capteur de l’Alexa 65... Elles aussi déclinées en plusieurs versions (soft flare ou classic). Un service plus confidentiel, pas encore présent sur le marché des loueurs parisiens, au prix tout de même conséquent : 20 000 € l’optique. Danys Bruyere, TSF, s’explique : « Là, il y a peut être un peu d’abus... Les optiques Tokina Vista Primes sur lesquelles semblent être basées les Masterbuilt sont à 5 000 € pièce. Ça fait un peu cher le detuning !!! »

Arri, de son coté, a au catalogue depuis trois ans une série baptisée "Signature Primes", dont le rendu optique est qualifié de plus "organique". Danys Bruyere, de TSF, apprécie ces optiques : « Ce qu’il y a de bien avec les Arri Signature Primes, c’est qu’on a à la fois de très bons objectifs modernes qui résistent à l’usure du temps, tout en proposant une image un peu différente sans que ça parte complètement en live ! Et je peux en dire autant des Zeiss Supreme. L’attrait pour les séries rares et anciennes est certain, mais pour une maison de location, c’est compliqué, car il n’y a pas vraiment de moyen de les réparer en cas de sinistre. »

Christoph Hoffsten | Arri Rental
Christoph Hoffsten | Arri Rental

Christoph Hofsten, directeur technique de Arri Rental donne également son avis sur ces optiques : « On peut considérer les Signatures Primes comme des optiques qui peuvent tout faire. Leur rendu s’apparente peut-être un peu à une ligne d’optique "personnalisables", mais c’est surtout à cause du porte-filtre arrière pouvant accueillir des trames ou des filtres. De toute façon, en tant que loueur de matériel, vous ne pouvez pas non plus proposer des séries qui ne servent que pour un film... Il faut que les objectifs soient suffisamment versatiles et polyvalents pour remplir beaucoup de besoins différents. » Tarif des Signature Primes : environ 20 000 € l’objectif, soit le prix moyen constaté sur le marché.

Chez Leitz Ciné on ne croit pas trop au tuning... Rainer Hercher commente : « On ne fabrique pas des optiques caractérisées chez Leica. Et on ne fait pas non plus de choses à la demande comme des modifications de couches anti-reflet. On essaie depuis toujours d’offrir un certain standard de qualité où la neutralité est une de nos préoccupations. C’est, selon moi, une manière de durer, de ne pas céder aux phénomènes de mode qui finissent toujours pas lasser. Prenez l’exemple des flares bleus... C’est sans doute très apprécié en ce moment, mais peut-être que dans cinq ans on ne voudra plus en entendre parler, et ces optiques resteront sur les étagères des loueurs. Quand vous investissez dans une optique Leitz Ciné, c’est pour longtemps ! Cette notion de classicisme, qui traverse les âges est une de nos qualité reconnue. » Bien entendu, la marque de Wezlar propose tout de même quelques variations dans la gamme, comme la série M0,8, plus compacte, moins chère et au rendu plus ’vintage’. Mais cette démarche reste celle d’un simple recarrossage d’une série photo existante (destiné aux appareils télémétriques M) et non pas de la conception d’une nouvelle optique avec des caractéristiques résolument différentes. Quant à l’anamorphique, autre marché très porteur en ce moment, Rainer Hercher répond : « Oui, assurément Leitz ciné va se lancer prochainement dans ce domaine. Mais toujours en visant la qualité et la cohérence de séries comme les Summilux ou les Summicron. »

Enfin, chez Vantage, on trouve aussi une gamme d’optiques anamorphiques labellisée "Vintage 74" qui se décline à la fois à partir de la série V-Lite , V-Plus et même V65 couvrant les grands capteurs. Egalement au catalogue, la série Class X qui se situe entre le rendu des Vintage 74 et celui plus moderne des séries V et C. Alexander Bscheidl détaille : " Chez Vantage Films, on est fabricant d’optiques.

