Lettre à Bertrand Tavernier au sujet d’un réétalonnage de "L’Horloger de Saint-Paul"

Par Pierre-William Glenn, AFC
Fin janvier 2015, le directeur de la photographie Pierre-William Glenn, AFC, fut sollicité pour reprendre, aux Laboratoires Éclair, l’étalonnage de L’Horloger de Saint-Paul, de Bertrand Tavernier, en vue de la sortie deux mois après d’une version DVD Blu-Ray. Il avait envoyé au cinéaste et ami une lettre lui faisant part de son émotion, en revoyant le film, de revivre l’expérience du tournage à son côté. En voici la teneur...

Cher Bertrand,
J’ai pu, vendredi 23 janvier, reprendre l’étalonnage de L’Horloger de Saint-Paul, dont la version qu’on avait soumise à mon approbation en vue d’une version DVD Blue-Ray était vraiment honteuse ; je finirai mercredi 28 et peut-être le 27, si la salle est libre.

La journée a été source de sentiments les plus toniques et les plus révélateurs de mon, notre, rapport au cinéma. Je vis toujours, en revoyant les films que j’ai tournés, ce sentiment étrange du "temps qui ne passe pas", et je me suis retrouvé projeté (comme dans toute fiction d’ailleurs) dans un autre temps mais les sensations du tournage me reviennent dans le présent et j’ai, vendredi dernier, physiquement revécu mon expérience à tes côtés, à Lyon il y a un peu plus de 40 ans. Je n’ai même pas eu à penser qu’il fallait laisser au cœur le soin de garder souvenance, notre mémoire après tout n’est pas un acte volontaire. Quand le cœur veut oublier, il laisse l’esprit en repos. Quand il veut se souvenir il arrive à ses fins : les émotions ressurgissent, intactes.

Bertrand Tavernier et Pierre-William Glenn, à Lyon en 1973
Bertrand Tavernier et Pierre-William Glenn, à Lyon en 1973
Collection particulière

Et, preuve que le souvenir n’implique pas forcément regret et tristesse, j’ai eu le sentiment qu’il s’est passé réellement quelque chose dans mon existence... et que ça se repasse encore. Les passions et les jours ne sont donc pas confondus. On dit que l’on peint, que l’on sculpte, que l’on compose, que l’on écrit et que l’on filme pour résister au temps et devenir immortel. Je te garantis que le saut dans le temps du 23 janvier, qui m’a fait retrouver le sentiment de la lumière de la ville de Lyon, de ses intérieurs sombres, de ses bouchons et de ses traboules, le sentiment aussi de ta proximité amicale, généreuse et inquiète, m’a considérablement rajeuni.

Toute cette prose émue pour te dire que le film n’a plus rien à voir avec ce qui m’avait été proposé et que, malgré un travail d’après un interpositif en HD et non de l’original négatif, j’ai pu retrouver, avec l’étalonneuse Aude Humblet, tout ce qui faisait et fait de L’Horloger un film moderne et original. Il est vrai qu’il n’y a pas plus de "vieux" films qu’il n’y a de "vieux" livres et que notre cœur conserve des empreintes fraîches des moments créatifs et d’amitié. Éternelle bien entendu...

En vignette de cet article, Philippe Noiret dans L’Horloger de Saint-Paul.