L’éditorial de mai 2022

"Icône, modèle ou simple présence ?", par Céline Bozon, coprésidente de l’AFC
À la question de "Quels sont mes modèles féminins ?" quelque chose me frappe. Un rapport à la photographie, à l’image de la femme. Une réponse littérale à la question. Mes modèles sont des modèles photographiées par des hommes. Elles sont un visage, un corps, des expressions, des attitudes. Doublement "modélisées", mises à distance par leur image, et non par leurs écrits ou inventions ou pensées…

Adolescente, j’ai plongé dans la photographie et mes modèles étaient des modèles au sens littéral : modèles photographiques posant sous le regard des hommes. Amantes/ modèles/muses.

Denis Roche, 24 décembre 1984, Les Sables-d’Olonne, Atlantic Hôtel, chambre 301
Denis Roche, 24 décembre 1984, Les Sables-d’Olonne, Atlantic Hôtel, chambre 301

Les portraits faits par Denis Roche de sa femme m’ont toujours beaucoup émue.
Son ouvrage Le Boîtier de mélancolie est un livre de chevet pour moi.

Tout comme ceux de Harry Callahan, photographiant sa femme au prénom si mélodieux, Eleanor. Il y a là comme une émanation du quotidien dans la photographie qui m’émeut aux larmes. Une simplicité du rapport à l’autre, amoureux, amical mais souvent doux et attentif, précautionneux.

Je me rends compte avec la distance que mes modèles sont toujours des compagnes d’artistes ou de photographes qui ont chacune à leur manière tenté de s’exprimer dans leur art mais toujours à l’ombre d’une figure masculine. Qui souvent, elles-mêmes, passent à l’acte après avoir posé pour un autre.
Qu’on a d’ailleurs comparées à eux… Ou estimées à l’aulne de leur compagnon. Voir reconnues car elles étaient les compagnes d’un homme célèbre. Mais jamais pour elles-mêmes ou leur propre œuvre.

Je suis venue à elles par leur "représentation", puis par leurs histoires, puis au bout du bout à leur propre œuvre.
Cela explique aussi surement cette place d’opératrice.

Edward Weston, "Frida Khalo", San Francisco, 1930
Edward Weston, "Frida Khalo", San Francisco, 1930

Très jeune, vers 15-16 ans, j’étais fascinée par Frida Kahlo photographiée par Edward Weston (amante/modèle/muse…), puis femme du peintre mexicain Diego Rivera
Son visage, son histoire (un accident effrayant de tramway, l’impossibilité d’avoir des enfants à la suite de cet accident, le fait qu’elle soit restée alitée …), c’est comme si son visage et son histoire avaient pour moi plus d’importance que son œuvre.

J’ai toujours admiré le travail de Man Ray et les portraits de Lee Miller ; je n’ai découvert les photos prises par Lee Miller que beaucoup plus tard…

Patti Smith fut avant tout, pour moi, la compagne/amie/modèle du photographe Robert Mapplethorpe et elle fut aussi souvent son modèle (elle raconte leur histoire dans son très beau livre Just Kids.)

Je les regardais, je les admirais mais c’était quelque part des figures plastiques, muses modèles, au sens très littéral du terme : celle qu’on peint ou photographie. Corps idéalisés, sublimés par le regard de l’autre. Puissance du regard. Regard qui a la capacité magique à transformer le corps, le visage. N’est-ce pas tout simplement la définition de notre métier ?
« La beauté est dans l’œil de celui qui regarde », disait Oscar Wilde.

Qu’est-ce que cela raconte de moi ? Que féminité, désir, regard, images sont totalement imbriqués dans ma construction mentale. Cinéma serait le mot qui contient tout ça.

En vignette de cet article, Lee Miller photographiée par Man Ray, en 1929.