L’Armée du crime

de Robert Guédiguian, photographié par Pierre Milon, AFC

par Pierre Milon

Directeur de la photo sur le film de Laurent Cantet Entre les murs, Palme d’or 2008, Pierre Milon revient à Cannes pour le film hors compétition de Robert Guédiguian L’Armée du crime. C’est sa troisième collaboration avec le réalisateur-producteur et une nouvelle expérience pour chacun d’eux, avec ce film d’époque et sa foisonnante distribution.
Le film se situe dans le Paris occupé par les Allemands, autour de résistants devenus des héros, partisans étrangers qui vont harceler les nazis pour défendre le pays qu’ils aiment et qui symbolise pour eux la liberté.

Pour ce film, qui se passe en 1944, as-tu eu besoin de coller à une " vérité " historique quant à son aspect visuel ?

Pierre Milon : Oui et non. Pour les extérieurs nuit, je n’ai pas voulu respecter la vérité historique du couvre-feu par exemple et me retrouver " coincé " avec les nuits noires qui auraient paru artificielles. J’ai préféré garder certains réverbères allumés, avec des parties d’image très sombres, voire totalement noires. Les intérieurs nuit sont aussi très denses, pour certaines séquences, je n’utilisais souvent rien d’autres que les lampes à pétrole.

Photo Pierre Milon

Tu n’as même pas " rattrapé " un peu les faces ?

J’ai utilisé des bougies avec de tous petits réflecteurs et pour les réunions avec plusieurs comédiens, j’ai mis quelques contre-jours pour qu’ils se détachent un peu du fond. Avec la HD, on peut se laisser aller dans les basses lumières ! Je voulais beaucoup de contraste dans les intérieurs et les extérieurs jour, ce qui est moins facile.

Scène de torture
Photo Pierre Milon

J’étais même obligé de couper les renvois de lumière à partir des murs avec du tissu noir. En numérique, il faut être radical car, à l’étalonnage, on se retrouve toujours avec une image grise qu’il faut recontraster. La " pose " (terme plutôt lié à la pellicule, en existe-t-il un pour le numérique ?) se détermine par rapport aux hautes lumières. Souvent, je me surprends à ne plus me préoccuper de savoir combien j’ai (en indice de pose) en basse lumière. C’est la musique inversée de l’argentique !

Scène de torture
© Photo Stéphanie Dupont-Braunweigh

Le film est très vivant, il y a toujours quelque chose qui bouge dans l’image. Est-ce une particularité liée au découpage ?

On a tourné très simplement, Robert voulait rester dans la simplicité de ses précédents films. Il refuse les travellings (il y en a trois dans le film), la caméra est toujours sur pied et suit les comédiens avec des panos.
On s’est beaucoup intéressé à l’utilisation du zoom, qui est assez peu prisé aujourd’hui dans les films. On a expérimenté des mouvements de zoom pour renforcer la dramaturgie, mais aussi dans des moments moins attendus.
Il nous est arrivé de refaire un grand nombre de fois une prise (ce qui est rarissime avec Guédiguian) uniquement pour trouver le mouvement de zoom le plus approprié. Par exemple, quand Marcel Rayman (Robinson Stévenin) demande du feu plusieurs fois de suite à des Allemands et les tue d’un coup de revolver, on accompagne cette proximité du feu et de la cigarette, et cette fausse intimité, par un zoom, mais pas systématiquement.
Avant le tournage, j’ai été très marqué par l’exposition des photos d’André Zucca à la bibliothèque de la Ville de Paris : " Les Parisiens sous l’occupation ". André Zucca travaillait pour le journal allemand Signal et il était le seul à faire des photos en couleurs, car les Allemands lui fournissaient de la pellicule Agfacolor. On y voit un Paris très vivant, très animé, très quotidien.
La résistance se passait dans ce Paris où la guerre ne se sentait pas. Ce sont des ambiances très différentes des images qu’on a en tête avec les files d’attente et les tickets de rationnement. Ce sont ces images qui ont guidé nos choix et qui nous ont poussés à choisir des costumes colorés, à imaginer des rues très animées avec beaucoup de mouvements et de circulation.
Le groupe Manouchian s’organisait au cœur de cette vie parisienne, au cœur de la ville. C’est ce qui donne au film un côté très dynamique et donne une image inhabituelle du Paris occupé.

Tous les décors sont des décors naturels ?

Tous sauf le café de Madame Elek (interprétée par Ariane Ascaride). On l’a tourné à Bry-sur-Marne, dans un décor de rue construit en extérieur. On a beaucoup tourné dans des combles de château, des pièces abandonnées, parfois avec des découvertes rajoutées en postproduction. On faisait une première passe à vide avec la fenêtre, puis les comédiens jouaient devant un fond vert à l’intérieur de la pièce placé devant la fenêtre.

Quels matériels au tournage et en postproduction as-tu utilisés ?

J’ai tourné avec la Sony F23 et un zoom Fujinon ; Robert Guédiguian n’aime pas beaucoup les focales fixes. Le problème du zoom est de provoquer un effet de pompage au moment des changements de point. J’ai été très vigilant pour rythmer chaque bascule importante de point en fonction du mouvement de la caméra et des comédiens pour l’atténuer au maximum.
Tourner en HD m’oblige aussi très souvent à avoir la main sur la bague du diaph pour faire des changements en cours de prise. Travaillant d’un commun accord avec Robert, sans combo ni ingénieur de la vision, je me suis habitué au viseur de cette caméra. Avec les zébras réglés à 90 %, j’arrivais à faire la conversion entre ce que je voyais à l’œil, ce que j’avais dans le viseur et l’image finale.
La postproduction a été faite chez Mikros, sur un Lustre, avec Jaky Lefresne comme étalonneur. Il y a eu un gros travail de " nettoyage " de paraboles, antennes, câbles en tous genres… Quant à l’étalonnage numérique, je constate qu’il est difficile d’avoir véritablement une vision globale du film, on peut TOUT faire et en même temps on peut TROP faire. On est immergé pendant quatre semaines, parfois plus, dans le film. On s’écarte des choix qui ont été faits au tournage sans réellement le mesurer et il faudrait pouvoir interrompre le travail une semaine ou deux pour avoir un regard neuf sur l’étalonnage en cours.

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)

Sous le canal de la Bastille
Photo Pierre Milon
Pierre Milon
© Photo Stéphanie Dupont-Braunweigh