Comparaison Super 16 mm / HD

par Philippe Ros, directeur de la photo

La Lettre AFC n°151

[English] [français]

Nous publions ci-dessous une réaction du directeur de la photographie Philippe Ros parue dans une récente Lettre de la CST. Philippe est le représentant élu du département Image - Prise de vues de la CST et membre consultant de l’AFC.

Il fait le compte-rendu d’une soirée organisée en octobre 2005 par la CST ayant pour thème Super 16 - HD. Il réagit par ailleurs à la confusion qui règne aujourd’hui entre l’image telle qu’on peut la voir sur le moniteur d’un plateau de tournage et celle qui est réellement enregistrée et qui est tout sauf définitive si l’on tient compte du travail de postproduction à effectuer.

Le 18 octobre 2005, dans le cadre des Forums du Satis et invitée par TF1, la CST présentait des solutions de production en film Super 16 mm et en HD et des solutions de postproduction en haute définition permettant d’expliquer les avantages et les inconvénients de chaque filière...

Cette soirée du 18 octobre s’est révélée, de l’avis de tous les participants et du public, très réussie et j’ai pu voir l’intérêt manifesté par de nombreux producteurs, directeurs de production et réalisateurs. Je profite par ailleurs de cette Lettre pour remercier et féliciter très sincèrement tous les acteurs de cette soirée et en particulier Pierre Lavoix, responsable de la qualité chez TF1, qui a accepté en quelques instants ma proposition de faire une diffusion HD d’extraits postproduits en HD issus de tournage en Super16 et en HD. La qualité de l’accueil et le professionnalisme étaient particulièrement agréables ce soir là. Bravo à Gilles Arnaud pour la gestion de ce groupe de travail.

Je crois savoir, à travers mon expérience des Rencontres de la CST sur la postproduction numérique en 2004, ce que cela veut dire d’organiser pareille soirée. Le travail de Franck Montagné, sa précision synthétique et la clarté de ses tableaux synoptiques ont été particulièrement appréciés par tout l’auditoire.

La présentation de Thierry Delpit sur la chaîne de diffusion a été, par la qualité et la simplicité de sa présentation, d’une grande aide à la compréhension d’un domaine assez confus pour la plupart d’entre nous. L’extrait de Five Reasons, excellent film technique de comparaison entre le film et la HD réalisé par nos confrères allemands, a été le point central de cette soirée. Bravo et merci à Odile Carrière d’Arte, Stéphane Egli de Télétota, Jean-François Chaintron directeur de production, Juan Eveno, Laurent Desbruères et Angelo Cosimano de Digimage, Julia Dubourg de la CST, Bernard Cassan, chef opérateur, Alain Gauthier de Bogard et mille excuses à tous ceux que j’oublie certainement. Le groupe de travail n’en a pas fini avec ce thème et s’est par ailleurs réuni début novembre afin d’organiser pour l’année prochaine une soirée ouverte, cette fois-ci, à tout le monde, sur le même thème mais avec d’autres éléments.

Maintenant je vais sortir de mon rôle de représentant du département image de la CST, pour parler de la soirée du 18 octobre, cette fois-ci en tant que directeur photo qui pratique les deux supports film et HD avec plus ou moins de bonheur.

Tournage HD

Dans toutes les équipes qui se sont exprimées sur le tournage en HD, une chose revenait : la difficulté à gérer la caméra, son exposition et son environnement, accessoires, moniteurs, oscilloscopes... Je suis d’accord sur le fait que les caméras de première génération (c’est-à-dire issues du reportage) ne sont pas vraiment faciles à gérer. L’ergonomie du tournage en HD en souffre et c’est un élément déterminant dans le choix d’un support, j’y reviendrai. Il est clair, pour citer Angelo Cosimano de Digimage, qu’il faut se pencher sérieusement sur la formation des directeurs de la photo avant que cela ne devienne par trop dramatique. Je rappelle qu’il existe, sur le territoire français, plusieurs formations de directeurs photo sur les caméras HD, celle de Sony France organisée par Fabien Pisano, celle de l’Ina, organisée par Jacques Gaudin, celle du CIFAP, organisée par Léonard Rollin et celle de Bogart organisée par Aly Yeganeh. J’en oublie certainement. Le problème pour beaucoup d’opérateurs issus du film n’est donc pas de se former, je crains que, pour un certain nombre d’entre eux, le problème soit de bien vouloir se former. De nombreux opérateurs passent à la HD au dernier moment, souvent contraints et forcés (réduction de budget, décision souvent peu réfléchie, etc.). J’ai pu souvent observer par le passé des réactions de défiance, voire de conservatisme à l’encontre du numérique, aussi bien pour la captation que pour la postproduction numérique. La présentation de la Genesis en avait été l’exemple frappant. Je me rappelle que lors de cette soirée plusieurs opérateurs avaient manifesté un rejet de ce nouvel outil alors qu’il était assez difficile de savoir quelle était la source de prise de vues dans les extraits entremêlés présentés lors de cette manifestation.