Hawk 65
Hawk 65

Donc on est à même de modifier à peu près tout ce qui est possible techniquement sur chacune de nos séries. Si je prends l’exemple des objectifs Vintage 74, on s’est par exemple attaché à exploiter les performances du fluorite, un matériau largement utilisé dans les années 1970 par les fabricants d’optiques. Ou aussi l’élément interne elliptique de notre série sphérique Mini Hawk, qui récupère le flare horizontal caractéristique du Scope. Toute demande est donc possible, à condition bien sûr que le budget suive et qu’elle soit suffisamment formulée à l’avance. Dans le concret, on s’aperçoit que le choix assez vaste que l’on propose avec nos séries suffit en général à combler l’immense majorité des besoins."

Les objectifs personnalisables
Entre les séries au look vintage assumé et la personnalisation sur mesure chez le loueur, un créneau s’est ouvert récemment pour des optiques personnalisables soit à la commande, soit par modification d’éléments fournis en option. Cette dernière solution est notamment la particularité des nouvelles optiques fixes de la marque Angénieux. Jean-Yves Le Poulain détaille : « Notre nouvelle série Optimo Prime est l’aboutissement de plusieurs années de recherche dans le domaine de la personnalisation des optiques. Cette démarche n’a été possible que parce que l’optique de base est d’une qualité irréprochable. Chaque modification venant ensuite un peu changer la donne et diriger chaque optique vers telle ou telle utilisation. Le concept est d’offrir aux maisons de location la possibilité de régler rapidement plusieurs éléments de l’optique (lentille frontale, arrière mais aussi éléments internes) pour pouvoir modifier le bokeh, le contraste et d’autres paramètres comme la forme du diaph. C’est la malette "IOP" (Integrated Optic Palette) qui contient des lames de diaph de différentes formes, des blocs optiques internes et un porte filtre arrière. Cet accessoire permet donc de modifier le rendu de chaque optique en les passant par exemple de la version de base multicouches à une version sans traitement... »

Angénieux Optimo 18 mm
Angénieux Optimo 18 mm
Photo François Reumont

Les possibilités sont excitantes et semblent susciter beaucoup d’intérêt à la fois des loueurs et des DoP. Léo Hinstin, AFC, détaille : « Je viens d’utiliser les 12 nouvelles optiques Optimo Primes sur Stopmotion, un long métrage fantastique tourné à Londres. Installé sur une Arri Mini LF, en configuration IOP sans traitement, le rendu est très beau. La douceur des noirs et le rendu des peaux nous a immédiatement séduits, tout comme les flares qui sont très harmonieux. C’était assez surprenant comment les plans ressortaient sur grand écran. J’aurais bien aimé essayer d’autres options, mais tout n’était pas encore disponible... Ça vient vraiment de sortir ! Seule remarque pratique, même si Angénieux affirme qu’on peut modifier les optiques sur le plateau, c’est une manipulation que je conseille de réserver lors des essais chez le loueur car ce n’est pas si simple que ça. »

Léo Hinstin sur le tournage du film "Stopmotion"
Léo Hinstin sur le tournage du film "Stopmotion"

Actuellement, plusieurs séries sont déjà sur le marché de la location, et les éléments de tuning étant en train d’arriver. A terme, Angénieux souhaite mettre au point une application pour prévisualiser les profils types correspondant à telle ou telle combinaison. Les possibilités créatives sont vraiment infinies. Seule contrainte, celle du prix car ces optiques ne sont pas commercialisées à l’unité. Investissement minimum 124 000 € pour la "petite" série de 6 optiques (hors accessoirisation IOP).

Autre positionnement à part sur le marché, celui de la société Tribe7, co-fondée par Neil Fanthom (ex-cadre de chez Arri Rental, à l’origine de la série DNA) et le directeur de la photo Bradford Young, ASC. Les optiques Blackwing commercialisées par la firme sont personnalisables selon plusieurs axes (couches anti-reflet, piqué, courbure de champ...) à la commande. Leurs créateurs les comparent au procédé d’égalisation d’un enregistrement musical, quand l’ingénieur du son retouche telle ou telle fréquence pour faire ressortir ou diminuer telle partie du spectre sonore.

