Le chef opérateur Alex de Pablo revient sur le tournage de "As Bestas", de Rodrigo Sorogoyen

Un western au bout du monde

Contre-Champ AFC n°334

Projeté dans le cadre de la sélection Cannes Première lors de la 75e édition du Festival *, As Bestas, de Rodrigo Sorogoyen, est un thriller psychologique rural dans lequel un couple de jeunes grands-parents français (Denis Ménochet et Marina Foïs) ont décidé de vivre leur passion en s’expatriant dans un petit village perdu au milieu des montagnes de Galice. Quand les relations s’enveniment avec leurs voisins xénophobes au sujet d’un projet d’éoliennes, Antoine décide d’utiliser une petite caméra vidéo cachée pour garder les preuves de leur harcèlement. Alex de Pablo signe les images de ce film, tourné entièrement en décor naturel, sur lequel plane l’ombre du western. (FR)

Antoine et Olga, un couple de Français, sont installés depuis longtemps dans un petit village de Galice. Ils pratiquent une agriculture écoresponsable et restaurent des maisons abandonnées pour faciliter le repeuplement. Tout devrait être idyllique sans leur opposition à un projet d’éolienne qui crée un grave conflit avec leurs voisins. La tension va monter jusqu’à l’irréparable.

On pénètre dans As Bestas avec une séquence au ralenti montrant des hommes capturer à mains nues des chevaux et les immobiliser à terre. Une étrange chorégraphie pleine de muscles et de testostérone où l’étreinte entre la bête et l’homme est placée comme un préambule à l’histoire... Alex de Pablo explique : « Cette ouverture purement visuelle est liée à une tradition très ancienne. Les gens de la région attrapent des chevaux de cette manière pour les nettoyer depuis 500 ans, et qui selon la légende fait suite à une prière d’une femme du coin pour se libérer de la peste. C’était pour nous l’occasion d’ancrer le film dans ce passé immémorial, et montrer dès les premières minutes du film combien la ligne entre l’homme et l’animal est ténue... Bien entendu, cette scène forme une sorte de prologue à ce qui viendra après. »

Alex de Pablo et Rodrigo Sorogoyen
Alex de Pablo et Rodrigo Sorogoyen

Fidèle collaborateur du réalisateur madrilène, Alex de Pablo se remémore ses premières impressions du projet : « J’ai lu une première version du scénario cela fait 6 ou 7 ans. L’essentiel de l’histoire était déjà là. J’ai imaginé à ce moment-là un film obscur avec une présence très forte du paysage. La région où nous avons tourné (et pour laquelle le scénario a été écrit) est très particulière en Espagne. C’est un endroit très vert, avec une météo très changeante, où il pleut souvent, avec des mois parfois très nuageux qui ne correspond pas du tout à l’image d’Épinal qu’on peut se faire du climat chez nous. Cet endroit proche de la côte atlantique, au nord-ouest de l’Espagne, où nous avons déniché le hameau, est appelé le "Finistere" en espagnol. Ce qui peut se traduire littéralement par "la fin du monde". Visuellement, par exemple, le village ne présentait aucun point de vue de carte postale, et il n’y a aucun plan de la sorte dans le film. C’est un simple hameau de montagne très brut, pas commode. Un endroit dont on peut tomber amoureux – comme le personnage d’Antoine l’explique dans une scène – mais pas du tout pratique à vivre. »

Photo Lucia Faraig

Comme le film est très clairement conçu en deux parties, Alex de Pablo s’engage à la caméra vers un traitement différent de l’une à l’autre... « Le début, par exemple, devait avoir quelque chose de spécial. Cela ne pouvait pas être seulement un lieu obscur et trop hostile. Il fallait que ce soit aussi un lieu attirant pour nos deux protagonistes. Montrer comment nos protagonistes se lancent dans cette sorte de rêve, comme des touristes qui jouent à être une personne de plus dans ce lieux... un paysan de plus.
La deuxième partie, qui démarre après la séquence dans la châtaigneraie entre Antoine, Xan et Lorenzo, me semblait en revanche très différente. Là, on n’est plus vraiment dans le caprice, et les personnages font désormais partie du paysage. Dans cette deuxième partie, on constate qu’Olga s’est bel et bien intégrée. Elle est devenue une bête de plus ».