A travers l’expérience que j’ai du numérique depuis quelques années, je peux me permettre de rappeler quelques points de vue qui, je le précise, n’engagent que moi : " On peut tourner avec des caméras numériques de première génération (Sony 750, Sony 900, Panasonic, Varicam) sans se blesser pour peu que l’on prenne quelques précautions. " On n’est pas obligé de devoir lire tous les menus de caméra pour en décrypter les profondeurs abyssales, un opérateur vision peut s’en occuper. " Il existe des viseurs couleurs, on n’est pas obligé de voir la vie uniquement en noir & blanc, mais un cameraman n’a pas le même pouvoir qu’en film de voir tout ce qu’il peut y avoir dans le cadre. " Pour l’instant, le seul moyen d’exposer correctement sur ces caméras reste l‘oscilloscope. " Chaque caméra contient un mini laboratoire qui « processe » et « développe », si l’on peut dire, l’image numérique.

Quelqu’un doit se charger de la surveillance et de la gestion de ce labo. Les caméras et leurs laboratoires intégrés peuvent dériver, les instruments de mesure adaptés servent à gérer cela. Seuls des moniteurs de diagonales supérieures ou égales à 23 pouces permettent de détecter les problèmes et de vérifier correctement le point. " Tourner à plusieurs caméras revient à aligner ces laboratoires, il vaut toujours mieux que cela soit fait avant que lors de l’étalonnage.

Je viens de lire dans la Lettre du Groupe 25 Images une compilation de textes dont un article de Michel Sibra. Il pense que, du fait du numérique, je cite : « Les directeurs de la photographie n’ont plus comme avant le monopole de l’image. Aujourd’hui, ils partagent leur sensibilité avec les réalisateurs qui ont accès à un contrôle instantané des couleurs et des contrastes ». Voilà pour moi l’exemple parfait d’une grande confusion qui circule actuellement, entre l’image que l’on enregistre sur le plateau, qui doit être tout sauf définitive, et les quelques réglages que l’on peut incrémenter sur le moniteur afin de pouvoir donner une idée de ce à quoi cela va ressembler.

Quant au pôle de discussion sur un plateau, j’ai tendance à m’en méfier pour savoir que l’image ne peut être jugée sur le moment et que l’expérience de relire les rushes, même en HD, apporte toujours une lecture plus sereine et plus critique que sur l’instant, mais il s’agit là d’un long débat... De même Michel Sibra fait une confusion sur les possibilités de captation des caméras numériques. « En film, si l’on veut éclairer une pièce en faisant entrer de la lumière par une fenêtre, il faut installer de la lumière sur un praticable, voire une tour, des projecteurs à l’extérieur. En HD, ce n’est plus nécessaire. » Plus loin il parle de « problèmes liés à la HD non résolus, en particulier dans les hautes lumières et les rapports de contraste ». Mon expérience personnelle est très claire sur ce point : il faut plus de lumière en HD (900, 750, Varicam) pour équilibrer intérieur, extérieur qu’avec certaines émulsions films. Par contre, je suis assez stupéfait par la relative méconnaissance du monde numérique dont souffre la profession des directeurs de la photo, car même si l’on peut vouloir penser faire sa carrière actuellement en évitant de tourner en numérique, il me semble difficile d’échapper à la post-production numérique. Je rappelle que les Américains annoncent 80 % des films en post-production numérique fin 2006. En France, nous sommes passés de 10 % de films avec intermédiaire numérique il y a deux ans à près de 30% cette année.

De même, la projection numérique avance très rapidement et il me semble difficile de refuser le plaisir d’assister à une projection numérique de qualité (rappelons-nous à ce sujet, l’excellent travail de l’IDIFF fait à Cannes et présenté à l’Arlequin). Il ne s’agit pas de rejeter la chaîne argentique qui donne toujours d’excellents résultats (voir Carnets de voyage photographié par Éric Gauthier), mais d’anticiper le futur et de se donner les armes pour répondre à toutes les situations. Il me semble illusoire de vouloir rejeter l’évolution, de rentrer dans un clan d’irréductibles de l’argentique et de laisser ainsi la place à de l’à peu près.

Tout cela pour dire que nous, directeurs photo, devons connaître les lois de la compression, les chaînes numériques, les différents modes de télécinéma, de téléscan et de scan comme les différents modèles de consoles d’étalonnage et les modes de transferts sur film. Il ne s’agit pas d’être omniscients mais de comprendre les problèmes, les pièges que présentent tel ou tel chemin dans cet univers numérique. Faute de quoi, nous serons amenés à subir la technique et, malheureusement, à nous égarer parfois gravement dans un dédale inextricable.

