Retour sur la séance de Q&R avec Joseph Kosinski et Claudio Miranda, ASC, ACC, à propos de "Top Gun : Maverick"

"Toujours plus haut", par Clément Colliaux
Arlésienne de longue date devenue un succès tonitruant, Top Gun : Maverick retourne sur les traces du film de Tony Scott, de 1986. Collaborateurs de longue date, le réalisateur Joseph Kosinski et le chef opérateur oscarisé Claudio Miranda, ASC, ACC, sont venus présenter le film en compétition principale au CKK Jordanki de Camerimage 2022 qui tremblait encore du son des propulseurs. Ils racontent la genèse du film et les solutions trouvées pour tourner les impressionnantes séquences aériennes sans trucages.

Envisagée dès la sortie de l’original, cette suite de Top Gun est redevenue d’actualité dans les années 2010, avec plusieurs directions envisagées. « Le premier scénario que j’ai lu datait de 2017 », explique Joseph Kosinski. « J’en ai gardé deux idées : l’intrigue romantique avec le retour de Penny (Jennifer Connelly) et le vol d’un avion F14 à l’ennemi à la fin. Et je me suis concentré ensuite sur les relations entre Maverick et Rooster (Miles Teller) et entre Rooster et Hangman (Glen Powell). Val Kilmer a eu l’idée que, comme lui, son personnage d’Iceman soit malade. Eric Singer a écrit la première version du scénario, Ehren Kruger a fait une deuxième passe, et Christopher McQuarrie [réalisateur et scénariste des deux derniers Mission : Impossible] a fini d’ajuster les personnages à leurs interprètes. » L’enjeu militaire du film vient directement de conversations avec les pilotes de l’école Top Gun. « On leur a demandé quelle pouvait être la mission la plus difficile qu’ils auraient à accomplir, et c’est qu’on a fait : décollage d’un porte-avion, navigation à basse altitude entre les montagnes avec présence de missiles sol-air, cible à atteindre avec un guidage laser, et remontée avec beaucoup de G directement vers un affrontement avec des avions de cinquième génération. La seule différence avec le film, c’est qu’ils imaginaient ça de nuit ! » Maintenant que le cap est fixé, reste à convaincre le principal intéressé, l’interprète de Pete "Maverick" Mitchell, éternel casse-cou qui devient ici l’instructeur du jeune groupe de pilotes qui va devoir relever le défi. « Je suis allé à Paris voir Tom Cruise », poursuit le réalisateur. « J’avais quatre arguments pour le convaincre. 1 : Je voulais faire un film centré sur la relation émotionnelle entre Maverick et le fils de son copilote décédé dans le premier film. 2 : Au début du film, Maverick serait devenu un pilote d’essai qui repousse sans cesse les limites. 3 : On voulait tourner la voltige sans trucages. 4 : Le film ne pouvait pas s’appeler Top Gun 2, mais Top Gun : Maverick. Tom a décroché son téléphone, appelé le président de Paramount Pictures, et lui a dit : "On fait ce film." »

Capture d’écran


Pour Claudio Miranda, il s’agit de rester dans les traces du premier film, dont il reprend l’utilisation de longues focales et certaines teintes orangées de couché de soleil. « J’ai été le chef électricien de Dariusz Wolski [ASC] et Dan Mindel [ASC, BSC] sur trois films de Tony Scott (USS Alabama, Le Fan et Ennemi d’état), et ce film était pour moi comme une occasion de continuer à travailler pour lui. J’ai demandé conseil à Jeffrey L. Kimball qui avait signé la photographie du premier Top Gun, c’est ce qui a guidé le choix des optiques, des couleurs. »
« On est tous des fans du premier film », ajoute Kosinski, « et donc la pression de devoir faire cette suite était divisée entre nous tous. » L’ouverture du film rend directement hommage au film de 1986, en en reprenant les plans d’avions en train de décoller d’un porte-avion dans une lumière dorée. « C’était notre première semaine de tournage, on a profité de la sortie en mer d’un navire de l’US Navy », explique Kosinski. « On a envoyé une équipe du Skywalker Sound Studio enregistrer les différents sons des propulseurs, des câbles d’arrêt, de la postcombustion... Beaucoup du son a été recréé en montage, parce qu’il n’est en réalité pas très intéressant depuis l’intérieur du cockpit. »

Capture d’écran


L’imposant défi technique pour Miranda a été de réaliser toutes les scènes de vol en prises de vues directes, en plaçant des caméras dans et sur l’avion. « On avait une équipe au sol, un autre jet équipé, et six caméras dans l’habitacle de l’avion de jeu. On envoyait les acteurs, et ils devaient se débrouiller en autonomie une fois en l’air dans le siège copilote. Tout le monde me disait que c’était impossible d’avoir autant de caméras à l’intérieur. On a désossé peu à peu un précédent modèle de jet pour savoir où on allait les mettre. J’avais participé à l’élaboration du Rialto [système de capteur déporté de la Sony Venice], et c’est grâce à ce système qu’on a pu mettre autant de caméras. » Cette recherche d’authenticité était déjà présente dans le film de science-fiction Oblivion (2013) où Kosinski et Miranda avaient opté pour des projections sur écrans blancs plutôt que des incrustations sur fond vert pour le décor d’une tour en verre en haute altitude. « Une fois en l’air dans les avions, les acteurs doivent se diriger tout seuls », explique Kosinski. « Chaque jour commençait par un briefing détaillé, puis de longues répétitions dans un simulateur pour parler du jeu, de comment ils devaient se placer par rapport à la lumière. On s’était suffisamment préparé pour que je sois rassuré. Enfin autant possible pour une scène où on envoie les acteurs dans des jets ! Mais finalement ce n’étaient pas forcément les scènes les plus complexes pour moi. Je pense à la scène du bar au début où on doit présenter en même temps la relation entre Maverick et Penny et tous les jeunes pilotes, qui était un défi au niveau du découpage et du montage qu’on a notamment pu améliorer en reshoot. Ou la séquence de voile, qu’on a tourné trois fois parce qu’il n’y avait pas assez de vent. Jennifer Connely manœuvrait vraiment, Tom tanguait sur le bateau, Claudio essayait de les cadrer depuis un autre bateau, et je me cramponnais ! »

Capture d’écran


Avec Tron : L’héritage (2010), Oblivion, Line of Fire (2017) et Spiderhead (2022), Miranda a collaboré cinq fois avec Joseph Kosinski, qui n’a travaillé avec aucun autre opérateur. « On aime tous les deux trouver des solutions, je pense », dit-il. « Et chaque film pose de nouveaux défis. On se demande toujours comment montrer à l’écran quelque chose de neuf. » Comme l’indique Miranda, ils discutent constamment de leurs futurs projets. « On a trois projets potentiels », continue Kosinski. « Le prochain se déroule dans le monde de la Formule 1, et est produit avec Lewis Hamilton. C’est encore en phase de préparation. Pour l’instant, on trouve des solutions. »

Joseph Kosinski et Claudio Miranda, ASC, ACC - © EnergaCamerimage
Joseph Kosinski et Claudio Miranda, ASC, ACC
© EnergaCamerimage


(Compte rendu rédigé par Clément Colliaux, pour l’AFC)