Tribe7 Blackwing 20.7 mm
Tribe7 Blackwing 20.7 mm

Samuel Renollet, de RVZ, donne son avis : « C’est vrai qu’au début, je pensais que les Blackwing relevaient plus du gadget qu’autre chose. Et puis j’ai vite changé d’avis. Ces optiques sont développées par des opérateurs pour les opérateurs. C’est la force de leur marketing de s’être placé sur ce créneau, avec une vraie culture d’image, un Instagram qui forme une communauté d’utilisateurs, qui parlent à tous, et un contact direct et personnalisé avec le client. En outre leur prix est ultra compétitif (environ 10 000 $ l’optique) ce qui permet aux opérateurs qui souhaitent s’équiper de les rentabiliser sans trop prendre de risques. On en a donc plusieurs séries au catalogue chez RVZ, et je peux vous dire qu’elles sortent toutes beaucoup. »
Déclinées sur trois familles de base (S pour Straight, T pour Transcient et X pour eXpressive), la série de 7 focales peut être fabriquée ensuite sur mesure à la demande, et même re-caractérisée plus tard si besoin est.
Mathias Boucard, AFC, est l’un des premiers opérateurs français à s’être équipé. « Personnellement je n’étais pas au courant de Tribe7. J’étais aux USA pour une pub Nike, et en rencontrant par hasard Bradford Young là-bas, j’ai pu tester une des toutes premières séries de Blackwing Binaries qu’il avait avec lui sur un plateau. J’ai beaucoup aimé le feeling, et j’ai décidé d’en acheter une série, puis une deuxième (Bespoke, mélange entre T et X, un peu moins contrastées). J’ai été assez convaincu par le rendu de ces optiques qui me convient bien, leur qualité de finition et leur prix, vraiment compétitif. Mon dernier long métrage Athéna (réalisé par Romain Gavras) est même tourné avec ces deux séries en Alexa 65, en y rajoutant un 30 mm Thalia pour les plans très larges. Une configuration très agréable, où on peut selon les scènes ou les plans passer d’une série à l’autre et gérer le contraste et les flares très précisément. Il y a un côté stylo, avec lequel il faut écrire, et auquel on adapte sa lumière, et le style du film. Car même si cette espèce de magie à la Sasaki qui se passe dans l’optique doit être reconnue, il n’ y a pas d’image sans lumière ! »

Des objectifs aussi présents chez TSF, en plusieurs versions. Danys Bruyère commente : « C’est vrai qu’il y a un engouement pour ces optiques... Le problème, quand on est loueur, c’est qu’il est compliqué d’offrir toutes les déclinaisons possibles à la fois. C’est un peu ingérable, même quand on possède, comme chez TSF, plusieurs séries. Par exemple, les flares sont parfois très différents entre chaque série, voire même entre chaque focale. En outre, rien n’est spécifié physiquement sur les optiques... Pour l’utilisateur, c’est à mon sens vraiment nécessaire de faire des tests pour débroussailler cette espèce de "flou artistique" entretenu – avec succès ! – par la marque. De ce point de vue, je trouve la solution proposée par Angénieux plus cohérente avec le monde des loueurs. Un système plus logique et plus efficace s’il est porté jusqu’au bout. »

Le service à la demande
C’est sans doute Dan Sasaki, le célèbre directeur du département optique de chez Panavision, qui incarne pour beaucoup le gourou de la personnalisation des optiques. Un service auquel beaucoup de productions hollywoodiennes font appel. Bien entendu peu de loueurs sont à même d’offrir un tel service (et peu de films peuvent se le payer en France). Il faut à la fois toute l’ingénierie d’un fabricant d’optiques, le savoir-faire des équipes et le temps en préparation. Seules quelques autres structures de location dans le monde (Londres, Berlin et Paris) sont réellement à même de proposer ce service. Parmi celles-ci, Arri Rental Berlin, dont Christoph Hoffsten est directeur technique : « Comme nous fabriquons nos propres objectifs, nous sommes bien sûr capables de répondre à des demandes les plus pointilleuses. Nous avons à travers le monde plusieurs personnes qui sont à la fois expertes en matière de construction optique et suffisamment passionnées par l’image de film pour pouvoir comprendre la démarche créative des équipes. »

