Avec Jacques Perrin, aller plus loin... ou plus profond encore

Par Philippe Ros, AFC

par Philippe Ros Contre-Champ AFC n°333

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« Philippe, est-ce que tu penses que l’on peut aller plus loin ? » Cette phrase, je l’ai entendue très souvent au cours des six années pendant lesquelles j’ai travaillé sur Océans avec Jacques Perrin. J’étais superviseur technique et l’un des 24 directeurs de la photo de ce film.

Il ne faut pas se tromper, cette question ne s’adressait pas qu’à moi mais à toute une équipe que nous avions mise en place avec Olli Barbé, le producteur exécutif : Laurent Desbruères, le coloriste, toute l’équipe de Digimage, de Panavision et François Paturel qui supervisait les DITs. Cette notion de travail d’équipe était, pour Jacques Perrin, Jacques Cluzaud, le second réalisateur, et Olli, le fondement presque idéologique sur lequel ils s’appuyaient.
Si cette phrase fait référence à une idée de limites à dépasser ou de territoires à découvrir, c’est que la notion de recherches artistiques et techniques était, chez Jacques, intimement liée à celle d’un profond désir d’avancer pour créer de nouvelles images, pour explorer de nouvelles sensations à partager avec les spectateurs.

Mon travail avec Jacques Perrin illustre parfaitement l’axiome du directeur de la photo qui est de mettre en image ce qu’a imaginé le réalisateur. Tous les directeurs de la photo savent que cette transformation de cet imaginaire implique une profonde écoute et que, dans la plupart des films, la préparation ne permet pas toujours d’avoir ce temps d’échange précieux.
Chez Galatée, la notion de préparation n’a absolument rien à voir avec ce que l’on connait dans la production française : la notion de temps, de réflexion, d’échanges, de rencontres, de changement de point de vue est en permanence mise en avant.

Pour parler de mon cas personnel : au début, je devais rester le temps d’une préparation de trois mois qui s’est transformée en six mois puis, finalement, un an. A chaque fois je voyais Jacques regarder les essais que nous étions plutôt fiers de présenter et dire : « C’est bien, c’est bien, mais… est-ce que l’on pourrait aller… plus loin ? ».
Quand, à la fin de la préparation, j’ai dit à Jacques : « Voilà tout est prêt pour tourner », il m’a répondu : « Attends, est-ce que l’on pourrait tourner un plan-séquence par moins 1 700 mètres dans la source hydrothermale Lucky Strike des Açores ? »
Ce n’était pas plus loin mais… plus profond.
Trop profond malheureusement… après trois mois de travail, nous avons dû abandonner faute de bathyscaphes disponibles, à sa grande déception.

Philippe Ros, à droite, et René Heuzey, opérateur plongeur, devant le matériel de prise de vues sous-marines
Philippe Ros, à droite, et René Heuzey, opérateur plongeur, devant le matériel de prise de vues sous-marines
Caisson et commande déportée de point et de diaph (Transvidéo, HD Systems, Subspace). Tournage d’Océans en Nouvelle-Calédonie

J’ai enchaîné pour presque cinq années supplémentaires avec la supervision du mélange film / numérique, la gestion des tournages sous-marins, la fabrication d’une torpille, pour finir, avant la postproduction, par plusieurs plans-séquences pour suivre du plancton et faire un long travelling avec rotation de la caméra sur un œuf de homard dans une goutte d’eau : partir de 0,5 mm pour terminer sur 20 microns.
Je n’avais pas vu venir le "Est-ce qu’on peut aller encore plus loin… dans l’infiniment petit ?"

La torpille pour filmer les dauphins
La torpille pour filmer les dauphins
Alexander Bugel, chef machiniste spécialisé (Sandor Weltmann), et Alain Benoît, chef machiniste
Torpille en préparation aux Açores
Torpille en préparation aux Açores

