Pierre Lhomme, de Sidney Bechet à "la lumière du bon Dieu"

La Lettre AFC n°300

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La carrière de Pierre Lhomme traverse près de cinquante ans de cinéma français, passant avec la même aisance et les mêmes exigences d’Alain Cavalier à Chris Marker, de Jean Eustache à James Ivory, de Joris Ivens à René Féret, de Jean-Pierre Melville à Jean-Paul Rappeneau, de Marguerite Duras à Patrice Chéreau, de Robert Bresson à Bruno Nuytten…, collaborations riches par leur diversité qui se nourrissent d’une observation attentive et ininterrompue de la lumière naturelle sous toutes ses formes : « Je fais mon œil partout, dans la rue, au cinéma. Je suis très curieux de regards, d’ambiances, de climats. La réalité est une source d’inspiration prodigieuse ». (P. L.)

Un itinéraire singulier qui émerge entre les "classiques" (auprès desquels il démarre son apprentissage) et la Nouvelle Vague, Pierre Lhomme a su concilier la rigueur d’une image réfléchie et construite (« J’ai un goût assez classique et rigoureux ») avec le penchant de l’époque (les années 1960) pour une approche plus réaliste et non apprêtée de la photographie.
Quelques obsessions d’opérateur balisent cependant son parcours de film en film et finissent, sinon par forger un style, du moins par révéler une continuité et une cohérence du regard : un goût affirmé pour les “chien et loup” et les ambiances nocturnes ainsi qu’un soin attentif porté aux visages, au respect des carnations comme des textures. On sait, par exemple, que Jean-Pierre Melville l’engagea sur L’Armée des ombres car il avait apprécié la qualité des carnations dans La Chamade (Alain Cavalier, 1968). On peut dégager ici les deux pôles d’un style qu’il va décliner et affiner de film en film et dont on trouvera l’accomplissement dans Cyrano de Bergerac, de Jean-Paul Rappeneau, en 1989.

Né le 5 avril 1930, Pierre Lhomme passe les années de guerre brinquebalé de ville en ville, fréquentant onze lycées entre 1939 et 1944 ! Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il découvre et se passionne pour le jazz, fréquente entre autres “Le Lorientais”, un club du quartier latin où se produisent alors de nombreux jazzmen américains comme Errol Garner, Earl Hines, Duke Ellington et Coleman Hawkins mais aussi le clarinettiste français Claude Luter. Son admiration pour les grands clarinettistes, tels Jimmie Noone, Johnny Dodds et Sidney Bechet, l’oriente alors vers cet instrument avec l’ambition de tenter une carrière dans le jazz. C’est en tant qu’habitué du “Lorientais” qu’il fut recruté comme figurant pour une séquence dans Rendez-vous de juillet, de Jacques Becker, en 1949, tournée dans un décor reconstitué au studio Francœur.

Il obtient une bourse d’étude et séjourne aux Etats-Unis en 1949-50, se lie d’amitié avec le peintre et lithographe Robert Kipniss avec lequel il créera et animera un ciné-club tout en continuant à fréquenter les milieux du jazz. Mais conscient de ses capacités limitées dans ce domaine, il revend sa clarinette à Sidney Bechet et regagne la France pour tenter d’intégrer le milieu du cinéma en passant par l’école de la rue de Vaugirard dans la même promo que Philippe de Broca, Jean-César Chiabaut, Yann Le Masson et Charles Bitsch en 1951-53. C’est durant la première année qu’il effectua un stage sur Knock, de Guy Lefranc, photographié par Claude Renoir auquel il n’avait guère prêté attention sur le tournage du film de Jacques Becker deux ans auparavant.

Exercice de tournage à l’école de Vaugirard : Roland Delcourt et Charles Bitsch (debout en arrière-plan), Yann Le Masson (accroupi), Pierre Lhomme (assistant caméra) et Jean Lavie (cadreur)
Archives personnelles Pierre Lhomme


Yann Le Masson, Charles Bitsch, Jean-César Chiabaut et Pierre Lhomme en 2011
Archives personnelles Pierre Lhomme

Puis c’est le service militaire au SCA (Service Cinéma des Armées) à Baden-Baden en Allemagne, entre 1953 et 1955, où il retrouve ses camarades de Vaugirard mais aussi Alain Cavalier, Jean-Paul Rappeneau et Jean-Claude Brialy. Il tourne alors des actualités et des petits films comme Le 40 Bofors (réalisé par A. Cavalier) sur un canon anti-aérien, mais aussi des comédies avec Jean-Claude Brialy : Chiffonnard et Bonaloy.

