La directrice de la photographie Claire Mathon, AFC, parle de son travail sur "Les Deux amis", de Louis Garrel

par Claire Mathon

Pour Les Deux amis, son premier long métrage comme réalisateur, Louis Garrel fait appel à la directrice de la photographie Claire Mathon, AFC. Elle a signé l’image d’un autre film présenté à Cannes en sélection officielle, Mon roi, de Maïwenn. Le travail de Claire Mathon sera de nouveau mis en lumière dans le film de Bruno Podalydès, Comme un avion, qui sortira en juin sur les écrans. Les Deux amis, dans lequel Louis Garrel interprète Abel, l’un des deux amis, est présenté en Séance spéciale à la Semaine de la critique et concourt pour la Caméra d’or. (BB)

Clément, figurant de cinéma, est fou amoureux de Mona, vendeuse dans une sandwicherie de la gare du Nord. Mais Mona a un secret, qui la rend insaisissable. Quand Clément désespère d’obtenir ses faveurs, son seul et meilleur ami, Abel, vient l’aider. Ensemble, les deux amis se lancent dans la conquête de Mona.
Avec Vincent Macaigne, Golshifteh Farahni et Louis Garrel.

Claire Mathon derrière l’Arricam Lite du tournage des "Deux amis"
Photo Shelby Duncan


Comment as-tu rencontré Louis Garrel ?

Claire Mathon : J’ai rencontré Louis sur le tournage du film de Maïwenn, Mon roi, dans lequel il interprète le frère de Tony (Emmanuelle Bercot). Nous avons parlé de cinéma, de technique, il me questionnait sur les différents supports, la pellicule, le numérique mais il ne m’a pas parlé de son projet de film comme réalisateur. Quelques mois plus tard, il m’a appelée pour me proposer Les Deux amis.

Et cette question du support est revenue dans vos discussions ?

CM : Dès nos premiers échanges, il a manifesté son désir de tourner en 35 mm. Nous avons ensemble défendu ce choix, insistant pour tourner en 3 perfs et non en 2. Aujourd’hui, pour dissuader de tourner en argentique, on met en avant des raisons financières qui sont parfois un peu exagérées, et l’argument, pour un premier film, de pouvoir tourner "à volonté" en numérique.
C’est devenu une pratique courante de tourner les répétitions, de tourner beaucoup et tout de suite. Ce qui est intéressant aussi ! Mais Louis aime répéter beaucoup avant de tourner, aussi bien pour le jeu que pour la technique, et filmer quand tout est réuni. Le moment où la caméra tourne a une vraie valeur. Nous étions tous les jours très heureux de tourner en pellicule. J’espère que les metteurs en scène qui souhaitent tourner en argentique pourront continuer à le faire !

Avait-il des références visuelles pour orienter l’univers du film ?

CM : Il n’avait pas une référence en particulier mais un patchwork d’images, de plans, de mouvements de beaucoup de films différents. Il m’a notamment fait découvrir le premier film de Bertolucci, Prima della rivoluzione.
Avec Jean Rabasse, le talentueux chef décorateur du film, on a fabriqué une sorte de cahier d’images avec des photos des décors et des photos qui plaisaient à Louis. Les photos de Nan Goldin et de William Eggleston revenaient souvent. Elles ont une texture, une palette de couleurs et des compositions qui ont inspiré l’univers visuel du film.
Louis avait des envies de couleurs très précises, certains bleus, des rouges soutenus, pas du tout de vert. Il aimait beaucoup qu’il n’y ait qu’une seule couleur dominante dans l’image : un rideau bleu, le pull rouge de Clément (Vincent Macaigne) ou un néon bleu. L’identité de l’image passait par cette couleur qui le plus souvent n’occupait qu’une partie de l’image, comme une tache.

Il y a d’ailleurs un décor de chambre, de nuit, avec une lumière très colorée…

CM : La lumière n’avait pas toujours besoin d’être justifiée. Notre travail de couleur par tache pouvait venir soit du décor, soit des costumes, soit de la lumière. C’est le cas dans la chambre de Clément. La lumière passe par une sorte de vitrail hors champ. Nous avions fait des essais filmés avec les comédiens pour définir les couleurs de lumière qui nous plaisaient et leur densité.
Un autre parti pris de lumière colorée se trouve dans la séquence de bar où Mona (Golshifteh Farahni) danse : un néon bleu électrique donne au bar une atmosphère singulière. Louis aimait que les directions de lumière soient marquées, le film n’est pas naturaliste. J’ai utilisé des lumières plus directionnelles que dans mes précédents films, beaucoup de Fresnel. Nous aimions également que, quelque soient les situations, les peaux soient assez neutres en couleur. Pour les nuits, nous avons cherché des rues "blanches", sans sodium ou nous les avons systématiquement fait éteindre. Nous préférions repartir du noir, quitte à n’éclairer que certaines zones.

Les Deux amis est un film tout en mouvement, pourquoi ?

CM : Sûrement à l’image de Louis qui cherche et réfléchit en marchant, qui aime le mouvement. Dès la préparation, Louis parlait d’un film qui « court », un film qui va vite. Le mouvement est très important dans son cinéma, pas forcément pour suivre mais aussi avec des mouvements autonomes.
Il y a beaucoup de travellings, en voiture, en Babydoll ou sur des rails. La caméra à l’épaule était réservée à quelques scènes précises qui nécessitaient cette énergie. Il aime les mouvements rapides, les avancées sur les personnages avec le plaisir de sentir la caméra. Il encourageait souvent à aller encore plus vite.
Il a aussi une passion des mouvements de zooms dans le plan qui participent à cette sensation d’un film en mouvement.

Un film tout en mouvement, donc un vrai travail d’équipe ?

CM : Absolument ! C’était important d’avoir une équipe qui comprenne les enjeux et la manière de travailler de Louis. Marc Wihelm, le chef machiniste – collaborateur de longue date avec qui j’ai toujours beaucoup de plaisir à travailler –, a été un partenaire essentiel que je remercie pour son inventivité et sa réactivité. On s’accompagnait mutuellement Louis, Marc et moi, enthousiastes, avec des propositions de mouvements toujours possibles à réaliser.
Je remercie aussi Marie Demaison, la première assistante caméra, de m’avoir accompagnée pour ce film hivernal en mouvement souvent en longue, voire très longue, focale et à pleine ouverture ! Louis a toujours soutenu les prises de risques de chacun.

Quels objectifs as-tu choisis ?

CM : Les zooms Angénieux Optimo 28-76 et 24-290 mm. J’ai eu beaucoup de plaisir à utiliser ce dernier, notamment pour ces nombreux zooms dans le plan. Et j’ai découvert pour ce film les Leica Summilux, compacts, légers, tous identiques en taille, et dont l’ouverture est très appréciable. Je n’ai pas du tout filtré et le piqué est très beau avec ces optiques.

Pour conclure, que retiens-tu de cette première collaboration avec Louis Garrel ?

CM : L’audace, les partis pris et l’énergie de Louis, sa confiance aussi. Le plaisir de jeu des trois comédiens. Et puis le soutien de mon équipe qui m’a vraiment accompagnée dans ces 5e et 6e mois de grossesse !

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)