Luc Drion, mon ami, mon complice

Par Eric Guichard, AFC

par Eric Guichard La Lettre AFC n°225

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Luc, c’est avant tout une histoire de cinéma, une histoire d’amitié et de complicité dès notre première collaboration ! La première fois que nous avons travaillé ensemble, j’ai tout de suite vu l’incroyable rigueur professionnelle de Luc.

Avec son compère et ami Benoît Theunissen qui à l’époque était encore chef machiniste, je les regardais construire les plans avec Yves Cape, alors assistant caméra. C’était la formation " Insas " qui "débarquait " avec leur savoir faire et leur dévouement au film.
Puis Luc est devenu directeur de la photographie de long métrage mais notre amitié a fait que de temps en temps il me rejoignait pour faire le cadre comme ce fut le cas sur Himalaya l’enfance d’un chef d’Eric Valli.

Luc et la cigarette !
Luc m’avait certifié qu’il arrêterait de fumer pour cette occasion… 5 000 mètres obligent ! Deux jours après notre arrivée, il découvrait un improbable tabac local et sa cigarette ne le quitta plus… On aurait peut être du monter à 7 000 !!!
Notre date de naissance ?
C’est aussi sur ce même film qu’un soir du 24 avril 1998, alors qu’étaient posés sur la table de la tente qui faisait office de salle à manger, deux gâteaux d’anniversaire, nous découvrîmes que nous étions nés non seulement le même jour et le même mois, mais aussi la même année. Une coïncidence qui peut être nous fit comprendre pourquoi nous nous sentions si proches.

Luc à la caméra !
Luc à la caméra, c’était la précision incroyable, cette forme d’" acharnement " pour raconter " le plan ", cette dextérité avec les manivelles.

Luc et les objectifs !

Luc était l’homme des longues focales. Combien de fois nous sommes nous chamaillés pour passer un 25 mm au lieu d’un 32 mm. Et puis, sur Belle et Sébastien, un matin de ce mois d’octobre, il me dit : « J’ai vu les rushes avec le plan au 18 mm », c’était une des premières fois, à 57 ans, qu’il utilisait cette focale… « Le plan est pas mal ! », dit-il à Nicolas Vanier, l’air goguenard. Il s’amusait lui-même de s’être fait prendre au jeu.

Parmi les nombreuses choses que j’ai apprises de Luc :
Imbattable sur les champs contre champs, il regardait toujours la place du contrechamp avant d’installer la caméra du champ. Mais gare au machiniste qui n’avait pas sur lui son mètre et sa craie… Cela fut une belle leçon.

Luc et les machines volantes !
L’art de la technique, la technique au service de l’art. C’est ainsi que l’on pourrait résumer qui était Luc, implacable technicien qui jamais ne lâchait prise, toujours à la recherche de la perfection. Pour Jacques Perrin, du Peuple migrateur à Océans, en passant par le dernier plan du film de Christophe Ruggia, Dans la tourmente, Luc exprimait son savoir-faire et sa sensibilité.
Notre complicité n’était pas qu’affective, et chaque fois que Luc est venu avec moi je me rends compte à quel point il apportait son propre regard au film.
Ces derniers temps nous parlions souvent de notre statut, de notre place aujourd’hui lorsque des journalistes* (cf. article du Point) pratiquent l’amalgame et jettent en pâture les intermittents sans rien connaître, comme si nous étions des privilégiés. Nous débattions de cette nouvelle convention collective et de l’avenir d’Imago, autant de sujets qui nous tenaient à cœur.
Luc était ce mélange d’anarchie et de rigueur. Il se révoltait des injustices et des compromissions, il était fier de ce que le cinéma belge produisait en ce moment, de cette « nouvelle vague » qui malgré les contraintes économiques forgeait sa place.
« Ceux qui luttent ne sont pas sûrs de gagner mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu », me disait-il, citant Bertolt Brecht.

Il était un frère de tous les combats que nous menons pour que l’image d’un film existe et soit juste.
Sa droiture et sa ténacité faisait de lui un complice extraordinaire.

Luc et la fin de journée !
Après la journée, Luc ne dérogeait pas à la règle. Une bière à prendre « au cul du camion », disait il.
Alors le soir, je prenais le volant et Luc inlassablement refaisait la journée pendant que je conduisais. Cigarette au bec et bière au goulot, il ouvrait systématiquement sa fenêtre et moi je lui disais de la fermer car j’avais froid.
Luc me racontait les histoires de tournages sur Océans, les heures de Zodiac à chercher les baleines, le danger de la mer démontée avec parfois jusqu’à sept heures de navigation pour revenir à terre.
Une stupide guêpe l’a emporté.
Dorénavant je roulerais la fenêtre ouverte pour me rappeler sa présence…

A mon ami Luc, avec toutes mes pensées affectueuses pour chacune des personnes qu’il a aimé, à sa famille, à Chantal la maman de Raphaël, à sa compagne Edna, Manon leur fille, et son fils Raphaël.

Luc Drion et Eric Guichard
Sur le tournage de Belle et Sébastien, de Nicolas Vanier (dans les Alpes en 2012) - Photo Eric Travers