Le directeur de la photographie Christophe Beaucarne, AFC, SBC, parle de son travail sur "Le Tout Nouveau Testament", de Jaco Van Dormael

Quinzaine des réalisateurs

par Christophe Beaucarne

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Christophe Beaucarne, AFC, SBC, collabore avec de fidèles réalisateurs qui font appel à son talent pour la plupart de leurs films. La liste de ces réalisateurs, aux univers très différents – les frères Larrieu, Anne Fontaine, Bruno Podalydès, Mathieu Amalric –, s’est étoffée dernièrement avec le nom de Christophe Gans. Le travail de Christophe Beaucarne pour La Belle et la bête a été nommé aux César 2015. Après Mr Nobody, Le Tout Nouveau Testament, de Jaco Van Dormael, en sélection à la Quinzaine des réalisateurs, a été l’occasion pour Christophe Beaucarne d’une deuxième collaboration avec son compatriote belge. (BB)

« Dieu existe. Il habite à Bruxelles. C’est un salaud. Il est odieux avec sa femme et sa fille. On a beaucoup parlé de son fils, mais très peu de sa fille. Sa fille, c’est moi. Je m’appelle Eva et j’ai douze ans. Pour me venger, j’ai balancé sur Internet les dates de décès de tout le monde… »
Avec Benoît Poelvoorde, Catherine Deneuve, Yolande Moreau, François Damiens.

Peux-tu nous expliquer comment ce que tu nommes le naturel "vandoermalien" a repris le dessus pour Le Tout Nouveau Testament ?

Christophe Beaucarne : Jaco m’a parlé en préparation d’une lumière naturelle, douce. Il voulait un rendu réaliste car l’histoire est assez délirante. Mais il a tenu deux jours et finalement, il a été dépassé par ce naturel "vandoermalien" et son désir de réalisme a vite disparu ! Dans certains plans, la lumière change pendant la prise, les acteurs sont installés sur un travelling, la caméra et la lumière sur un autre travelling… On a fait l’inverse de ce qu’il voulait au départ ! L’appartement de Dieu est assez glauque, plutôt moche, la lumière est assez simple.

Par contre, chaque apôtre est stylisé par l’image…

CB : On a imaginé une couleur par apôtre, mais Jaco voulait les filmer simplement, sauf qu’au fur et à mesure, c’était de plus en plus fou… Par exemple, pour celui qui perd le contact avec sa famille, François Damiens, on filmait cette famille derrière des grandes vitres à moitié opaques. Donc, lui était net et les personnages interprétant la famille étaient un peu flous, un peu évanescents. Un autre s’adresse à la caméra et quand il rencontre une fille sur la plage, ce n’est pas du tout réaliste : la fille est éclairée comme dans une vieille publicité des années 1980 et lui est éclairé avec plein de réflecteurs, il est très lumineux alors que le décor ne l’est pas.

François Damiens est fasciné par le fait de tuer les gens, fasciné par le sang, les accidents. On a créé un effet avec une photo : la caméra part d’une tâche de sang sur la photo puis recule en travelling arrière. Je tournais à 120 i/s et les personnes dans le plan ne devaient pas bouger. Comme le recul est accéléré et que c’est un mouvement en perspective entre les gens qui ne bougent pas, ça donne l’impression d’un subjectif de l’apôtre dans la photo, une sorte de travelling à l’intérieur de cette photo.


J’ai utilisé beaucoup de demi-dioptries, on en superposait parfois trois pour faire trois plans de netteté différentes.

Quels sont les projecteurs utilisés pour ces effets stylisés ?

CB : Les lumières sont très mobiles, certaines scènes sont éclairées à la lampe de poche ou avec des projecteurs sur travelling. Ces choix sont des conséquences indirectes du spectacle que Jaco Van Doermal a créé, "Kiss and Cry". Dans ce spectacle, il y a beaucoup d’interactions entre le cinéma et le spectacle vivant. Il avait adoré les maquettes, les faux nuages en coton, l’éclairage à la lampe de poche… Grâce à cette caméra assez sensible, la Sony F65, j’ai pu éclairer à la lampe de poche.
J’utilise beaucoup des Sources Four en indirect et aussi les Twins, des bacs avec des fluos, que Bruno Verstraete, le chef électro, a fabriqués. Il peut en associer autant qu’il souhaite, et ils sont dimmables. En extérieur, j’ai utilisé des Arrimax pour leur puissance et leur direction. En studio, j’ai tout fait en tungstène, ou avec des tubes à incandescence Aric, à grands filaments.

Comment s’est déroulé le "workflow" ?

CB : Sur Mr Nobody, l’étalonnage a été compliqué, je voulais, pour Le Tout Nouveau Testament, que Jaco s’habitue à l’image du film dès le tournage.
J’ai tourné sans LUT, en S-Log 2. L’étalonnage des rushes se faisait sur le plateau, ce qui m’a permis de préétalonner tout le film. J’avais contrasté le moniteur de Jaco, et je regardais tout en S-Log. Ensuite, l’étalonneur étalonnait avec l’intention que je lui avais donnée. C’est la première fois que je faisais un film autant préétalonné au tournage.
Cette seconde collaboration avec Jaco est assez différente de la première mais avec des similitudes quand même. On a affiné notre travail ensemble, on s’est laissés aller à plus d’improvisation. Le Tout Nouveau Testament nécessitait cela, c’était tellement fou ! On s’adaptait aux séquences… Quand elles étaient complètement dingues, on les filmait simplement et quand elles étaient plus communes, on les filmait de manière plus… dingue !

(Propos recueillis par Brigitte Barbier pour l’AFC)

Dans le portfolio ci-dessous, quelques images du Tout Nouveau Testament)

Equipe
Premier assistant opérateur : Luc Pallet
Chef machiniste : Stéphane Thiry
Chef électricien : Bruno Verstraete
"Data manager" : Benjamin Dewalque
DIT : Benjamin Dewalque

Technique
Matériel caméra et lumière : Eye Lite (Sony F65 - format 2 : 2,39 - et pour les plans de Stab One + épaule, Sony F55, série Leica Summilux sphérique - souvent 29 mm pour avoir une proximité assez grande avec chaque personnage sans déformer le visage)
Machinerie : KGS
Workflow : sur le plateau S-Log 2, pour les rushes Da Vinci
Postproduction : Juliette Films (Luxembourg)
Étalonneur rushes : Benjamin Dewalque
Étalonneur : Peter Bernaers, sur Base light