Ainsi, le premier souvenir qui m’est venu à l’esprit lorsque l’on a parlé d’écrire un témoignage sur Jacques Perrin, c’est le formidable voyage que toute cette équipe a vécu, sans oublier les très nombreuses rencontres autour d’une table de travail... et de plusieurs très bonnes tables de restaurant. Cette notion de convivialité était poussée à l’extrême et souvent la conclusion des matinées ou des soirées de travail se faisait à l’heure du café ou du dernier verre. Je soupçonne même fortement Jacques de nous avoir demandé d’aller encore plus loin lorsqu’il sentait chez nous que nos craintes ou nos fausses barrières techniques étaient suffisamment affaiblies par la qualité des mets et des vins…
Ainsi, je n’oublierai jamais le soir où, après un excellent Ruffino Chianti Riserva de 2004, Jacques m’a demandé s’il me semblait possible de faire un travelling circulaire autour d’une parade amoureuse d’hippocampes.
J’avoue que j’ai eu un vrai blanc car ma connaissance, à l’époque, des mœurs de cette espèce était particulièrement limitée, pour ne pas dire nulle. J’ai bien sûr dit oui et, de retour à la maison, une rapide recherche m’a fait découvrir la taille de l’espèce qu’avait choisi Jacques : entre 7 et 9 cm. La nuit qui a suivi a été assez agitée avec une prise de pouvoir assez nette de ces petits chevaux aquatiques.

Ce travelling circulaire a été fait après des essais chez LoumaSystems. Et grand merci à Jean-Marie Lavalou pour sa recommandation d’un très bon chef machiniste australien pour gérer la grue téléscopique car elle a été notre seul outil utilisé pour ce tournage dans le Queensland dans un mini bassin carré de 1,80 m de côté et 25 cm de profondeur.
Quand j’ai téléphoné à Geoff Brown, le chef machiniste, pour lui dire que nous allions avoir des acteurs assez petits, il a cherché à me rassurer en me citant un film qu’il avait fait avec des enfants. A son tour il a eu un blanc quand je lui ai parlé de la taille de ces individus.
Mais il y a eu un compromis, nous n’avons pas fait un travelling circulaire de 360° mais seulement de 270° car il fallait bien ménager une entrée pour la lumière. Pas de possibilité de lumière zénithale, car la sonde immergée Innovision au bout de la caméra et du bras télescopique de la Technocrane occupait cet espace. Cette sonde nécessitait T 22 en diaph et donc nous avions calculé qu’il nous fallait 120 kW de lumière dans ce petit laboratoire de 150 m2 et par conséquent anticiper la présence d’un sérieux système de refroidissement.

Si je cite cette avalanche de données, c’est pour bien faire comprendre la démesure inhérente à tous les projets de Jacques Perrin. Mais aussi l’implication de tous les corps de métier qui, les uns après les autres, s’aperçoivent qu’ils vont devoir aller… beaucoup plus loin qu’ils ne le pensaient.
Cet effet domino m’avait été très justement décrit par Michel Benjamin, AFC, qui m’avait introduit auprès de Jacques Cluzaud, ce dont je ne le remercierai jamais assez.

Tous les directeurs de la photo : Luc Drion, SBC, Christophe Pottier, Laurent Fleutot, Laurent Charbonnier et pour la partie sous-marine : Didier Noirot, René Heuzey pour ne citer qu’eux, tous se sont retrouvés face cette demande de Jacques de se surpasser. Et il n’y a qu’à voir tous les films de Galatée pour comprendre que les équipes techniques ont dû et ont su trouver des solutions pratiques à des demandes incroyables.
Et toutes les sociétés qui ont participé à ce travail, de Panavision à Sony, Arri, HD Systems, Angénieux, Transvidéo, Zeiss, toutes ont eu l’impression d’avoir participé à un projet cinématographique inédit. Et ce n’est pas lié qu’à Océans mais à beaucoup d’autres films comme Le Peuple singe, Microcosmos, Le Peuple migrateur, Les Saisons

Jacques a toujours montré un tel respect de ses équipes qu’il pouvait se permettre ses incroyables demandes.
S’il était aussi convaincant dans toutes ces réunions, c’est que son désir de réalisateur et son émerveillement pour la nature donnaient envie de s’embarquer dans ses rêves.
Dans la recherche technique du cinéma de Jacques Perrin, ce qui se jouait, ce n’était pas la prise de pouvoir d’une vision technique, mais celle d’un désir de création.

Et il suffisait de voir les yeux de Jacques briller à la sortie d’une projection pour se dire que, peut-être, on avait été… assez loin.