"Camera Assessment / Evaluation de la caméra", par HBO

par Margot Cavret
Pour le dernier jour de projections à Camerimage, les festivaliers étaient invités à découvrir un document un peu particulier : la major américaine HBO a produit récemment le sixième épisode de sa série "Camera Assessment", et en proposait la première mondiale. Depuis plus de dix ans, les employés de HBO sont sollicités pour réfléchir et produire de grandes sessions de comparatifs de caméras, non pas pour en élire possiblement une comme étant la meilleure, mais plutôt comme outil de comparaison à mettre à la disposition de toutes les productions du studio, afin de choisir l’équipement de plus adapté à chaque projet.

Pour cette sixième salve de tests, les caméras comparées sont les suivantes :

  • Arri Alexa Mini
  • Arri Alexa 35
  • Sony Venice 2
  • RED V-Raptor
  • Blackmagic Ursa Mini Pro 12K (qui cumule la double particularité d’être la moins chère de toutes, et la plus résolue avec son capteur 12K)
  • et la pellicule Kodak 5219.

Au sujet de ce choix, les créateurs de l’épisode, présents en fin de séance pour répondre aux questions des festivaliers, arguent qu’elles sont les plus utilisées sur les productions HBO, et les plus récentes des constructeurs les plus demandés. L’Alexa 35 leur est livrée en exclusivité pour ces tests, dans une version encore non définitive, et l’Alexa Mini est sélectionnée afin d’avoir une base de comparaison pour juger de l’évolution apportée par la dernière création Arri.
Le choix du workflow est l’étape la plus délicate pour eux, car ils doivent sélectionner le circuit qui permettra de récupérer l’image la plus pure possible, afin de comparer les images avec objectivité. Ils tournent en RAW, et utilisent l’espace de couleur ACES. La Venice 2 est utilisée à sa sensibilité 800 ISO pour tous les tests, sauf pour le dernier où elle est portée à sa sensibilité de 3 200 ISO.

Le film est un documentaire dynamique, alternant entre interviews de chefs opérateurs et cheffes opératrices, images des productions HBO, images de making-of des tests, et bien sûr images donnés par les essais eux-mêmes. Malheureusement, ceux-ci sont assez peu lisibles en un seul visionnage, et on aimerait pouvoir naviguer à volonté dans le document, pour pouvoir analyser plus finement les différences, parfois remarquables, mais le plus souvent assez subtiles, que présentent les rendus des différentes caméras. « C’est fait pour être regardable par des producteur.rice.s et des réalisateur·rice·s », explique le chef opérateur du projet Suny Behar, « mais les directeurs et directrices de la photographie veulent le fichier vidéo, et étudient plus en profondeur les images, ils font des pauses, etc. ».

Le premier test présenté est intitulé "skin tones". Il soumet toutes les caméras au même exercice de filmer un groupe musical dans une live-session, et propose de porter une attention particulière au rendu des peaux. Les membres du groupe ont la particularité d’offrir différents types de peaux : caucasienne, noire, asiatique, latino-américaine, etc. Les différences entre les caméras sont fines, les constructeurs mettant tous l’accent sur la perfection dans le rendu des teintes chair, mais quelques différences semblent se dégager, dont la sensation chaleureuse que produit la pellicule, ou une légère dérive verdâtre sur les peaux noires pour certaines caméras numériques.

Dans le deuxième test, une sorte de maison de poupée grandeur nature est construite dans les studios de HBO. Vue en coupe, chaque pièce propose une exposition différente (de la cuisine très lumineuse, à la chambre beaucoup plus sombre), et les caméras voient leur exposition varier de +5 à -5 diaphragmes. Le test est intitulé "élasticité", car il consiste à "tirer" l’image en étalonnage pour la ramener à son exposition initiale, et voir ainsi les éventuelles dérives que cela peut procurer. Les images sont passionnantes, et permettent réellement de juger des différentes dynamiques des caméras, ainsi que de mettre en évidence ce qu’il reste de l’image quand elles sont poussées dans leurs limites de surexposition et de sous-exposition. Les deux Alexa, la 35 particulièrement, démontrent une grande capacité à proposer des images, même en tête ou pied de courbe, qu’on peut juger honorables, tandis que la Ursa Mini démontre ses limites, avec des déviances colorées désordonnées dans les hautes lumières, et un bruit très marqué sur les sous-expositions. La pellicule, quant à elle, se démarque sans surprise par sa capacité à encaisser les hautes lumières, et sa difficulté en basses lumières.