Je l’avoue, il est particulièrement regrettable de découvrir que le dernier soft de la caméra HD a inversé les commandes sur tel ou tel menu, c’est très ennuyeux et on peut avoir envie de lancer quelques invectives à défaut de contrats sur quelque ingénieur japonais. C’est malheureusement la réalité et j’attends avec impatience la généralisation sur les plateaux de cinéma et de télévision de caméras allemandes ou américaines (et pourquoi pas japonaises ? ) qui s’intéresseraient aux réels cahiers des charges des opérateurs, des coloristes et des responsables de transferts sur films.

Projection, diffusion, qualité de traitement et mode de compression

Le point primordial que je retire de cette soirée du 18 octobre, c’est l’importance de la qualité et du traitement du support pour passer le cap de la diffusion HD. Même si la diffusion ne passait pas réellement en numérique (il n’y avait pas encore de prises HDMI), il y avait un réel intérêt à regarder les images que l’on avait vu projetées sur grand écran soudainement propulsées sur les écrans TVHD. C’était surtout frappant avec le Super 16 où l’on pouvait voir de grandes différences de qualité, notamment sur le grain. Et les extraits en HD, où le traitement du détail (contour) n’avait pas été suffisant lors du tournage, souffraient d’un style très vidéo. Malgré la différence de qualité des téléviseurs dans la salle, il m’est apparu que peu de supports pouvaient franchir les différents modes de compression qu’impose la diffusion HD. Bien que ceci reste éminemment subjectif, j’ai trouvé que les extraits tournés en Sony 750, en Varicam Panasonic avaient du mal à passer, en termes de qualité, ce que l’on peut appeler maintenant une frontière, la diffusion HD. Seuls les extraits tournés en 35 mm et en Sony 900 et quelques extraits tournés en Super 16 dont Premier secours de Didier Delaître, opéré par Bernard Cassan, et l’extrait du film de Karim Dridi, opéré par Céline Bozon, passaient le seuil de cette diffusion. Et, comme par hasard, c’étaient les extraits qui, en Super 16, me semblaient les plus convaincants lors de la projection numérique. En fait, tous les extraits auxquels un grand soin, que ce soit lors du tournage, du développement ou de la postproduction, avait été apporté, offraient une qualité acceptable de diffusion en HD. Il faut souhaiter que, dans le futur, les modes de compression s‘améliorent mais, grâce à l’explication de Thierry Delpit, il n‘est pas très difficile de comprendre la difficulté de faire passer par un aussi petit tuyau autant d’informations.

En définitive, rien ne sera pardonné par la diffusion HD

Que ce soit le décor, la lumière, le maquillage, les costumes, le développement du Super 16 ou le réglage de la caméra numérique en passant par l’étalonnage, la réduction de grain, et j’en passe, il s’agit d’un véritable défi dont on devrait très vite mesurer l’ampleur. Lors de la projection sur grand écran, il était frappant de constater que le Super 16 n’avait pas à rougir de la comparaison entre les caméras numériques telles que la 900. La démonstration des différents défauts et qualités de chaque support n’a pu hélas donner réellement place à un point extrêmement important, l’ergonomie. C’est là le point principal où le film reste plus souple, plus léger que le numérique si l’on veut faire des plans séquences dans tous les sens comme dans Premier secours.

Coloriste, responsable du transfert et postproduction

Enfin j’aimerais parler du rôle essentiel que revêt le coloriste aussi bien pour le téléfilm que pour le retour au 35 mm dans le long métrage, mais cela vaut peut-être l’occasion d’y consacrer un prochain article dans La Lettre avec un point sur les responsables de transfert. Pour terminer il me semble clair que ce genre de soirée entraîne plus de questions que de réponses, mais cela fait partie je crois de l’aventure actuelle.

Comparatif 16 mm/HD vu par Sebastian Wolters, Nordmedia, Allemagne

La soirée organisée par la CST était digne d’intérêt. Surtout pour Nordmedia. Nous avons pu assister à la présentation de plusieurs formats et genres en HD. Par ailleurs, le retour que nous avons eu de la part des professionnels français suite à notre comparaison entre les différents formats HD nous fut utile dans la mesure où il nous a permis d’entendre des remarques et commentaires d’un point de vue international. Le marché français semble avoir davantage d’expérience des productions HD que nous en Allemagne.

Nous espérons développer notre coopération avec la CST et le marché français, en nous rendant visite mutuellement lors des événements traitant de la HD et en travaillant ensemble pour proposer la haute définition comme alternative à la SD.