Le directeur de la photographie Guillaume Schiffman, AFC, parle de son travail sur "La Tête haute", d’Emmanuelle Bercot

Un cinéma romanesque et réel

par Guillaume Schiffman

Guillaume Schiffman fait équipe pour la seconde fois avec la réalisatrice et comédienne Emmanuelle Bercot sur La Tête haute, un drame qui met en scène douze années de la vie d’un jeune garçon délinquant et le travail pour l’aider à s’en sortir.

Autour du jeune Rod Paradot, et de plusieurs autres comédiens non professionnels, on trouve Catherine Deneuve (la juge), Benoît Magimel (l’éducateur spécialisé) et Sarah Forestier qui incarne la mère du jeune protagoniste. Retour sur ce film d’ouverture du Festival 2015 ancré dans le réel. (FR)

Guillaume Schiffman et Emmanuelle Bercot sur le tournage de "La Tête haute"
DR


Sur le papier, le film semble appartenir à la grande veine du cinéma social britannique tel que Ken Loach le pratique...

Guillaume Schiffman : Oui, Emmanuelle Bercot est une grande admiratrice de ce cinéma. Ça se traduit dans ses films par un véritable amour pour tous les personnages, avec un regard sans contraintes sur leurs bons et leurs mauvais côtés. En matière d’image et de mise en scène, même si le film est complètement scénarisé, très préparé et découpé, l’idée est de rendre à l’écran quelque chose d’extrêmement naturel, et finalement très simple. Souvent les spectateurs n’ont pas idée du travail en amont et sur le plateau que ce genre de film peut demander, parce que le but, à la fin, c’est que ce soit le plus proche possible de la vie réelle.

Quelle est la genèse du projet ?

GS : Emmanuelle a un oncle qui travaille en tant qu’éducateur, et qui lui a servi d’inspiration pour ce projet. En travaillant à partir de ce que qu’il pouvait lui raconter, et en passant elle-même quatre mois dans le bureau d’un juge pour enfants pour se nourrir d’anecdotes et de moments de vie, elle a littéralement construit ce scénario à partir de toutes ces petites choses glanées ici et là. Elle a fabriqué une histoire romanesque à partir d’une confrontation avec le réel. Concernant la mise en scène, et surtout le choix des acteurs, elle a longtemps hésité à travailler uniquement avec des non professionnels, excepté Catherine Deneuve à laquelle elle pensait dès le début… Et puis, après plusieurs essais, elle a finalement opté pour de vrais comédiens dans les rôles principaux.

Comment travaillez-vous en préparation avec elle ?

GS : Elle prépare beaucoup quand elle écrit son film. En tant que comédienne réalisatrice, elle est bien sûr très proche de la direction d’acteurs, mais elle est aussi extrêmement sensible à l’image. On s’échange des références visuelles à partir de tableaux d’images qu’elle fabrique. On regarde aussi beaucoup de films et puis, par séquences, on essaie de mettre au point la stratégie visuelle.
Pour ce film, ça s’articulait souvent dans un rapport entre un aspect documentaire assez brut, et une lumière un peu plus travaillée mais qui devait rester discrète. Avec un enjeu de taille : 35 minutes de narration dans le bureau d’un juge et un décor récurrent qui traverse les douze années de narration traitées dans le film.

À quels films avez-vous pensé ?

GS : Je peux citer le travail de Raymond Depardon sur Délits flagrants par exemple. Mais quand on regarde ce film à la loupe, on s’aperçoit combien le réalisateur se permet des cadres et des arrière-plans extrêmement dramatiques. Un peu comme si une grande envie de cinéma émanait de ce documentaire, peut-être dû à l’absence de comédiens !
Sur La Tête haute, je crois qu’on n’est pas allé aussi loin dans la stylisation des cadres, parce qu’avec le casting présent à l’image on aurait soudain passé une autre frontière. Je pense aussi à d’autres références, peut-être plus surprenantes, comme The Outsiders, de Francis Ford Coppola, pour les scènes avec les ados. Toujours ce mélange entre le réalisme et le romanesque stylisé …

Revenons à ce décor principal du bureau du juge...