Le troisième essai est un test de couleurs et de motifs. Filmant différents vêtements à motifs, ainsi que des fleurs proposant un grand nombre de teintes, les images des caméras comparées sont juxtaposées, afin de pouvoir jauger de leurs différences. Le dispositif atteint ses limites ici, puisque sans pouvoir estimer "à l’œil nu" de la réelle teinte des fleurs, le spectateur à du mal à se faire une idée de quelle caméra est la plus juste, d’autant plus que les différences sont parfois assez marquées, surtout dans les teintes bleues et orange, et moins dans les verts. Les images du making-of, qui introduisent les images, sont quant à elles assez révélatrices d’un phénomène qui a surpris l’équipe : ces images, tournées à l’aide d’une FX6 de reportage, présentent des moirés et autres phénomènes désagréables liés à la présence de motifs fins à l’image. Mais aucune des images des comparatifs ne révèle les même désagréments, et tous les motifs sont restitués avec exactitude. « C’est parce qu’on utilisait une série Zeiss Supreme Prime », explique le chef opérateur, « ces objectifs sont suffisamment définis pour offrir à n’importe quelle caméra une grande précision. Ça nous permet au moins de savoir que désormais, même une caméra de moyenne qualité, si elle est équipée d’objectifs suffisamment performants, pourra proposer des détails de qualité. Mais ça a beaucoup déstabilisé les show-runners, en voyant les images ils nous ont dit : "Il est raté votre test, il n’y a pas de perdants !" »

Le quatrième essai propose de soumettre chaque caméra à un plan-séquence, circulant dans 19 espaces différents d’une villa accueillant une fête, et dont chacun de ces espaces est éclairé par un type de source différent. HMI, néon, LED, source à incandescence, aucun type de source n’est oublié, y compris la lumière noire qui éclaire la buanderie ! Encore une fois, on voudrait pouvoir mettre le film en pause, et revenir en arrière pour comparer plus précisément les différentes images, mais on peut néanmoins constater que toutes les caméras soumises au test proposent des images satisfaisantes.

Le cinquième test est un essai de "dynamic range". Lors d’une scène de cambriolage de nuit, les caméras sont soumises à différentes intensités lumineuses, et l’équipe cherche à déterminer si elles sont capables d’enregistrer d’importants écarts de contraste. Encore une fois, l’Alexa 35 démontre des capacités dynamiques très impressionnantes, tandis que la pellicule fait preuve d’une faiblesse dans les basses lumières, mise en valeur par la comparaison avec les caméras numériques qui l’entourent.


Le sixième et dernier test est un essai en lumière disponible. Le cas est poussé à l’extrême, car l’équipe décide de tourner quelques images en éclairant uniquement à la lumière de la lune ! Et contre toute attente, hormis la pellicule qui n’enregistre aucune information, et la Blackmagic, un peu plus bruitée et tendant vers des teintes violettes, les autres caméras proposent des images tout à fait exploitables, et même singulièrement belles. Ce test met également en relief la différence de qualité entre l’Alexa Mini, qui propose des images passables, et l’Alexa 35, qui révèle encore une fois sur ce test une grande capacité en condition de faible luminosité. « C’est un test très extrême, car en tournage par définition on tourne avec de la lumière ! », s’amuse le chef opérateur, « mais il permet quand même de voir que, même si la Venice 2 avec sa double sensibilité reste une très bonne option pour un tournage qui se ferait en basse lumière, elle n’est plus la seule à occuper ce terrain, et d’autres caméras sont tout aussi compétentes. Par contre, c’est un test assez cruel pour la pellicule. La réalité, c’est qu’on ne peut plus dire que la pellicule est la solution à tout. Même si elle a une justesse indéfinissable, comme une forme d’humanité, qu’on voit très bien sur les tests "skin tone" et "color patern", on peut voir ses limites aujourd’hui, et il faut admettre que le numérique a des capacités qu’elle ne pourra pas atteindre, et que ce n’est plus un format de tournage adapté à n’importe quel projet ».

Le film se conclut sur le constat que désormais les caméras ont toutes atteint un stade très avancé, et que toutes les caméras numériques testées sont envisageables pour un tournage HBO. C’est une liberté offerte aux directeurs et directrices de la photographie et aux réalisatrices et réalisateurs, qui vont désormais pouvoir choisir leur caméra pour son look, et non plus pour ses capacités techniques.

A la question « Peut-on revoir ces images en ligne ? », Suny Behar répond que HBO reste propriétaire de ces images, et qu’ils préfèrent garder le contrôle sur les conditions de projection de son film. Cependant, ils organisent régulièrement des projections, pour des groupes ou des individuels. Une version Dolby Vision et une version HDR sont en préparation.

(Compte rendu rédigé par Margot Cavret, pour l’AFC)