"Les rythmes de la lumière"

"Lauréat de l’ASC International Award 2020, Bruno Delbonnel, AFC, ASC, construit la lumière telle une ’pièce de musique’", par Benjamin B

La Lettre AFC n°306

Dans un article publié par l’American Cinematographer de février 2020, Benjamin B, membre consultant de l’AFC, s’entretient avec le directeur de la photographie Bruno Delbonnel, AFC, ASC, qui vient d’être honoré, samedi 25 janvier, de l’ASC International Award 2020. Après avoir survolé son parcours jusqu’à son admission à l’ASC, en 2009, ses parrains étant Michael Chapman, Guillermo Navarro et Woody Omens, il revient avec lui sur la pratique de son travail - choix de focales, lumière, rendu de l’image, étalonnage - d’Amélie Poulain à Un long dimanche de fiançailles, d’Inside Llewyn Davis à La Ballade de Buster Scruggs, en passant par Dark Shadows ou Faust.

Extraits...
« Je ne suis pas véritablement intéressé par les nouvelles technologies ; ce que je veux, c’est maîtriser un outil. Ainsi, il fut un temps où je ne travaillais qu’avec une Arricam car c’était la meilleure caméra sur le marché , de la Kodak 5219 (Vision3 500T) car c’était une pellicule sublime - à 500 ISO, j’avais besoin d’une quantité bien moindre de lumière et je pouvais la diminuer avec des densités neutres si nécessaire - et des optiques fixes Cooke S4 car je les trouvais magnifiques. J’ai travaillé une bonne dizaine d’années avec cet ensemble d’outils et je savais comment m’en servir. Mon œil était tellement habitué à être réglé sur 500 ISO que je n’avais même pas besoin de sortir une cellule. » [...]

« J’essaie de retrouver l’atmosphère d’un film avec son réalisateur. Atmosphère est le terme parfait. Je hais le mot "look". Atmosphère, c’est autant la densité, le contraste et la couleur que le cadre, c’est tout à la fois. Les acteurs font passer la psychologie. J’essaie de les aider, de faire en sorte que ce qu’ils font soit visible. Et je tente de retrouver une atmosphère qui corresponde à ce qu’ils veulent faire - ou peut-être le contredit. Quoi qu’il en soit, c’est un dialogue entre la lumière et l’acteur, utilisant à la fois le cadre et la lumière elle-même. Et chaque film a sa propre atmosphère. L’atmosphère d’Inside Llewyn Davis est triste, indépendante de sa lumière d’hiver. C’est une quête de tristesse. » [...]

« Ce qui m’intéresse dans les nouveaux outils d’éclairage est la lumière en mouvement. Changer la couleur dans un un plan n’était pas chose facile mais maintenant, ça se fait facilement. J’en ai fait l’expérience récemment. Dans la diligence à la fin de Buster Scruggs, la lumière change pendant la séquence entière. Sur Macbeth, je vais essayer de faire des lumières et des ombres qui apparaissent et disparaissent à l’intérieur du plan. » [...]

Bruno Delbonnel sur la terrasse de l’Hôtel Le Majestic, Cannes, 24 mai 2019
Photo Benjamin B

« J’essaie de construire la lumière comme un morceau de musique. Ce sont les rythmes qui m’intéressent. Une scène peut avoir une lumière plus dynamique qu’une autre, ainsi la seconde pourra être un "adagio", tandis que la première sera "vivace". On est dans un langage musical, qui peut être en harmonie ou en dissonance. Un film est une pièce de musique avec un début, un milieu et une fin. Est-ce que je peux construire le film comme une symphonie en trois ou quatre mouvements, qui ont habituellement des rythmes différents, et ensuite créer des variations à l’intérieur des mouvements ? Si vous faites une comparaison avec la peinture : peut-on avoir des scènes qui entrent en vibration, tel un Jackson Pollock, suivies de scènes avec le silence d’un Marc Rothko ? Ou existe-t-il une chose pareille à une "lumière accélérée" ou une lumière lente" ? »