Entretien avec le directeur de la photographie Benoît Delhomme, AFC, à propos du film "Chatroom" de Hideo Nakata

En sélection officielle du Festival de Cannes 2010, Un Certain Regard

par Benoît Delhomme

Chatroom : quand le virtuel dépasse la réalité

Après plusieurs films aux USA aux cotés d’Al Pacino, Anthony Minghella ou Michael Hafstrom, Benoît Delhomme continue sa carrière internationale en signant Chatroom, le nouveau thriller du réalisateur Hideo Nakata. Une production britannique, tournée en grande partie aux studios de Shepperton qui propose un mélange entre réalité et univers virtuel online. Un film présenté dans la Sélection officielle, Un certain regard.

Quel est le concept de Chatroom  ?

Benoît Delhomme : Ce film se passe à la fois dans la réalité et dans la virtualité des rencontres par ordinateur. Les personnages principaux sont cinq adolescents londoniens, qui vivent dans des milieux assez différents et qui se retrouvent sur ce Chatroom. Dès que les ados se retrouvent " online " pour discuter ensemble, l’idée était de les transposer dans un univers fictif qui les rassemble à l’écran.
De cette manière on oublie vite les gens coincés de manière statique devant leur PC… Ce lieu " online " a été recréé en studio, et consiste en deux décors principaux :
D’abord un long couloir générique avec plein de portes, un peu comme dans un hôtel, qui représente une métaphore d’Internet et des moteurs de recherches.
Ces portes ouvrent ensuite sur des pièces rassemblant les gens, toutes faites sur la même base : un espace carré sans fenêtre, équipé d’une étrange double verrière centrale (dans le sol et au plafond) qui donne littéralement sur les autres pièces de rencontre d’autres niveaux adjacents...

Quelle a été votre réaction à la découverte du projet ?

BD : Quand j’ai reçu le script, j’imaginais un peu comme tout le monde que le film se ferait sans doute en HD, dans un univers en transparence de verre très " hightech "... Dès ma première rencontre avec Hideo Nakata, ce dernier avait déjà travaillé en amont avec Jon Henson, le chef déco, et j’ai vite constaté que sa vision du " online " était tout autre...
Lui voulait un univers plutôt rétro, très ancré dans une sorte d’esprit vintage décadent auquel les adolescents japonais semblent se raccrocher en ce moment. Un Internet plus confortable, plus coloré et plus rétro que la réalité ! En fait quand on revoit l’esthétique de ses autres films, c’est déjà présent. Les télés de The Ring ne sont pas des panneaux LCD, ce sont des vieilles télés à tube... comme celles du Chatroom.
Je dois avouer que cette direction m’a au début un peu pris au dépourvu. J’avais préparé plein d’idées… filmé quelques essais avec mon reflex numérique à 6 images/s… pour trouver un style d’image qui m’évoquait la modernité d’Internet. Mais Hideo sait exactement ce qu’il veut ! Et c’était inutile d’essayer de lui proposer autre chose que le film 35 mm ! En fin de compte, je me suis fait à son concept et j’ai trouvé ça finalement plutôt riche à filmer.

Comment s’est déroulée la collaboration avec ce réalisateur japonais ?

BD : On s’est très bien entendu. Il parle très bien anglais et c’est un fou de cinéma… Il adore notamment Truffaut et Losey… En dehors de sa carrière prestigieuse au Japon avec ses films d’horreur mondialement connus (Dark Water, Ring), il avait eu aux USA une expérience assez difficile avec le remake douloureux de The Ring 2.
Sur ce film, sa méthode de travail avait complètement été remise en cause par les exécutifs du studio, à un tel point que le tournage avait été un vrai cauchemar pour lui. Au Japon, il tourne dans l’ordre chronologique de son " futur " montage...tournant juste le dialogue correspondant à chaque plan du montage " final "... et il ne tourne pas toutes les valeurs de plan dans un même axe à la suite ! Du coup, il couvre assez peu et ne tourne que ce dont il a besoin.

C’est une démarche très minutieuse, presque chirurgicale, qui matérialise quasiment le montage dès la prise de vue – un truc complètement inconcevable à Hollywood ! Heureusement sur ce film produit par des britanniques (les producteurs du film Hunger de l’artiste Steve Mac Queen), les mentalités semblaient plus ouvertes qu’à Los Angeles. Hideo a pu trouver un compromis acceptable entre sa méthode de travail et les contingences techniques en décors naturels. Les parties studio, c’est-à-dire le " online " étant tournées entièrement à sa façon, ça m’a poussé à intégrer la lumière aux décors pour pouvoir alterner très vite d’axe en axe.

Comment avez-vous éclairé ces décors ?

BD : J’ai adopté un concept d’éclairage assez " kubrickien ". Hors de question d’utiliser des projecteurs, tout devait être dans le décor. Il y a d’ailleurs quelques plans au 14 mm, très libres où on voyait tout... Le travail avec Jon Henson en préparation a été capital sur ce point. En travaillant à partir de deux décors identiques (la pièce carrée aux deux verrières), on a pu mettre au point la vingtaine de chatrooms différents de manière séquentielle entre l’équipe de tournage et l’équipe déco.
Pour ces deux pièces, j’ai réussi à me faire ménager un espace d’environ 20 cm à la jonction entre le plafond et les corniches. Cet espace m’a suffi pour dissimuler de la lumière sur jeux d’orgue et faire apparaître ou disparaître les murs selon les scènes, même parfois en cours de prise. En plus j’avais ces deux verrières (sol et plafond) qui pouvaient recevoir des boîtes à lumière.
En éclairant par exemple depuis la verrière du bas avec des tubes fluos, j’ai pu reproduire l’esprit d’une lumière " virtuelle " d’écran d’ordinateur sur les visages des comédiens. Et pour le couloir, j’ai tapissé le plafond d’une multitude d’ampoules domestiques de 40 watts, là aussi placées sur console.

Quel matériel avez-vous utilisé ?

BD : On a tourné en 3P avec une Arricam en 1,85 et des Master Prime. J’ai utilisé la nouvelle Fuji Vivid 500 pour tout ce qui est scènes " Online " en studio. C’est un des premiers longs métrages à avoir été tourné avec. Dès les essais, j’ai été convaincu par son rendu chaleureux des couleurs. La postproduction s‘est faite en étalonnage numérique chez Molinare à Londres et même si elle est très saturée, on a encore renforcé cet effet pour contraster avec la réalité. En revanche, les séquences de la réalité en décors naturels sont, elles, captées en s’appuyant beaucoup sur la lumière naturelle, en Fuji Eterna 500 et 250D. Avec en plus 20 % de désaturation sur l’inter numérique.

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Synopsis :
William, 17 ans, solitaire, passe son temps sur Internet et ouvre un forum de discussion pour les adolescents de sa ville. Rejoints par Eva, Emily, Mo et Jim, tous vident leur sac sur leurs parents, leurs soi-disant amis, leurs émois, leurs traumatismes. William, très à l’écoute, les conseille et les incite à s’affranchir de leurs problèmes par l’action… Aucun d’eux ne sait que dans la vie réelle William est un adolescent perturbé et qu’il est déterminé à influencer le groupe sur son Chatroom " à la vie - à la mort "...

Pellicule Fuji Vivid 500, Eterna 500 & 250D
Laboratoire : Deluxe, Londres
Camera/Lumière/Machinerie : Arri Media Londres (Arricam 3P, Zeiss Master Prime)
Etalonnage numérique : Molinare Londres