Où Patrick Orth, directeur de la photographie, et Silke Fischer, chef décoratrice, parlent de leur travail sur "Toni Erdmann", de Maren Ade

À pleines dents

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Avec Toni Erdmann, la cinéaste allemande Maren Ade a réussi à faire rire le grand Théâtre Lumière pendant près de 90 minutes sur les 160 que dure son film. Le sujet étant la crise existentielle d’une cadre supérieure trentenaire expatriée à Bucarest, on ne peut qu’applaudir le tour de force qui devrait immanquablement la voir, avec ses comédiens, toucher les plus hautes marches du Palmarès le 22 mai au soir. Silke Fischer et Patrick Orth (chef décoratrice et directeur de la photo) parlent de cet étrange "feel good movie" germano-roumain. (FR)
Patrick Orth et Silke Fischer
Photo François Reumont

Comment avez-vous mis au point ce film ?

Silke Fischer : C’est ma deuxième collaboration avec Maren. Tout commence pour nous vraiment lors du choix des décors… On a passé en revue énormément de lieux différents avant de porter notre choix sur ceux qui ont été utilisés dans le film. Que ce soit pour la partie allemande tournée à Aix-la-Chapelle, et bien sûr pour le cœur du film qui est tourné "in situ" en Roumanie. On a visité par exemple une dizaine d’hôtels, plus d’une cinquantaine d’appartements... On prend des tonnes de photos dans tous les axes lors de ces repérages, puis on fait tirer tout ça et on le placarde sur un mur à la production…
C’est là que tout prend son sens car dans ce film (comme le précédent que j’avais fait avec elle) chaque lieu, chaque décor est dicté par rapport à un autre. C’est bien sûr un peu un casse-tête au départ parce qu’on ne sait pas trop par quel bout résoudre l’équation, mais peu à peu certaines variables s’établissent et on progresse comme ça. Tout a été tourné en décors naturels, à l’exception du restaurant qui a du être construit pour les scènes en intérieur et en extérieur, parce que nous n’avons pas trouvé d’endroit correspondant à nos exigences par rapport à l’architecture, au design et aussi pour des raisons de production.

Patrick Orth : C’est un décor très complexe et on a dû littéralement partir de zéro en lumière, à la différence de tous les autres décors. Autrement, sur ce film, le travail de caméra s’est imposé naturellement en fonction des lieux, sans aucun artifice car Maren est très "naturaliste" dans son approche de la mise en scène et de la mise en image.
Je me souviens, par exemple, de cette première scène dans le hall d’entrée de l’entreprise à Bucarest, où Winfried guette l’arrivée de sa fille. Il y avait un soleil assez bas, très présent, nous nous sommes adaptés à cette situation. De manière générale tout devait être éclairé sur 360° pour laisser une totale liberté aux comédiens et à la mise en scène. La lumière venait la plupart du temps de l’extérieur et à l’intérieur j’ai éclairé avec des Kino Flo qui me permettaient d’exploiter des hauteurs sous plafond très moyennes et se mélangeaient bien avec les autres sources de lumière de jeu. A la caméra, j’ai tout le temps tourné de longs plans séquences, à l’épaule, presque exclusivement au 32mm, qui pouvaient durer jusqu’à 20 minutes. C’est très physique car l’Alexa n’est pas vraiment une caméra super légère...

Pourquoi pas l’Alexa Mini ?

PO : Elle n’existait pas encore au moment où l’on a tourné le film (en 2014). Le montage a été un vrai marathon. Autre détail : Maren n’hésite pas à tenter des variantes en fonction des scènes... Elle demande aux comédiens de jouer de manière différente, de donner aux personnages des couleurs émotionnelles changeantes pour se laisser plusieurs options au montage. Le ratio de tournage est donc assez élevé.

Vous avez tourné combien de jours ?

PO : Près de 50 jours. On a commencé par la Roumanie, où l’on avait beaucoup de décors différents (tout ce qui se passe dans le film en Roumanie est réellement tourné sur place). Puis on a fini par l’Allemagne, avec les scènes de la première partie et l’épilogue du film. Mais on a essayé, la plupart du temps, de tourner dans la chronologie de la narration, principalement pour le jeu des comédiens et pour l’évolution psychologique des personnages traduite à l’écran. Maren n’hésite pas à modifier son script au fur et à mesure du tournage, de l’interprétation des comédiens, des incidents qu’on peut rencontrer et qu’on transforme parfois en matière filmique. D’où l’utilité de tourner dans l’ordre. C’est un peu la même chose que pour cette histoire de décors... une scène dicte un peu celle qui va suivre.

Parlez-moi de l’appartement d’Inès, l’un des lieux les plus importants du film...

SF : Comme je le disais, on a fait défiler pas mal d’appartements avant d’arriver à celui-là. Il y en avait de toutes les sortes, des plus féminins, des plus sombres, des plus meublés… Finalement on a choisi le petit penthouse à cause des vues directes, par les grandes fenêtres, sur les immeubles similaires dans cet habitat des communautés protégées. On a choisi l’épure en plaçant Inés dans un grand espace blanc et en enlevant quasiment tous les meubles qu’il y avait dans le lieu.

La nature joue un rôle récurrent aussi dans le film. Je pense à cette boucle entre la mort de Willi et l’épilogue dans le jardin par exemple... Etait-ce pour vous un élément important ?

SF : Pour moi c’était un des thèmes qui me tenaient le plus à cœur dans le film. Organiser les différentes séquences où on peut voir la nature pour évoquer subtilement, à travers le choix des plantes et des espaces, cette totale opposition entre le jardin des post hippies de Aix la chapelle qui vivent et rêvent d’une nature sauvage et romantique et la Roumanie qui porte en elle un concept plutôt capitaliste de la nature : une nature domestiquée, décorative et artificielle.

De mémoire de festivalier on a rarement vu une salle rire autant à Cannes... était-ce réciproque sur le plateau ?

PO : C’est risqué de se mettre à rigoler sur un plateau. Les comédiens le sentent, ça leur communique une forte énergie et ils peuvent soudain prendre trop confiance en eux... aller trop loin et se mettre à surjouer le comique. Pour cela on essayait de garder le plus souvent notre sérieux, et ne montrer aucune réaction malgré certaines situations vraiment hilarantes. Vous remarquerez que Sandra (Inès) et Peter (Winfried) sont toujours en retenue malgré les situations, et c’est aussi une des raisons pour lesquelles les scènes sont si drôles.

Sandra Hüller et Peter Simonischek dans "Toni Erdmann"

Les costumes, ce n’est pas votre département mais il faut que vous me disiez d’où vient le costume d’anniversaire de Winfried...

SF : Maren avait en tête un truc poilu. C’est en trouvant des photos de masques et de costumes traditionnels bulgares que l’idée lui est venue. On a fait des essais avec plusieurs costumes différents et à la fin nous avons choisi ce costume sans visage.

Que retenez-vous de cette expérience peu commune en Roumanie ?

SF : Bucarest nous a fait penser à une grande capitale européenne comme Berlin après la chute du mur. Un endroit très occidentalisé. Au début Maren avait envisagé d’autres pays voisins pour tourner mais la Roumanie s’est imposée d’elle-même. La collaboration avec l’équipe locale s’est très bien passée, et montrer la Roumanie actuelle, c’est aussi une des originalités du film.

(Propos recueillis à Cannes par François Reumont pour l’AFC)