Le directeur de la photographie Niels Thastum, DFF, parle de son travail sur "When Animals Dream", de Jonas Alexander Arnby

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Niels Thastum, DFF, est un chef opérateur danois issu de l’Ecole nationale du film de Copenhague (promotion 2009) qui travaille en documentaires, publicités et clips, notamment aux côtés du photographe-réalisateur Casper Balslev. When Animals Dream est sa première expérience en long métrage aux cotés de son compatriote réalisateur Jonas Alexander Arnby.

Comment avez-vous réagi à la lecture du scénario ?

Niels Thastum : Le script était haletant... Je l’ai lu d’une traite, très rapidement. Même si le film baigne sur le thème fantastique de la lycanthropie, je ne l’ai vraiment pas pris comme un film de " loup-garou " dans le sens classique de ce qu’on peut imaginer..., comme par exemple Le Loup-garou de Londres, de John Landis ou Hurlements, de Joe Dante. When Animals Dream est avant tout le portrait d’une jeune fille de seize ans.
C’est un film sur la transformation en général…, celle de l’âge adolescent à l’âge adulte... Quelque chose d’inévitable qui la force à dire au revoir au monde de l’enfance et faire face à de nouveaux codes, de nouvelles responsabilités.

Aviez vous des images qui vous ont venues et que vous avez partagées avec le réalisateur ?

NT : J’ai déjà travaillé avec Jonas sur d’autres projets courts et on a appris ensemble à échanger avec un langage visuel commun. Parmi nos influences, il y a par exemple le travail du photographe américain Todd Hido. Ses photos nocturnes de maisons ou d’appartements, avec les fenêtres qui explosent littéralement de lumière, signe d’une pose longue.
J’ai essayé de reproduire cet effet dans le film, en exagérant volontairement la quantité de lumière à l’intérieur des maisons, de manière à ce que les fenêtres ressortent très fort dans les plans tournés au crépuscule ou de nuit. La lumière arrose littéralement la rue ou le jardin depuis les fenêtres des bâtiments... Un peu comme si la vie humaine de l’intérieur débordait sur l’extérieur...

Le projet repose sur une relecture du mythe de la lycanthropie, soit un cliché du film fantastique, mais en s’en éloignant dans la forme et dans le sens. Il fallait absolument qu’on y croit dès le départ, c’est exactement pour ça qu’il n’ y a pas de plan sur la pleine lune... ou tous ces gimmicks qu’on voit dans les films d’horreur classiques !
On a par exemple joué beaucoup sur l’obscurité, mais en essayant de la conserver la plus naturelle possible. Dans le petit village où se déroule l’histoire, on a par exemple à peine touché ou renforcé les éclairages publics, en conservant à chaque fois des zones d’ombre pour que l’histoire s’y déroule...
Même dans les scènes d’extérieur jour, il y a toujours de l’ombre à un endroit ou un autre... Je pense notamment à ce décor de bunkers datant de la Seconde Guerre mondiale qui illustre cette démarche. Les acteurs s’y éclairaient eux-mêmes à la lampe de poche, sans ajout de projecteurs.

A quelle période avez-vous tourné ?

NT : Le film a été tourné entre septembre et octobre. C’est une saison intermédiaire au Danemark qui nous permet d’avoir quand même un peu plus de temps de nuit qu’en été et bénéficier de belles lumières rasantes assez longues en fin de journée... Je pense qu’on ressent vraiment le passage de l’été à l’automne au cours du film, telle que Jonas l’avait écrit dans le script.
L’idée était d’être le plus organique possible dans l’image et suivre naturellement l’histoire et les décors. Le film a été tourné en six semaines, et j’ai passé quelques week-ends à faire des plans de situation, en " deuxième équipe " à moi tout seul de manière à ramener le plus de choses possibles pour le montage et exploiter au mieux les décors.

Et dans quelle région du Danemark ?

NT : Le film est presque entièrement tourné sur la côte ouest, dans une zone assez sauvage, plutôt préservée, qui ne ressemble pas trop au reste du pays. Le relief y est plus accidenté, avec le paysage qui est assez brut, comme non touché par l’homme... Je suis moi-même issu de cette région où j’ai grandi, et ça m’a bien aidé pour trouver l’inspiration des lieux en face de l’histoire.
Le décor du village est pour moi imprégné de tristesse, il y a cette usine de poisson, et rien d’autre. Cette ambiance était capitale pour le contexte et l’histoire de notre personnage principal. Seule la scène du bateau dans la brume a ensuite été tournée à Copenhague, près d’un quai, avec l’aide des effets spéciaux pour le rendu final.

Quelle configuration de prise de vues ?

NT : Le film est tourné en Alexa Plus, avec deux séries Cooke S2 et S3 qui nous ont permis de retrouver un certain côté " vintage " à l’image. L’avantage de ces optiques est qu’on peut récupérer de très beaux flares si on veut à pleine ouverture ou obtenir une image assez définie si on ferme un peu le diaph...
A l’issue du film, je me suis aperçu en lisant les rapports script qu’un peu plus de la moitié du film avait été tournée au 40 mm, une focale que je trouve idéale pour filmer les comédiens dans beaucoup de situations. Ça donne un côté juste un peu plus serré que le 35 mm sur les visages, tout en conservant une lisibilité du décor et de l’environnement.

Le film a été enregistré en ProRes pour des raisons de budget (à cause du traitement et de la lourdeur en stockage du Raw). Personnellement, j’adorerais encore pouvoir tourner en film mais le budget ne nous le permettait pas.
Avec près de vingt-deux plans par jour, il fallait aller vite… Laisser parfois la caméra tourner pour obtenir ce que Jonas voulait des comédiens pouvait être aussi déterminant.

Et en lumière ?

NT : J’ai utilisé principalement des Arri M90 - 40 -18 pour les effets jours, diffusés ou utilisés en réflexion. Pour les nuits, j’utilise des boules chinoises pour renforcer les sources de figuration, très nombreuses sur le film. J’essaye à chaque fois de construire la lumière sur des sources existantes, en conservant une sensation naturelle avant tout.

Quelle scène vous a donné du fil à retordre ?

NT : La scène de la première attaque, qui est en partie en nuit américaine, était assez complexe. La couleur du sang par exemple devient noire dans ce traitement d’image... Il faut choisir le bon dosage de colorant pour que ça reste crédible. Autrement, même si le film n’a pas de plan de pleine lune, il y a quand même des séquences de transformation en loup qui n’ont pas été faciles à faire. Vu le souci de réalisme en mise en scène, certains étaient des plans-séquences, avec des trucages assez complexes entre des pelures sur mannequin tournées à part dans le même axe et passées en reverse, incrustées par la suite dans le plan séquence avec la comédienne.
Tout ça pour éviter le classique " cut " sur le gros plan des poils qui poussent… L’équipe des effets numériques rajoutant des couches d’effets sur les pelures générées à partir des " puppets ".

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)