Tournage de “Chiffonnard et Bonaloy”, en 1954, avec Pierre Lhomme, à la caméra, et Jean-Claude Brialy, à droite
Archives personnelles Pierre Lhomme

Pierre Lhomme obtient l’autorisation de tourner à Paris en 1954 un documentaire intitulé Paris mon copain, co-réalisé avec Charles Bitsch, tournage qui verra la visite d’un jeune critique des Cahiers du Cinéma, François Truffaut.

Pierre Lhomme tourne “Paris mon copain”, en 1954, sous le regard de Robert Lachenay, Charles Bitsch et François Truffaut
Archives personnelles Pierre Lhomme

Entre 1955 et 1958, Pierre Lhomme travaille comme assistant opérateur auprès, entre autres, de Michel Kelber (Sophie et le crime, de Pierre Gaspard-Huit), Henri Alekan (Casino de Paris, d’André Hunebelle, en 1957, Le Bourgeois gentilhomme, de Jean Meyer, et Le Cerf-volant du bout du monde, de Roger Pigaut, en 1958), et Ghislain Cloquet (Les Naufrageurs, de Charles Brabant, en 1958).

Tournage du “Cerf volant du bout du monde" avec Pierre Lhomme, assistant opérateur, accroupi au centre
Archives personnelles Pierre Lhomme

Il signe aussi en 1958 la photographie du premier court métrage d’Alain Cavalier, Un Américain, qu’il considère comme son premier travail important : « On avait fait nos premières armes au SCA, et une vraie collaboration s’est installée. Au fur et à mesure Alain disait ce qu’il attendait de son film : le réalisme des ambiances, la simplicité de la mise en images ; on cherchait un climat lumineux authentique d’où devait être exclue toute trace de projecteur, pas d’ombre incongrue, pas de contre jour systématique. (…) Dans les années 1950, le cinéma français nous semblait bien trop académique. Il y a avait un code visuel qui pour nous était choquant. On ne voulait pas faire "du cinéma de cinéma”. La stylisation de l’image en studio, poétique ou théâtrale, nous heurtait. »*

Entre 1958 et 1961, Pierre Lhomme est au cadre aux côtés de Nicolas Hayer (Le Signe du lion, d’Eric Rohmer, film dont il dira plus tard : « J’ai beaucoup appris avec ce film, j’ai appris à me servir d’une caméra... C’est la découverte du cadre pour moi ce film. »), de Jean Penzer (Les Jeux de l’amour et Le Farceur, de Philippe de Broca) et de Ghislain Cloquet (Les Honneurs de la guerre, de Jean Dewever, La Belle américaine, de Robert Dhéry, et Un nommé La Rocca, de Jean Becker).

A l’exception de Ghislain Cloquet qui fut son mentor et ami (son « grand frère »), Pierre Lhomme affirmera toujours que les rencontres avec certains réalisateurs ont été plus déterminantes que l’influence de tel ou tel opérateur dont il a pu admirer le travail. C’est avec Alain Cavalier qu’il aborde, en 1961, le long métrage de fiction (Le Combat dans l’île) avant d’explorer avec Chris Marker (Le Joli mai) les nouvelles possibilités de ce que l’on appelait alors le "cinéma direct", rendu possible par l’arrivée des caméras légères et du son synchrone. De ces deux approches, fiction et documentaire, il gardera l’empreinte.

Tournage du “Joli mai” avec Antoine Bonfanti (ingénieur du son) et Pierre Lhomme, à droite, prototype caméra KMT et zoom Pan Cinor avec viseur côté droit
Archives personnelles Pierre Lhomme

Si Le Joli mai respire encore aujourd’hui de cette jubilation évidente d’une caméra libérée qui observe et écoute, Le Combat dans l’île puis La Vie de château révèlent déjà la maîtrise d’une image en noir et blanc rigoureusement composée et structurée dans ses éclairages. Les visages en particulier (Romy Schneider, Catherine Deneuve) trahissent encore une influence toute classique (une direction principale, un contre-jour, une lumière d’ambiance et parfois une lumière frisante venant souligner un contour), ce que Pierre Lhomme abandonnera par la suite, privilégiant plutôt le modelé et la douceur.