Arri Alfa
Arri Alfa

« Si on prend l’exemple récent de The Batman, on a fait beaucoup de travail de modification ici à Berlin, en association avec Londres pour aboutir avec Greig Fraser à la série Alfa utilisée principalement sur le film. Une base d’objectifs Master Anamorphics, dont la couverture a été augmentée pour couvrir le capteur plein format de l’Alexa LF, et des modifications internes de la structure d’image. Par exemple un peu de douceur sur les bords tout en conservant un centre très piqué, et un peu plus de flare. »

L’atelier optique chez Arri Rental
L’atelier optique chez Arri Rental

« Un travail de longue haleine qui s’est concrétisé avec le très beau succès du film en salle, donnant naissance à cette série qu’on propose désormais exclusivement à la location. Le facteur temps est, je dirais, celui qui nous limite le plus, et qui réserve de toute façon ce genre de service aux projets qui se préparent très en avance. On a tout de même quelques productions moins prestigieuses qui ont pu faire appel à ce service selon les circonstances, mais je dois avouer que ça ne pourra jamais être disponible pour tout le monde. Je dois aussi insister sur les risques induits par ce travail, car il est très fréquent de sous-estimer tel ou tel effet, surtout pour des images qui sont destinées au grand écran. Le temps de tests, de réflexion et de préparation est primordial pour ne pas se lancer dans une direction qu’on ne pourra pas changer par la suite sur Baselight. C’est notre rôle, chez Arri Rental, de guider les DoP et les conseiller. » Parmi les autres solutions Arri Rental personnalisées déjà utilisées sur différents projets, on trouve par exemple la série DNA (déclinée en couverture Alexa LF ou Alexa 65), ou la toute nouvelle série Moviecam, entièrement recarrossée à partir d’optiques datant des années 1980.

Série Moviecam Arri Rental
Série Moviecam Arri Rental

Chez Panavision Paris, Patrick Leplat est lui-même un fervent défenseur du tuning. « Le sur mesure, c’est un la norme de Panavision aux USA. Chaque projet est étudié et va faire appel à nous pour une solution souvent unique. Et ça ne se limite pas aux optiques. J’aime, par exemple, citer le cas d’une refonte complète de la caméra Sony F65, effectuée à Paris il y a six ans pour la rendre beaucoup plus légère et compatible avec la nouvelle ligne d’optiques Panavision avec moteurs de point et de diaph intégrés. »

La mini F 65 développée par Panavision Paris
La mini F 65 développée par Panavision Paris

« La Mini 65 telle qu’elle a été baptisée a eu un beau succès, Vittorio Storaro l’adoptant même sur plusieurs films avec Woody Allen. Une fierté pour nous ici à Paris ! C’est pour moi l’exemple parfait de la customisation du matériel : on part d’un projet, d’une direction artistique (en l’occurence à l’origine un film à l’image ultra définie devant se tourner caméra épaule par Agnès Godard) pour aboutir à un produit fini qui est reconnu et utilisé à travers le monde. » Questionné sur la mode et l’engouement pour le tuning sur les optiques, Patrick Leplat répond : « Actuellement , il y a une forte demande pour trois critères : l’optique vintage, le Scope et le plein format. » C’est justement le cas de D’Artagnan et Milady, le dyptique de Martin Bourboulon mis en image par Nicolas Bolduc, CSC. Ce dernier explique : « On est sur un film d’époque, avec des décors et des costumes absolument splendides. Pour moi, c’est le genre de projet qui mérite l’anamorphique. Et il était évident, pour moi, de filmer avec des optiques vintage, comme la série C de Panavision, qui datent des années 1960 et que j’adore utiliser. Bien sûr la question du plein format s’est rajoutée dans l’équation. Patrick et son équipe se sont mis au travail pour adapter cette série au capteur de l’Alexa LF, avec un rendu incroyable. Je n’ai constaté aucune déformation ni altération de l’image de ces optiques que je connais bien. Seules les focales les plus courtes ont tendance à légèrement vignetter, mais ce n’est pas un problème car on zoome un peu dans le cadre pour s’en passer. On tourne avec un tout petit set d’optiques pour deux caméras en utilisant parfois deux zooms quand on est vraiment en longue focale. Le tout sans autre tuning, car j’aime aussi respecter la personnalité et le look authentique des objectifs. »

