Ce que Bertrand Tavernier aimait, c’est le cinéma !

Par Alain Choquart, directeur de la photographie et réalisateur

La Lettre AFC n°318

Après avoir travaillé avec Bruno de Keyser, sur La Vie et rien d’autre , et Pierre-William Glenn, AFC, sur Coup de torchon et Mississippi Blues, films réalisés par Bertrand Tavernier, Alain Choquart a dirigé la photographie de huit de ses films : La Guerre sans nom, L.627, L’Appât, Capitaine Conan, Ça commence aujourd’hui, Laissez-passer, Histoires de vies brisées - Les "double peine" de Lyon et Holy Lola. Il témoigne ici de la longue aventure, « humaine, cinéphile et professionnelle », qu’il lui a été donnée de vivre auprès de lui.

Il y a 40 ans, presque jour pour jour, commençait le tournage de Coup de torchon. J’étais assistant caméra de Pierre-William Glenn. Nous venions tout juste de terminer Le Choix des armes, d’Alain Corneau, et, juste avant, Allons z’enfants, d’Yves Boisset, pour lequel je faisais mes débuts comme second assistant. Trois films sans un jour de repos entre fin du tournage et début des essais caméra, et me voici propulsé au point pour le film de Tavernier. Je n’imaginais pas l’aventure humaine, cinéphile et professionnelle dans laquelle je mettais le pied.
L’année suivante, nous partions en petite équipe avec Bertrand et son co-réalisateur, Robert Parrish, pour tourner un documentaire en 35 mm : Mississipi Blues. Robert Parrish avait été le monteur de John Ford, avait réalisé des films avec Robert Mitchum, Gregory Peck, Rita Hayworth, John Cassavetes… Il nous accueillit à New York avant de partir ensemble vers le Sud. Les hôtels étaient bondés. Parrish nous avait trouvé des chambres en prétendant que nous étions une congrégation religieuse française. Il faudrait être deux par chambre. Je me retrouvais avec Bertrand… le sentiment de l’élève qui, en voyage scolaire, se retrouve coincé avec le prof ! Nous avions passé plus de deux mois au Sénégal pour Coup de torchon mais l’intensité du travail et le temps que Bertrand consacrait à ses nombreux comédiens nous avaient peu permis d’être aussi proches. À peine arrivés dans la chambre, Bertrand alluma la télé et nous avons passé une bonne partie de la nuit à chercher des bouts de films sur les chaînes américaines.

Article de presse paru aux États-Unis pendant le tournage de "Mississippi Blues", en  1982
Article de presse paru aux États-Unis pendant le tournage de "Mississippi Blues", en 1982
Encart faisant état du jumelage, en 1956, d’Oxford (Mississippi) avec Aubigny-sur-Nère (Cher) - De g. à d. : René Levert, Robert Parrish, Bertrand Tavernier, Pierre-William Glenn, à l’œilleton de l’Arri 35BL, et Alain Choquart / Photo Alma Stead

Finalement, cette nuit-là m’a donné le ton de notre collaboration future sur une dizaine de films. Nous n’avons plus jamais dormi dans la même chambre mais j’ai passé des heures à voir des films sur les conseils de Bertrand ou chez lui, souvent repartir d’une réunion de travail ou d’un déjeuner amical avec dans chaque poche un DVD, un CD ou un livre (la plupart du temps en anglais)… l’écouter raconter en détail le scénario de films introuvables… dénicher dans un film qu’il trouvait mauvais une seule scène qui méritait qu’on regarde le film en entier...
La curiosité et l’amour du cinéma surtout parce que le cinéma éclaire la compréhension du monde, comme la littérature.

Toute la suite de notre aventure est longue et je ne peux me résoudre à la résumer en ces lignes. Mais depuis quelques jours elle est devenue trop courte.
Le plaisir, peut être la chance, que j’ai eu à travailler avec Bertrand est au-delà de la collaboration entre réalisateur et directeur de la photographie. C’est la confiance absolue avec laquelle il me proposait l’image de ses films comme on offre un rôle à un acteur. Un travail d’interprétation. Il attendait d’être surpris. Son mot, emprunté à Aurenche, était d’être « épaté » par ceux qui travaillaient avec lui.
Et c’est une charge lourde à porter quand un réalisateur vous demande de bousculer les lignes. J’ai souvenir des rushes des premières semaines de L.627. L’équipe ne disait pas un mot en sortant de projection le soir. Un silence qui fait peser le doute. Et un vendredi soir, tandis que je grimpais à l’arrière de la moto d’un régisseur qui me conduisait à la gare, Bertrand me tend un sac plastique assez lourd. Je vois que c’est la toute nouvelle édition en deux tomes de 50 ans de cinéma américain qu’il a écrit avec Coursodon. Je l’ouvre dans le train. Il y avait un petit mot. Une pleine page, mieux qu’une dédicace. Bertrand m’encourageait à continuer mon travail sur le film dans le même sens. C’était exactement ce qu’il voulait. Sa manière de me soutenir était de me donner un livre en douce à la veille du week-end. Soit ! Je m’habituerais à son extrême pudeur…
Ses détracteurs avaient jugé avant même de le voir que ce film était « classique ».
Bertrand me fera plus tard parvenir l’interview de Soderbergh qui citait L.627 comme source d’inspiration formelle pour Trafic… Chacun son avis…
Bertrand Tavernier a été dédaigné par ceux qui avaient décidé qu’il n’était pas de leur chapelle. Mais ceux qui le connaissaient savent qu’il n’en revendiquait aucune, qu’il jugeait qu’il n’y a pas pire pensée que celle qui exclut et qu’il fallait aussi parfois prendre la parole pour ceux qui ne l’avaient pas.
Ce qu’il aimait, Bertrand, c’est le cinéma !

Alain Choquart, 28 mars 2021

En vignette de cet article, Bertrand Tavernier tenant en main un texte d’Hubert Mingarelli (décédé début 2020), adapté pour la scène par Didier Bezace, décédé il y a un an et premier rôle de L.627 - Photo Lise Lévy

Dans le portfolio ci-dessous, quelques photos de tournage de films de Bertrand Tavernier - Archives Alain Choquart