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Michael Ballhaus, ASC (1935-2017)

Par Marc Salomon, membre consultant de l’AFC

dimanche 30 avril 2017 - Modifié le 8/05

Avec la disparition de Michael Ballhaus Voir Michael Ballhaus dans l’index , ASC, survenue à Berlin mardi 11 avril 2017 à 81 ans, la photographie de cinéma perd l’un de ses plus talentueux artisans. Chef opérateur de Rainer Werner Fassbinder, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola ou encore Mike Nichols, entre autres réalisateurs, il n’aura eu de cesse, pendant près de quarante ans, d’expérimenter pour chacun des films qu’il a photographiés un style bien souvent novateur. Qui aura vu Le Mariage de Maria Braun, tourné à ses débuts, aura gardé en mémoire quelques belles prises de risque, un signe distinctif des grands cinéastes.
Michael Ballhaus
Michael Ballhaus

De Rainer Werner Fassbinder à Martin Scorsese, il y a deux périodes bien distinctes dans la carrière de Michael Ballhaus
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, entre le cinéma allemand des années 1970 et le cinéma américain à partir de 1983. Michael Ballhaus
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, qui avait débuté à la télévision, appartient en effet à cette nouvelle génération de chefs opérateurs qui émergea dans la mouvance du Manifeste d’Oberhausen (1962) et contribua au renouveau du cinéma allemand, à l’instar de ses confrères tels Robby Müller (films de W. Wenders), Thomas Mauch (films de A. Kluge, W. Herzog et H. Sanders), Jorg Schmidt-Reitwein (films de W. Herzog), Igor Luther (films de U. Schamoni et V. Schlöndorff), Jürgen Jürges (films de R. W. Fassbinder et H. Sanders), Dietrich Lohmann (films de R. W. Fassbinder et H. J. Syberberg), Franz Rath (films de V. Schlöndorff et M. von Trotta).

Né le 5 août 1935 à Berlin, de parents comédiens (Oskar Ballhaus et Lena Hutte) et propriétaires d’un théâtre, il était aussi le neveu de Carl Balhaus qui apparaît dans M le maudit et dans L’Ange bleu. Immergé dans l’univers du théâtre, ambitionnant lui-même une carrière de comédien, il commence aussi à pratiquer la photographie dès l’âge de 15 ans à l’aide d’un Rolleiflex offert par ses parents dont il immortalise les prestations sur scène.
Ses relations familiales lui permettent d’approcher Max Ophüls et d’assister pendant quelques jours, en juillet 1955, au tournage de Lola Montès aux studios de Bamberg et de Geiselgasteig (au sud de Munich) où l’on tourne, entre autres, les scènes du cirque. Cet univers théâtral dynamisé par la mobilité de la caméra le fascine et décide de sa vocation : il sera chef opérateur et restera à jamais marqué par le mouvement jusqu’à en faire sa marque de fabrique jusqu’aux célèbres travellings circulaires souvent mentionnés.
Cette double influence, qui va imprégner durablement son travail – le théâtre (et donc le rapport aux comédiens) et le mouvement –, est parfaitement résumée par Tom Tykwer : « Il est toujours aussi curieux d’expérimenter de nouvelles choses dans le langage filmique, mais sans jamais oublier qu’au cœur d’un bon film, il y a l’être humain et ses conflits existentiels. Ballhaus a concilié d’une manière fascinante la complexité technique et l’empathie du regard sur les personnages, sans aucune distanciation. » (Dans la préface à "Das fliegende Auge", propos cités par Bruno Payen lors de l’hommage à Michael Ballhaus
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à la Cinémathèque française, en février 2010)

Après deux années d’études de photographie – puisqu’il n’y a pas d’encore d’école de cinéma en Allemagne –, Ballhaus débute comme assistant dans une chaîne de télévision (la SWF) à Baden-Baden et se retrouve rapidement à tourner des téléfilms comme opérateur, tout au long des années 1960, réalisés par Peter Lilienthal, Herbert Vesely, Johannes Schaaf, Tom Toelle. Comme de nombreux opérateurs de sa génération, il se dit alors très influencé par le travail de Raoul Coutard
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 : « Mon maître était Raoul Coutard
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, je me rappelle avoir vu Le Mépris vingt trois fois. »
Ses débuts au cinéma datent de 1968 avec Mehrmals täglich, de Ralf Gregan, dans une période (1967-1969) où il enseigne à l’Académie de cinéma et de télévision de Berlin nouvellement créée. Sa carrière allemande alternera petit et grand écran tout au long des années 1970.