Romy Schneider, dans “Le Combat dans l’île”, et Catherine Deneuve, dans “La Vie de château"
Photogrammes - Archives personnelles Pierre Lhomme


Isabelle Adjani et Isabelle Huppert
Tests photos par Pierre Lhomme - Archives personnelles Pierre Lhomme

Avec L’Armée des ombres Pierre Lhomme franchit une étape décisive, éprouve alors le sentiment d’avoir définitivement acquis ses galons de chef opérateur auprès d’un maître, d’un réalisateur (J.-P. Melville) qui n’appartenait pas à sa génération. Une sorte de film manifeste (« les plus beaux chien-et-loup du cinéma français », dira plus tard Benoît Jacquot) profondément ancré dans un climat crépusculaire, dans des dominantes froides qui tirent vers le bleu-cyan, une tonalité qui lui est chère d’autant qu’elle parcourt la plupart de ses films avec de surcroît l’avantage de convenir parfaitement au rendu différencié des carnations : « S’il y a quatre personnes côte à côte, les quatre personnes ont des peaux différentes. Si on tire trop chaud ou si on éclaire avec des lumières colorées, on peut être tous côte à côte avec la même peau comme dans les films de Woody Allen ! »

“Quatre nuits d’un rêveur”, de Robert Bresson (1970)
Photogramme avec lily - Archives personnelles Pierre Lhomme

C’est avec Robert Bresson et Quatre nuits d’un rêveur, en 1970, que Pierre Lhomme aura sans doute le mieux atteint une certaine épure de l’image – contraint il est vrai par une économie de moyens –, et amorcé ainsi un virage décisif vers une utilisation de plus en plus subtile d’une lumière "naturelle", capturée ou recréée dans son infinie variété de nuances, sans jamais perdre de vue la nécessité de coller au sujet : « Toute la carrière d’un chef opérateur », dira-t-il plus tard, « ce sont ses fiançailles avec la lumière naturelle. S’il n’y a pas ce regard émerveillé sur la lumière naturelle, un opérateur perd pied. »

Ainsi, suivront le noir et blanc épidermique de La Maman et la putain, les images en couleurs gorgées de soleil du Sauvage, la lumière blafarde, voire mortifère et la pâle clarté du jour dans La Chair de l’orchidée et L’Ombre des châteaux, les ambiances chaudes et feutrées de Quartet et Maurice, le climat esthétisant et glacé de Mortelle randonnée… mais toujours le même souci d’une lumière qui reste évidente : « J’attache beaucoup d’importance à la crédibilité de la lumière, je pense qu’il y a souvent trop de choses sur l’écran, trop d’effets et que la moitié des choses ne sont pas perçues et brouillent l’émotion et le regard plutôt qu’autre chose. J’aime bien qu’il y ait une certaine évidence, une certaine structure, je n’aime pas le fouillis sur l’écran ; pour moi, fouillis, ça recoupe évidemment plein de choses, des coquetteries, si une image est surchargée d’informations elle a tendance à disparaître. Le rapport visuel entre les acteurs et un décor, c’est capital, c’est lié au cadre, c’est lié à la mise en scène, c’est lié à la lumière, on doit être très conscient de la lisibilité d’une image, de sa pureté quelque part ».

Tournage de “La Vie de château” : Pierre Lhomme (à gauche), Jean-Paul Rappeneau (derrière la caméra) et la scripte Elisabeth Rappeneau
Archives personnelles Pierre Lhomme

D’une filmographie très éclectique, on retiendra la fidélité de certains réalisateurs comme Alain Cavalier, Jean-Paul Rappeneau, Chris Marker, James Ivory et d’une comédienne, Isabelle Adjani, qu’il éclaira à cinq reprises, autant de films où Pierre Lhomme s’appliqua avec une rigueur jamais prise en défaut à mettre en images des univers différents tout en s’inspirant de cette lumière naturelle dont il avait percé toute la richesse et tous les mystères, cette lumière qu’il appelait joliment et modestement « la lumière du bon Dieu. »

Les visages d’Isabelle Adjani dans “Mortelle randonnée”, de Claude Miller (1982)
Captures d’images d’après DVD

* Extrait d’entretiens inédits avec Pierre Lhomme et menés par Alain Bergala, destinés à la publication d’un livre qui ne vit jamais le jour.