Mais l’adaptation au plein format numérique d’optiques faites pour le film argentique n’est qu’un service proposé. « Je classe le tuning en trois grands axes », explique Patrick Leplat. « Les adaptations de couverture, comme cité avec D’Artagnan, les modifications de bokeh et l’intervention sur les traitements. Des opérations souvent effectuées via Los Angeles ou Londres qui demandent forcément un peu de temps en prépa, chose qui est de plus en plus compliquée à faire accepter par le système de production français. » Autre exemple traité en solution personnalisée chez Panavision Paris la série "Je te promets", adaptation française de la série "This is us" de NBC.
« Sur ce projet, nous sommes allés récupérer la liste de modifications de traitement anti-reflets apportées par l’équipe de Guy McViker à Los Angeles sur la série Primo CF initialement utilisée par Yasu Tanida sur le pilote de la version US. Eric Guichard, AFC, et Vincent Warin avec l’accord de Yasu ont pu ainsi tourner la version française avec exactement les mêmes traitements optiques. »
Vincent Warin témoigne : « La personnalisation offerte par Panavision est vraiment un travail très précis. Ce n’est pas juste histoire d’avoir des flares. On dose à la fois le piqué, les hautes lumières qui s’adoucissent, le glow des sources dans le champ, le niveau des noirs... C’est très différent de filtrer ou même d’utiliser telle ou telle optique vintage. On a la sensation de vraiment contrôler les choses. Seule contrainte, il faut du temps pour préparer, surtout quand on doit tester des optiques qui sont ouvertes et réoptimisées à Londres ou Los Angeles. »

Dernier exemple d’optimisation, celui des bokeh de la série T utilisée par Rémy Chevrin sur Les Choses humaines, d’Yvan Attal (2021).

La série "T" utilisée par Rémy Chevrin
La série "T" utilisée par Rémy Chevrin

« J’avais comme cahier des charges sur ce film de tourner à l’épaule, en Scope, et avec des optiques close focus. Face à ces demandes, la série T semblait parfaitement adaptée. Mais lors des essais, je me suis aperçu d’un phénomène étrange sur les bokeh entre 2,3 et 4. Les beaux ovales étaient coupés à droite et à gauche... »

Rendu des optiques "T" sans tuning
Rendu des optiques "T" sans tuning

« Ceci étant dû à une plaque anti-reflet installé au cœur de l’optique. Après discussion avec l’équipe de Panavision, décision a été prise de retoucher la série et de se passer de ce dispositif. J’ai retrouvé la forme harmonieuse des ellipses à pleine ouverture, et relevé légèrement le niveau des noirs. L’image était ainsi devenue exactement celle que je recherchais… »

Dernière idée en cours chez TSF : le concept de transformations et de création d’optiques virtuelles, mené essentiellement par Aurélien Branthomme, Superviseur Technique Image à TSF Caméra. « L’idée est de construire une base de données très complète et solide techniquement sur le rendu des objectifs, en isolant des paramètres connus et mesurables. A partir de cette connaissance accrue, on peut proposer aux directeurs/directrices de la photographie, discuter dans une réflexion autour d’un objectif "idéal" à tel ou tel projet, à partir d’éléments que nous pouvons recenser dans une série d’optiques que l’on connaît ou que l’on aime, ou dans un phénomène optique. L’exemple le plus parlant est que nous pourrons alors reproduire une "envie anamorphique" à partir d’une série sphérique. Un projet encore en développement sur plusieurs points, qui repose essentiellement sur des outils software de traitement d’image, qui peuvent être accessibles et utilisés sur un tournage avec une station sur une roulante DIT (telle que celle que TSF présentait au Micro Salon, et qui est déjà pensée pour cette sorte d’application) afin de promettre la présence de ces transformations dans les rushes, ou la possibilité de les visualiser très rapidement sur le tournage. »

(Propos recueillis et retranscrits par François Reumont, pour l’AFC)