Michael Ballhaus et Rainer Werner Fassbinder
Michael Ballhaus et Rainer Werner Fassbinder

La première collaboration avec Fassbinder sur le tournage de Whity se fera grâce à l’entremise de Ulli Lommel, ami de Ballhaus et interprète du précédent film du réalisateur (L’amour est plus froid que la mort), une rencontre que Ballhaus racontait ainsi : il reçut un coup de téléphone de Lommel alors en préparation du tournage de Whity en Espagne : « Ulli me demanda : "Aimes-tu Fassbinder ? " Je répondis : "Oui, pourquoi ?" Et il me répondit : "Veux-tu tourner un film avec lui ?" Je dis : "Oui, bien sûr, ça commence quand ? " Lommel me répondit : "Tu dois être ici dans deux jours." Deux jours plus tard, j’arrivai à Almeria pour rencontrer Monsieur Fassbinder. »
L’accueil fut plutôt froid car le réalisateur aurait préféré travailler avec Jost Vacano et considérait Ballhaus comme "gars de la télé." Ulli Lommel racontait que Fassbinder prit un malin plaisir à demander à Ballhaus les plans les plus complexes à réaliser, espérant le voir échouer. Mais à la projection des rushes, il se tourna vers Lommel et lui dit : « Ce type est un p... de génie ! »

Une scène de "Whity", de Rainer Werner Fassbinder
Une scène de "Whity", de Rainer Werner Fassbinder
Capture d’écran
Ron Randell dans "Whity"
Ron Randell dans "Whity"
Capture d’écran

Par la fluidité des mouvements d’appareil et des zooms, ainsi qu’une certaine stylisation dans les cadrages, les couleurs et les lumières contrastées, Whity, cet étrange anti-western aux thèmes éminemment fassbidériens, préfigure tout ce que Fassbinder et Ballhaus vont affiner dans les films suivants (quinze films en tout, en comptant les téléfilms) pour atteindre la cohérence et la beauté plastique que seront Despair et Le Mariage de Maria Braun, leur deux derniers films ensemble.
La mise en scène de Fassbinder joue beaucoup, et avec virtuosité, des miroirs, vitres, reflets et chambranles de portes qui resserrent le cadre, l’ensemble étant parfaitement lié dans une élégante fluidité de mouvements (travellings, zooms et changements de point) sans jamais sacrifier la lumière, plutôt directionnelle afin d’apporter de la profondeur et du contraste. La collaboration entre le réalisateur et son chef opérateur ne fut pas toujours des plus sereine, comme le rapportait Ballhaus à propos du tournage des Larmes amères de Petra von Kant (un film tourné en dix jours) : « La tension n’était pas trop importante entre nous. On s’est disputé un jour car il me disait exactement jusqu’où je devais filmer. Je l’ai fait mais je n’ai pas cadré exactement où il voulait, il m’a demandé si j’avais filmé dans le cadre qu’il voulait, j’ai répondu non, et là ça l’a rendu dingue, il m’a dit : "Si je te demande de cadrer là, tu cadres là !". Ce à quoi j’ai répondu : "Ecoute, si tu n’as pas besoin du rythme et du feeling qui sont les miens, alors on arrête tout de suite." Et je suis parti.
Ils m’ont rattrapé et on a parlé, mais je voulais qu’il comprenne bien que j’ai un rythme qui m’est propre, que je ne suis pas un simple exécutant, "Si tu n’acceptes pas ça, alors j’arrête de travailler avec toi." Ça a été utile parce qu’après, il me traitait comme un être humain, du moins la plupart du temps... Avec lui, j’ai appris à travailler vite, à être préparé pour aller vite et travailler bien, et avec lui j’ai compris l’importance de l’endroit où les images se rencontrent, le moment où l’on passe d’un cadre à l’autre. Ce sont des éléments fondamentaux que tous les chefs opérateurs devraient avoir en tête. Car c’est ce qui dit le plus de choses : là où les gens se rencontrent, bien sûr, mais surtout là où les images s’assemblent. » Ballhaus ajoutait par ailleurs que Fassbinder lui avait appris à penser comme un réalisateur et moins comme un opérateur soucieux de problèmes techniques.