Pierre Lhomme et l’AFC
Il y a presque trente ans, le 22 janvier 1990, se tenait une réunion de préparation sur un "Principe de collaboration" entre un groupe de directeurs de la photographie, constitué de Ricardo Aronovich, Alain Derobe, Bruno de Keyzer, Pierre-William Glenn, Denis Lenoir, Pierre Lhomme, Jacques Loiseleux et Edmond Richard, fondateurs d’une association qui allait s’appeler l’AFC. Y participaient également Boris Todorovitch, d’Agfa, Gérald Fiévet, de Fuji-Fiaji, et Bernard Jubard, de Kodak, qui allaient devenir les premiers membres associés apportant leur soutien à l’association.
Le 15 février suivant, une assemblée générale constitutive était convoquée lors de laquelle il a été procédé à l’élection du premier conseil d’administration de l’AFC. Le 19 février, le CA élisait le bureau et Pierre Lhomme était élu premier président. Ce qu’il a été jusqu’en 1993, tandis qu’il était réélu membre du CA jusqu’en 1997. Depuis 2003, Pierre était président d’honneur de l’AFC, succédant à Henri Alekan, Michel Kelber et Raoul Coutard.
Outre les diverses activités liées à sa fonction de président, il a fait partie du comité de rédaction de trois des cinq tout premiers Cahiers de l’AFC, de 1990 à 1992, et a collaboré, avec vingt autres directeurs de la photo de l’AFC, à la rédaction de la Charte de l’image, éditée en 2005.

Parmi les hommages, distinctions et prix
- Nommé au César de la Meilleure photographie pour La Chair de l’orchidée et Le Sauvage, en 1976, Dites-lui que je l’aime, en 1978, Judith Therpauve, en 1979, Mortelle randonnée, en 1984
- Promu Officier dans l’Ordre des Arts et des Lettres, en 1984
- César de la Meilleure photographie pour Camille Claudel, en 1989,
- Nommé Meilleur directeur de la photographie européen aux European Film Awards pour Cyrano de Bergerac, en 1990, film pour lequel lui sont attribués le Grand prix technique de la CST au 43e Festival de Cannes, en 1990, le César de la Meilleure photographie, en 1991, le BSC Best Cinematography Award, en 1991, le BAFTA Award, en 1992
- Minerve de la Meilleure photo pour un spot publicitaire en 1991
- Nommé au British Academy Award, en 1992,
- Nommé au grade de Chevalier dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur, en 1993
- Exposition “Hommage aux directeurs de la photographie : Pierre Lhomme”, du 11 septembre au 31 octobre 2000 à la Bibliothèque du Film
- Premio Gianni di Venanzo (Posemètre d’or) pour l’ensemble de sa carrière, en 2005
- Leçon de cinéma "Kodak," consacrée à L’Armée des ombres, en 2006
- Lifetime Achievement Award à Camerimage, en 2008
- "Cameflex AFC", en 2015
- Golden Camera 300 for Lifetime Achievement au Festival Manaki Brothers, en 2017.

Remise par le président de la République de Macédoine, Gjorgje Ivanov, de la Caméra 300 d’or à Pierre Lhomme
Photo Manaki Brothers - Archives personnelles Pierre Lhomme
  • Lien vers la page du site de la Cinémathèque française où il est question du don de Pierre Lhomme d’une grande partie de ses archives écrites et photographiques.

Cet article a été rédigé, pour sa majeure partie, par Marc Salomon, fin connaisseur du travail des directeurs de la photographie et membre consultant de l’AFC.

En vignette, l’une des photos préférée de Pierre (légendée dans le portfolio ci-dessous). L’AFC remercie Renée Lhomme d’avoir pu accéder aux archives photographiques personnelles de Pierre.