Marina Foïs (Olga)
Marina Foïs (Olga)
Photo Lucia Faraig

Pour affirmer ces choix à l’image, Alex de Pablo décide de travailler avec deux séries d’optiques bien distinctes : « Le film est cadré en 2,39 sur son intégralité, mais en fait la première partie a été tournée en vrai Scope, avec une série Master Anamorphic. Ceci pour isoler plus les personnages du lieu, et aller dans cette direction que j’évoquais. La deuxième partie en revanche a été tournée en sphérique, avec des Signature Primes, pour profiter d’une plus grande proximité avec les comédiens tout en lisant mieux les arrières-plans. Ce que je trouvais très intéressant avec cette combinaison, c’était de pouvoir profiter d’une bascule très subtile entre ces deux séries, sans que l’effet ne soit trop voyant. Si vous regardez avec attention le film, peut-être à sa deuxième vision ! Le dernier plan de la séquence de transition dans la châtaigneraie, ce gros plan sur Antoine, est le premier du reste du film tourné en sphérique... De même, il y a aussi un changement majeur dans la manière de filmer entre la première et la deuxième partie : si tout le début du film est tourné sur branches, avec des mouvement très posés à la dolly ou au travelling sur rails, la deuxième partie en revanche est entièrement faite au Steadicam. »

Marcello Clemares (chef machiniste), Alex de Pablo et le comédien Denis Ménochet
Marcello Clemares (chef machiniste), Alex de Pablo et le comédien Denis Ménochet

Un petit village perdu, des étrangers qui s’installent, un bar comme seul lieu de rencontre entre les gens... Le western est bien présent dans ces montagnes de Galice ! Alex de Pablo détaille : « Nous n’avons pas l’habitude, avec Rodrigo, de travailler en pensant précisément à d’autres films. Cependant, sur As Bestas, le western était présent dans nos têtes. Notamment parce qu’au cœur du western, cohabitent souvent l’obsession et le légitime. Par exemple, les personnages de western pensent qu’ils peuvent défendre avec violence ce qu’ils considèrent légitime. Dans cette première partie du film, c’est très présent. C’est l’aventure d’Antoine. Il est notre cow-boy, notre vacher, notre shérif. Et il va lutter pour ses idéaux. Un homme qui veut défendre ses droits, parce qu’il considère qu’il est légitime de les défendre. Et il va aller jusqu’aux ultimes conséquences, et risquer sa propre vie. Tout cela est très épique, non ? Le western est souvent épique ! Mais à la fois nous souhaitions le traiter dans un langage moderne, avec une approche contemporaine, comme, par exemple, Paul Thomas Anderson avait pu le faire sur There Will Be Blood. La deuxième partie, on sort du western. Le film devient plus psychologique... Je dirais plus d’auteur. Olga est presque un nouveau personnage qui incarne la persévérance, la tranquillité. Olga est quelqu’un qui n’a pas besoin de se faire remarquer. Elle a un objectif clair, elle va l’atteindre, sans sortir de son chemin. Mais d’une façon discrète. Je m’approche alors d’elle avec la caméra, sur Steadicam... J’essaie d’une manière générale que la photographie – lumière et cadre, indivisible ! – accompagne les émotions et le développement des personnages. Mais d’une façon subtile, le spectateur n’a pas à le remarquer. Car pour moi la photographie d’un film n’a pas a être protagoniste. »

Photo Lucia Faraig

Parmi les décors récurrents du film, le bar. Plusieurs scènes importantes s’y déroulent, notamment dans la première partie film. Alex de Pablo s’explique : « Le bar, en Espagne et particulièrement en Galicie, dans des endroits reculés, tient un rôle énorme dans la vie des gens. C’est la maison de tous. Pour moi, c’était important de traiter visuellement le bar comme si c’était une maison. Par exemple, la première séquence où ils jouent au domino a été tournée comme une fin d’après midi, l’ambiance est esthétiquement, visuellement attrayante. Et, en même temps, elle tient une allure trouble. Le frère, qui est en colère, crie beaucoup, est très violent, dans cet espace qui en même temps a quelque chose d’agréable. Comme cela se passe habituellement dans les familles. Pour moi, ce lieu devait signifier un contraste très fort pour le spectateur. Un lieu agréable et en même temps pratique, un lieu familial mais qui te donne envie de fuir en courant. C’est difficile à expliquer, mais c’est un noyau familial. A la fois le ciel et l’enfer. Un lieu où tu vas te reposer mais aussi dans lequel commencent toutes les disputes.
Je voulais que tout cela, esthétiquement, soit reflété dans le bar. C’est un lieu obscur, intime, chaud, agréable, sinistre et froid, vert. A la fois c’est un lieu lumineux plus agréable. Le bar, esthétiquement, représente différents endroits à la fois. Comme une famille. Ce lieu, pour moi, est un personnage de plus. Qui subit aussi une évolution. »