C’est sur Martha, un téléfilm en 16 mm tourné en 1973, qu’apparait le premier travelling sur 360°. Dans la scène de la première rencontre entre les deux protagonistes (Margit Carstensen et Karlheinz Böhm), Fassbinder demanda à Ballhaus comment faire pour que cette scène reste gravée dans la mémoire du spectateur. Ballhaus suggéra un travelling sur 180° autour d’eux. « Pourquoi pas faire le tour complet ? », demanda Fassbinder. Ainsi est née une figure de style marquante souvent reprise par Ballhaus tout au long de sa carrière.

Extrait :

(On remarquera que Karlheinz Böhm enjambe le travelling lorsqu’il s’éloigne de dos)

Il faudrait aussi évoquer le beau travail sur la couleur (on connait l’admiration de Fassbinder pour le cinéma de Douglas Sirk) et la gamme de tonalités assourdies que Ballhaus obtient des négatives Agfacolor (Les Larmes amères de Petra von Kant), Gevacolor (Roulette chinoise ; Le Roti de Satan) ou les couleurs plus justes de l’Eastmancolor (Prenez garde à la Sainte Putain) ou de la Fuji (Le Mariage de Maria Braun).

Margit Carstensen et Hanna Schygulla dans "Les Larmes amères de Petra von Kant"
Margit Carstensen et Hanna Schygulla dans "Les Larmes amères de Petra von Kant"
Capture d’écran
Une scène de "Roulette chinoise"
Une scène de "Roulette chinoise"
Capture d’écran
Kurt Raab dans "Le Rôti de Satan"
Kurt Raab dans "Le Rôti de Satan"
Capture d’écran
Eddie Constantine et Hanna Schygulla dans "Prenez garde à la sainte putain"
Eddie Constantine et Hanna Schygulla dans "Prenez garde à la sainte putain"
Capture d’écran
Une scène de "Despair"
Une scène de "Despair"
Capture d’écran
Une scène du "Mariage de Maria Braun"
Une scène du "Mariage de Maria Braun"
Capture d’écran

En 1978, Ballhaus signe justement les images de la dernière réalisation de Douglas Sirk, un court métrage de 25 minutes – Bourbon Street Blues –, adaptation d’une pièce en un acte de Tennessee Williams (The Lady of Larkspur Lotion), un huis-clos habillé d’ombres qui évoque le travail de Harry Stradling dans Un tramway nommé désir.

En 1981, Ballhaus reprend la direction de la photo sur La Montagne magique, réalisé par H. W. Geissendorfer, à la suite de Robby Müller et Walter Lassaly, remerciés par la production... Puis il retrouve Peter Lilienthal aux Etats-Unis pour Dear Mr. Wonderful, un tournage qui va lui ouvrir les portes du cinéma américain grâce à l’entremise du chef décorateur qui présente Ballhaus à John Sayles (Baby, It’s You). Puis c’est un voyant les rushes de Reckless (James Foley, 1983), que Martin Scorsese l’engage pour un projet qui sera repoussé de quelques années (La Dernière tentation du Christ), mais ils tournent entre temps After Hours et La Couleur de l’argent.

