Stéphane Fontaine, AFC, peint le portait intimiste de "Jackie" en Super 16

par Kodak La Lettre AFC n°271

Le film biographique Jackie s’attache à la vie de Jacqueline Kennedy dans la période de sa présence à la Maison Blanche et après l’assassinat du Président John F. Kennedy à Dallas le 22 novembre 1963.

Tourné en Kodak Super 16, ce portrait de la première dame américaine n’est pas une histoire confortable – il décrit les batailles et les événements traumatiques qu’elle traverse, consolant ses enfants tout en essayant d’écrire le testament politique de son mari et de défendre sa propre dignité – et a suscité d’excellentes critiques et une pluie de récompenses et de nominations.

Jackie est le premier film anglophone du réalisateur chilien reconnu Pablo Larraín (No, The Club, Neruda) et offre une performance de Natalie Portman à couper le souffle dans le rôle titre.

Ecrit par Noah Oppenheim, le film au budget de 9 millions de dollars est construit autour de l’interview de Jacqueline Kennedy pour le magazine Life, qui fut conduite par le journaliste Theodore H. White (Billy Crudup) une semaine après l’assassinat, dans la propriété familiale des Kennedy de Hyannis Port, dans le Massachusetts.

La performance de N. Portman, la réalisation de P. Larraín et le scénario de N. Oppenheim récoltent déjà leurs premières récompenses internationales. Jackie a été salué pour son approche intelligente d’humanisation de l’icône tragique à travers son innovation visuelle – en particulier l’intimité émotionnelle, par l’usage du gros plan, de moments d’inspiration, et l’utilisation du film argentique pour rendre le style d’une époque – sous la tutelle du directeur de la photographie Stéphane Fontaine, AFC.

Natalie Portman en "Jackie Kennedy" dans "Jackie"

Les prises de vues ont commencé en décembre 2015 dans le complexe des studios de la Cité du Cinéma, situé au nord de Paris, où le directeur artistique Jean Rabasse et la chef décoratrice Véronique Melery ont eu la charge de reconstituer les appartements privés de la Maison Blanche, un long couloir de desserte et le Bureau Ovale. La production s’est déplacée aux Etats-Unis en février 2016 pour dix jours de tournage à Washington, où les scènes de procession funèbre de JFK ont été tournées, et dans un domaine privé de Baltimore pour la reconstitution du meurtre.

« Pablo Larraín voulait s’éloigner autant que possible du format de récit stéréotypé que les biographies proposent généralement, et en ce qui concerne l’image, être plus personnel, donner à voir les choses à travers les yeux de Jackie », nous dit Stéphane Fontaine, AFC. « Il voulait donner au spectateur un regard de près sur Jackie, afin de dépeindre ses sentiments intimes grâce à une caméra qui respire et vive avec elle au cours de cette période de sa vie, terrible et chaotique – qui a aussi été terrible pour le peuple américain. Pablo avait aussi une idée très affirmée du cadrage : garder Jackie au centre du cadre tout au long du film, tout en donnant du sens à la présence des gens, des lieux, des événements se déroulant autour d’elle. »

En ce qui concerne la direction artistique, Stéphane Fontaine indique que l’intention de Pablo Larraín, dès le début, était de créer une ambiance générale caractéristique des années 1960. Dans ce cadre, le réalisateur souhaitait intégrer sans heurts les plans d’action avec Natalie Portman aux archives filmées de l’époque, qui avaient été tournées en 35 mm et en 16 mm, souvent en inversible. Ces archives incluaient aussi des images de la CBS d’une visite de la Maison Blanche conduite par Jacqueline Kennedy en 1962, et une reconstitution de l’assassinat de JFK.

« Nous avons senti qu’il serait pertinent de faire raccorder nos images à la texture de ces archives et avons testé le Super 16 et trois caméras numériques pour voir ce que l’on pourrait obtenir », se souvient Stéphane Fontaine. « Nous en avons rapidement conclu qu’il valait mieux partir sur le Super 16, car l’alternance des différentes textures argentiques et numérique auraient trop perturbé le public. »

Peter Sarsgaard, Natalie Portman, Greta Gerwig, et Richard E. Grant sur le plateau de "Jackie"
Photo Bruno Calvo © 2016 Twentieth Century Fox Film Corporation - Tous droits réservés

Jackie a été tourné principalement à l’épaule par Stéphane Fontaine avec une Arri 416 et une ancienne série Zeiss Super Speed Mark II (les focales 14 mm, 18 mm et 25 mm), en 1,66. Les émulsions utilisées sont les Kodak Vision3 négatives couleur 500T 7219 et 200T 7213.

« Les optiques fixes grand angulaires ont donné une douceur pertinente, élégante et démodée », ajoute Stéphane Fontaine. « Elles m’ont aussi permis de m’approcher fortement de Jackie, tout en ayant une bonne présence des gens et de l’environnement autour d’elle dans d’autres séquences. Je n’ai utilisé une longue focale qu’une fois, à des fins dramatiques, quand Lyndon Johnson est investi Président et prête serment à bord de l’Air Force One dans le champ visuel périphérique de Jackie, deux heures à peine après le meurtre à Dallas, et qu’elle est exclue sans merci de la vie présidentielle qu’elle a connue. »

Suivant la ligne artistique définie pour la production, Stéphane Fontaine dit que c’était son intention d’exprimer la fragilité de la jeune veuve affligée par le deuil par la création d’esthétiques différentes pour les intérieurs et les extérieurs, chaque effet ayant sa palette de couleurs, son atmosphères et ses textures propres.

Natalie Portman est "Jackie Kennedy" dans "Jackie"

« Nous voulions faire contraster le cocon chaleureux et doux des intérieurs de la Maison Blanche avec la dureté chaotique, agressive et dangereuse, du monde extérieur. Nous y sommes parvenus en travaillant au plus près avec le département artistique, avec la lumière et les différentes utilisations des émulsions Kodak », explique Stéphane Fontaine. « Je connais la Kodak 200T 7213 et la 500T 7219 intimement, pour les avoir utilisées souvent par le passé. Pour Jackie, j’ai utilisé la 200T pour les intérieurs et les extérieurs avant l’assassinat, car elle sature agréablement les couleurs, a un bon contraste, et je savais qu’elle raccorderait bien avec les archives filmées choisies, en postproduction. J’ai utilisé la 500T pour le reste du film. Elle m’a offert un espace colorimétrique et une profondeur de couleur que je n’ai pas l’habitude de voir avec les caméras numériques. En combinaison avec la lumière douce que nous avons adoptée, elle offre aussi un rendu magnifique sur les peaux. [...]

Traduit de l’américain par Laurent Andrieux pour l’AFC