GS : L’idée était de tourner ça en studio, mais Catherine Deneuve préférait être dans un décor réel et a réussi à convaincre Emmanuelle que les contraintes bénéficieraient à la narration du film. On a donc cherché un tribunal qui pouvait nous accueillir, et on a atterri à Dunkerque où une partie importante du film s’est tournée. L’avantage de ce lieu était surtout sa très belle hauteur sous plafond où j’ai pu installer toute la lumière sur un gril, entièrement placé sur jeux d’orgues.
J’ai choisi une combinaison d’ambiances LEDs, Kino Flo, Celeb avec en complément des Smartlight, ce qui m’a permis, en jouant sur le DMX, de modifier très vite les ambiances lumière, selon les scènes et l’évolution de la narration. Grosso modo, un rendu plutôt réaliste assez cru au début du film, pour aller progressivement vers un certain lyrisme qui suivait la dramaturgie. Un tournage à deux caméras sur ce lieu.

Où s’est tourné le reste du film ?

GS : Le film a été tourné en sept semaines partagées entre le Nord et le Vercors, avec le décor du centre d’éducation où les jeunes se retrouvent comme enfermés dans la nature. Sur cette partie, Emmanuelle insistait beaucoup pour une image très ouverte, et l’utilisation du format Scope qui permettait d’augmenter le contraste avec la partie urbaine.
C’est aussi quelqu’un qui aime beaucoup les découvertes dans les lieux intérieurs, et le passage de l’un à l’autre. Pas toujours facile à gérer à l’image, car les très hauts contrastes obligeaient parfois à éclairer assez fort en intérieur, ce qui est compliqué quand on veut garder une lumière discrète et un rendu naturel.

À ce sujet, Luca Bigazzi évoque son intérêt pour la prise de vues HDR... Y avez-vous pensé ?

GS : J’avais fait des essais de HDR sur le film En solitaire. Mais honnêtement j’avais trouvé ça très complexe à gérer en post-production. Autre problème, je trouve que l’image de la Red est un peu trop contraste à la base, et je ne me sentais pas vraiment à l’aise pour l’utiliser sur ce film avec toutes les différences de carnations qu’on pouvait avoir à l’intérieur d’un même plan.

Du coup avec quelle caméra avez-vous tourné ?

GS : On a tourné en Arri Alexa Raw, en utilisant presque exclusivement des zooms Angénieux sphériques. Le 45-120, le 28-76 et puis le 24-290 mm surtout en extérieur car Emmanuelle adore les longues focales. Ce sont des optiques que j’aime beaucoup et qui, quand on tourne à la fois avec des acteurs et des non professionnels, permettent d’aller chercher des regards, travailler sur l’instant, au contraire d’un objectif fixe.

Guillaume Schiffman, à droite, caméra portée
DR


Et les extérieurs nuit, comment concilier réalisme et mise en image ?

GS : Dans le Vercors, l’angoisse de la nuit trop éclairée a forcément surgi ! À la fois, je reste persuadé qu’une nuit au cinéma est forcément un peu fantasmée par le metteur en scène ou l’opérateur. S’acharner à travailler sur un rendu nocturne "réaliste" est, je pense, utopique. L’œil du spectateur a forcément envie d’avoir des brillances, quelques contre-jours... Et ne se contente pas d’une simple source pseudo lunaire qu’on pourrait recréer. Je pense qu’il faut forcément mettre un peu de lyrisme dans les nuits pour que ça marche.

Quelles sources avez-vous utilisées ?

GS : Je suis parti sur ces séquences avec des ballons à hélium. Vu la très grande profondeur que je devais mettre en lumière, ça me semblait la solution la plus simple, à la fois techniquement et artistiquement dans le rendu. L’étalonnage avec Richard Deusy chez Eclair nous a ensuite permis de redonner un petit peu plus de contraste dans l’image, en prenant forcément quelques libertés avec ce réalisme dont on parlait.

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

La Tête haute
Réalisation : Emmanuelle Bercot
Décors : Eric Barboza
Son : Pierre André.