Une scène de "La Dernière tentation du Christ", de Martin Scorsese
Une scène de "La Dernière tentation du Christ", de Martin Scorsese
Capture d’écran

Désormais installé aux Etats-Unis, Michael Ballhaus
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devient un chef opérateur très prisé, aux collaborations riches et variées : Prince (Under the Cherrymoon), Paul Newman (La Ménagerie de verre), Peter Yates (Une femme en péril), Mike Nichols (Quand les femmes s’en mêlent ; Bons baisers d’Hollywood ; Primary Colors...), Steve Kloves (Susie et les Baker Boys), Irwin Winkler (La Liste noire), F. F. Coppola (Dracula), Robert Redford
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(Quiz Show ; La Légende Bagger Vance), Barry
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Lewinson (Sleepers), Nancy Meyers (Tout peut arriver)..., tout en restant le complice fidèle de Scorsese (Les Affranchis ; Le Temps de l’innocence ; Gangs of New York ; Les Infiltrés), qui devait évoquer, en apprenant sa disparition : « Sa rapidité, son don pour la lumière, son sens inné du rythme avec les mouvements de caméra, comme un maître de ballet avec ses partenaires. J’ai tout de suite compris que Michael était un maître et que j’avais énormément de chance de travailler avec lui. »

Une scène des "Affranchis"
Une scène des "Affranchis"
Capture d’écran
Daniel Day-Lewis et Michelle Pfeiffer dans "Le Temps de l'innocence"
Daniel Day-Lewis et Michelle Pfeiffer dans "Le Temps de l’innocence"
Capture d’écran
Diane Keaton dans "Tout peut arriver", de Nancy Meyers
Diane Keaton dans "Tout peut arriver", de Nancy Meyers
Capture d’écran
Michael Ballhaus et Martin Scorsese sur le tournage des "Infiltrés", en 2006
Michael Ballhaus et Martin Scorsese sur le tournage des "Infiltrés", en 2006

Durant sa période américaine, Michael Ballhaus
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récolta trois nominations aux Oscars : Broadcast News, en 1987, The Fabulous Baker Boys, en 1989, et Gangs of New York, en 2002. Il a par ailleurs reçu un Ours d’Or à la Berlinale 2016.
Retiré en Allemagne, Ballhaus ne reviendra derrière la caméra qu’en 2013 pour 3096 jours, réalisé par sa femme, Sherry Homann. Un film tourné en numérique (Arri
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Alexa
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) et qui s’inspire de l’histoire de Natascha Kampusch, séquestrée pendant huit ans.
Son fils, Florian Ballhaus, ASC, est aussi chef opérateur. Il a été formé par son père dès l’âge de 18 ans (à partir de Susie et les Baker Boys, en 1989).

Dans le portfolio ci-dessous, quelques photos de Michael Ballhaus
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, des photos de tournage et autres captures d’écran de films qu’il a photographiés.

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Notes

Lectures :
La carrière de Michael Ballhaus a fait l’objet de nombreuses publications, articles et livres. Il est lui-même l’auteur d’une autobiographie en allemand, jamais traduite. En voici une sélection.
- Lumières / Les cahiers AFC n° 4 (entretien avec Michael Ballhaus)
- Positif n° 475, septembre 2000 ("Michael Ballhaus : une conception globale", entretien avec Hubert Niogret)
- Numéro 112, avril 2010 ("Michael Ballhaus, l’œil de Fassbinder", entretien avec Clélia Cohen et Oliver Joyard)
- American Cinematographer, février 2007 ("Full Circle - Michael Ballhaus, ASC, master of the 360 degree dolly Move, reaches an artisitc pinnacle by earning the Society’s International Award", par Stephen Pizzello)
- "Das fliegende Auge : Michael Ballhaus", im Gespräch mit Tom Tykwer (Berlin Verlag / 2002)
- "Bilder im Kopf - Die Geschichte meines Lebens" M. Ballhaus & C. Seidl (Dva Dt.Verlags-Anstalt / 2014)
- mono-kultur # 19, hiver 2008-2009 ("Michael Ballhaus – Gentleman with a movie camera", entretien par Edda Bauer)
- "Métier : directeur de la photo" (Quand les maîtres du cinéma se racontent) par Mike Goodridge & Tim Grierson (Dunod, 2014)
- "Michael Ballhaus - The Lifetime Achievement Award " (Album publié par "The International Film Festival of the Art of Cinematography" Camerimage / Pologne - 2010).

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