Gerry Fisher n’est pas mort

Par Pierre-William Glenn, AFC

par Pierre-William Glenn La Lettre AFC n°249

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Gerry Fisher a été une des grandes rencontres de ma vie. J’avais été sollicité par Joseph Losey pour être le chef opérateur de Monsieur Klein au cas où Gerry n’obtiendrait pas la dérogation pour travailler à ce poste en France (les cartes professionnelles faisaient loi à l’époque…).

Cette dérogation lui a été accordée et j’ai eu la grande surprise de me voir proposer la place de cadreur, avec un statut équivalent au sien, sur un film que la critique, française et internationale, s’accorde à considérer comme un chef d’œuvre. J’ai accepté d’enthousiasme la possibilité de côtoyer un des meilleurs directeurs de la photographie du vingtième siècle pendant sa collaboration avec un des meilleurs cinéastes de notre temps.
L’expérience a été formidable, créative à tous les instants, de la préparation au tournage jusqu’à l’étalonnage. J’ai appris une méthode classique de manier la lumière directive, comme savaient le faire les opérateurs du Noir et Blanc, et une méthode moderne d’utilisation de la lumière diffuse. Gerry était très intransigeant, exigeant et tout simplement génial dans son interprétation d’un décor, que ce soit en studio ou en décor naturel, génial aussi par sa disponibilité et sa rapidité.

La méthode de travail de Losey était basée sur la confiance et la liberté accordée à ses collaborateurs et mon poste d’observation privilégié m’a sûrement fait gagner beaucoup d’expérience en un temps où le savoir-faire ne se transmettait pas facilement, où le secret technique était la règle, où la fonction de chef opérateur tenait beaucoup de celle d’un magicien et où le cadreur était le seul à voir la scène. En l’absence de tous ces moniteurs de " contrôle " qui encombrent les plateaux aujourd’hui, nous travaillions alors dans une grande confiance et avec un profond respect réciproque.
Gerry aimait la difficulté, il était d’une précision diabolique dans ses installations électriques et, cadreur émérite lui-même, il imposait des mouvements de caméra aussi précis que sa lumière : je devais souvent manœuvrer pendant les plans séquence entre des projecteurs frôlant tous les bords du cadre. L’estime puis l’amitié survenue pendant l’aventure ont perduré. J’ai pu collaborer avec lui, dans les mêmes conditions, sur Comme un boomerang, de José Giovanni, et sur Les Routes du Sud, du même Joseph Losey, avec mon équipe au complet et avec le même plaisir de la découverte d’un talent renouvelé à chaque fois.

Gerry était un digne représentant de la prestigieuse BSC (British Society of Cinematographers), fondée en 1949, qui a " écrit " les plus belles pages de notre métier avec les créateurs de lumière, tels que : Jack Cardiff, Guy Green, Christopher Challis, Douglas Slocombe, Jack Hildyard, Chris Menges, Oswald Morris, Nicolas Roeg, Geoffrey Unsworth, et Freddie Young, qui ont été pour moi de véritables références mais cette liste est loin d’être exhaustive. Comme ses prestigieux collègues, Gerry était, presque caricaturalement, ANGLAIS : toujours habillé d’une élégance aristocratique, il avait un grand sens de la hiérarchie, était sûr de son talent, dur au mal et très tenace (« We are not giving up », me disait-il souvent avec un humour à la limite de la perversité).
C’était aussi un grand amoureux de la France et de son art de vivre. Il avait conservé des liens d’amitié et d’estime avec les nombreux techniciens français de prise de vues qui avaient eu la chance de travailler avec lui. Gerald Fisher était une sorte de " Go-Beetween " entre tradition " française " et tradition " anglaise " et il est symptomatique que Joseph Losey ait fait appel à Henri Alekan en alternance sur ses films avec Gerry Fisher.

Souhaitons que ses exigences de qualité de récit, d’intégrité et de respect du travail créatif soient défendues avec autant de volonté par les générations de directeurs de la photographie qui lui succèdent. Ce serait le meilleur des hommages à lui rendre, ce serait aussi garantir son éternité.
Pour paraphraser Pierre Schoendoerffer à propos de la mort d’un grand acteur, je dirais que " les grands chef opérateurs ne meurent pas, ils s’éloignent "…