Un cinéaste, Phedon Papamichael, ASC, GSC, se confie

Par François Reumont pour l’AFC

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C’est autour de l’initiative " Advanced Filmaking ", dont il est l’initiateur avec Wally Pfister, ASC, et Janusz Kaminski, que Phedon Papamichael, ASC, GSC, est venu parler à un panel de jeunes chefs opérateurs.

Revenant sur le début de sa carrière et sur sa formation, Phedon Papamichael avoue ne pas être passé par une école de cinéma. « J’étais photographe à la base, et j’ai appris le métier de chef opérateur sur le tas, en filmant beaucoup de courts métrages grâce à la caméra Eclair 16 que je possédais alors. » Peu à peu, le passage du court au long métrage s’effectue dans l’écurie de Roger Corman, la Concorde Pictures, pour lequel il signe, à partir de 1989, plusieurs séries B fauchées tournées en quinze jours. C’est à cette époque qu’il commence à travailler avec plusieurs de ses collaborateurs futurs, le chef machiniste devenu ensuite " gaffer Raphaël Sanchez, Wally Pfister, qui est un de ses électriciens, ou Janusz Kaminski, qui travaille aussi à cette époque au poste de chef électricien.
« Pour moi, les longues collaborations sont capitales. Une fois que vous avez trouvé quelqu’un avec qui vous vous accordez, l’entente sur le plateau peut devenir magique. Je me souviens de cette anecdote racontée par un ami sur le plateau des Ailes du désir, à Berlin, où Henri Alekan faisait équipe avec son chef électricien, Louis Cochet, qui avait comme lui dans les 90 ans. C’était dingue, il suffisait à Alekan de lever la tête vers un projecteur pour que Cochet comprenne instantanément ce qu’il avait derrière la tête et monte sur une échelle régler le projecteur. Avec 25 ans désormais de travail en commun et vingt-deux films, Rafael Sanchez et moi partageons énormément de choses ensemble. Je peux vous dire même que c’est la personne au monde avec qui j’ai sans doute passé le plus de temps dans ma vie... ! »

Étant lui-même aussi réalisateur (cinq longs métrages au compteur, et beaucoup de publicités) Phedon Papamichael avoue avoir du mal à réellement définir le rôle du directeur de la photo. « J’aime me considérer comme un cinéaste..., ça n’a rien de pédant ou d’orgueilleux. C’est juste que je me sens au service du réalisateur, dans la fabrication d’une œuvre commune.
C’est vrai qu’on apprend beaucoup par exemple sur la direction d’acteurs auprès de James Mangold... Ou sur le montage avec Alexandre Payne, qui est un maniaque absolu. Pour vous dire, sur Nebraska, il n’évoque que rarement le tournage du film, juste son montage. Il a passé trente-trois semaines en montage, et même après la première à Cannes, celle où Bruce Dern a reçu une " standing ovation " d’un quart d’heure, et bien il est retourné en salle de montage, si bien que la version finale du film n’est pas exactement celle de Cannes. »

Sur le fait de réaliser et de signer l’image en même temps, le chef opérateur américain confie l’avoir fait deux fois, mais plus pour des raisons de production que des raisons artistiques. « A la fois, quand je réalise, j’essaie de confier l’image à un de mes proches. Par exemple Wally Pfister a fait l’image de l’un d’entre eux. J’aurais, je pense, du mal à travailler avec un autre opérateur que je ne connais pas, peut-être un peu peur qu’ils prenne le contrôle..., ou qu’on ne soit pas d’accord. »
Alors pourquoi est-il revenu plusieurs fois à la réalisation ? « Tout simplement, explique Phedon Papamichael, parce qu’à certaines périodes, je faisais trop de films ou le réalisateur se contrefichait de l’image et du travail de la caméra... Je me sentais frustré à trop devoir tout décider à sa place. De ce point de vue, je préfère cent fois travailler avec des gens comme James ou Alexander, qui vont décupler ma créativité en me donnant des défis, en orientant mon travail dans une direction. »

Quand on pose la question au directeur de la photo de savoir s’il préfère les comédies ou les drames, ce dernier répond : « Je n’ai pas de préférence. Tout dépend du réalisateur. Et les styles peuvent être très différents. L’important, c’est juste qu’il me communique sa vision, sa manière, quelle que soit cette façon de communiquer ! Par exemple avec Judd Apatow, qui est à 100 % sur les acteurs, on tourne forcément en numérique, parce que les prises peuvent durer vingt minutes jusqu’à ce qu’il trouve le bon rythme, le bon tempo... Mais c’est sa manière de faire, c’est comme ça qu’il trouve ensuite au montage l’aspect comique de son film. »

Un conseil pour les jeunes opérateurs ? « Ne pas trop choisir ses projets au départ. Tourner, tourner, tourner... C’est ce qu’il y a de plus important. On a toujours le temps après de se mettre à choisir les projets et réorienter sa carrière. C’est exactement ce qui s’est passé pour moi quand j’ai dû peu à peu quitter le domaine de la série B et des films avec John Tutlelaub, par exemple, pour tourner ce qui me plaisait vraiment. Soyez réalistes, à part des coups de chance incroyables comme celui qu’a pu avoir Rodrigo Prieto sur son premier film avec Amores Perros, vous serez amenés forcément à faire des films de commande,ou qui vous me ressemblent pas. La seule chose à garder en tête, c’est de proposer au réalisateur un style dans lequel il se sent à l’aise, et ne jamais imposer quelque chose de personnel qui irait en conflit avec le film. »

Sur son travail en publicité, où il cumule la photographie et la réalisation, Phedon Papamichael avoue surtout travailler en Europe. « Aux USA, on est confronté quasiment à chaque fois à une armée de trente personnes, entre l’agence et le client, qui sont là pour tous donner leur avis et qui en général n’ont aucune culture de l’image.
En Europe, j’ai plus de liberté. Je peux même des fois presque avoir carte blanche, surprendre et enchanter l’agence après le montage en proposant un film en noir et blanc, avec une musique inattendue, comme ça m’est arrivé par exemple sur un film en Grèce. Objectivement, ce travail est particulier et demande beaucoup de tact ! Et puis techniquement, j’aime bien la pub car ça me permet de tester beaucoup de techniques de matériel nouveau ! »

Enfin, quand on lui pose la question de savoir quelle est sa relation avec le story-board, il répond : « J’essaie toujours, en tant qu’opérateur et bien sûr que réalisateur, de me renseigner sur l’artiste chargé du story-board, voire en recommander un que je connais bien. En effet, son influence sur la réalisation peut être déterminante, et c’est pour cette raison que je privilégie toujours quelqu’un qui va donner le ton du film à travers ses dessins plutôt que de bloquer précisément des cadres ou des mouvements d’appareils. Bien entendu, quand on est confronté à des effets spéciaux, la précision est de mise. Mais, selon moi, ça ne doit jamais remplacer le style du réalisateur ».

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