Sur la configuration lumière de ce décor, il détaille : « Le bar est un décor naturel. Comme tous les lieux du film... Concrètement ce lieu avait été un ancien bar. Mais il ne l’était plus quand nous l’avons repéré.
Normalement j’ai l’habitude d’utiliser de grandes sources de lumières en extérieur et de petites sources LED à l’intérieur pour compléter et adoucir le contraste. Pour la première séquence, par exemple, qui est censée se dérouler en fin d’après-midi, il y avait trois 18 kW Alpha K5600 à l’extérieur, un derrière chaque fenêtre.
Et à l’intérieur, il n’y a rien pour compenser... Seulement trois sources à l’extérieur. C’est la séquence la plus agressive. Je crois que ça contraste avec la violence interne de la séquence. Je crois que le résultat est choquant et puissant. Parce que la lumière ne cache rien. J’ai l’impression que cela jouait très bien dans cette séquence. Avec un contraste très narratif. »

A l’image du long plan-séquence d’introduction de son précédent film, Madre, Rodrigo Sorogoyen est un réalisateur qui aime les longues prises pour laisser s’exprimer ses comédiens. Sur As Bestas, les deux comédiens principaux ont droit à leur scène filmée en un plan. Pour Denis Ménochet, c’est dans la scène où il tente une médiation avec ses voisins (Luis Zahera et Diego Anido) de nouveau dans le bar. « Sur cette séquence nous avions peur qu’une coupe brise l’essence de la séquence, aille contre ce qui se passe », explique Alex de Pablo. « C’est un moment dans lequel s’exprime tellement de vérité, où les personnages ouvrent leur cœur, le mettent sur la table, se dénudent. Durant tout le film ils ont échangé, se sont disputés, insultés, hésité, jusqu’à ce qu’arrive ce moment dans lequel ils quittent les masques. Et parlent avec le cœur sur la main. Ils sont là devant nous comme s’ils étaient avec un curé. L’un est le curé de l’autre et vice versa... Comment vais-je faire pour couper ça, arrêter ça ? Pour moi, ce serait malhonnête pour le spectateur. Pour la scène entre Marina et sa fille, qui a lieu plus tard dans la deuxième partie du film, là aussi il se passe quelque chose de semblable. Nous ne voulions pas couper cette vérité du moment. En revanche, comme je l’expliquais auparavant, le langage visuel n’est plus le même. On accompagne ce qui se passe. La caméra est vivante l’évolution littéraire de la séquence. Du début de la séquence jusqu’au final, il y a un changement de ton très fort. Ce qui paraît une conversation normale se transforme en quelque chose d’agressif, de violent, avec beaucoup de mouvements, très dynamiques. C’est exactement ce que montre la caméra en suivant les deux comédiennes au Steadicam. »

Antoine (Denis Ménochet) et Olga (Marina Foïs)
Antoine (Denis Ménochet) et Olga (Marina Foïs)
Photo Lucia Faraig

Jusqu’alors plutôt habituée aux rôles de mère (Papa ou maman, Boule et Bill ou plus récemment La Fracture, de Catherine Corsini), Marina Foïs, qui vient de passer le cap de la cinquantaine, incarne pour la première fois de sa carrière une jeune grand-mère. Ce n’est sans doute pas anodin dans la carrière d’une comédienne, et Alex de Pablo s’explique : « C’est certainement un thème très important... même si on ne l’a pas abordé frontalement avec Rodrigo. D’un côté, nous voulions que Marina apparaisse dans ce film dans les meilleures conditions possibles, mais en même temps nous ne voulions pas aller à l’encontre de la vérité et du personnage. Olga est une jeune grand-mère et le passage du temps sur son corps, tout cela exprime beaucoup de vérité. Ce que je peux vous assurer, c’est que Marina est une personne très généreuse qui a toujours mis en avant la valeur du film, la vérité du film mais pas sa propre image. Elle a cru dans le film et s’est donnée à l’histoire.
Cette profession du cinéma est très cruelle pour les actrices principalement parce qu’on sait que le système, le choix des rôles et l’âge les maltraitent beaucoup plus que les hommes. Marina a été très courageuse, car elle affirme dans ce film : je suis une femme de plus de 50 ans, et je vais apparaître telle que je suis. Il n’y a pas besoin de me déguiser, de me sur maquiller. C’est pour moi un coup sur la figure des agresseurs du cinéma. Son état d’esprit m’a beaucoup impressionné. Une femme très forte et très courageuse, à l’image de son personnage dans le film. »

(Entretien réalisé par François Reumont, pour l’AFC, avec l’aide précieuse de Jean-Claude Larrieu, AFC, pour la traduction de l’espagnol)

* Le film sort en salles le mercredi 20 juillet 2022

  • Bande annonce officielle :

    https://youtu.be/6mWLTJNmkeA