Tetsuo Nagata, qui d’habitude lit soigneusement tous les scénarios qu’on lui propose et qui n’a pas tourné de thriller depuis un moment, dit cependant oui immédiatement car, en ces temps de pandémie, tous les tournages sont à l’arrêt.
Il part en Inde à l’automne 2020 pour préparer ce film ambitieux qui commence début 2021 et qui se tournera en Inde et à Budapest. Il constate qu’il doit s’accommoder de la démesure des films en Inde avec des équipes pléthoriques au point qu’il faut impérativement s’adapter au fait que le plateau grouille de monde et qu’il est impératif de rester zen en toute circonstance.
Cette première expérience est cependant une réussite et il reçoit de très bonnes critiques sur son travail dans la presse indienne. D’ailleurs la comédienne principale de Dhaakad, Kangana Ranaut, qui est aussi réalisatrice et productrice, prépare un biopic sur Indira Gandhi, Emergency, qu’elle lui propose dans la foulée.
Pour Tetsuo Nagata, ce deuxième film en Inde en l’espace de deux ans commence alors à ressembler à une "Bollywood story", aussi parce que, quelques mois plus tard, "Razy" lui propose à nouveau un film d’une grande ambition, 120 Bahadur - 120 courageux - qui raconte un épisode mythique de l’histoire contemporaine de l’Inde : la bataille de Rezang La au Ladakh en novembre 1962.
En pleine guerre sino-indienne pour le contrôle de l’Himalaya, l’armée chinoise envoie 3 000 hommes s’emparer du col de Rezang La, défendu courageusement par 120 soldats indiens qui seront tous tués sauf un mais qui réussiront à faire battre en retraite l’armée chinoise.
Farhan Akhtar, comédien et producteur du film, très connu en Inde, joue le rôle du Major Shaitan de l’héroïque Charlie Company qui bien que décimée sortira victorieuse du combat, le courage des 120 soldats devenant une source d’inspiration pour l’armée indienne toujours en alerte devant l’hégémonie chinoise.
Début 2024, commence alors une longue préparation du film durant laquelle Tetsuo Nagata repère précisément les trois lieux de tournage : le Ladakh qui est le théâtre des combats, le Rajasthan où est évoquée l’enfance du "Shaitan" et les diverses séquences tournées en studio à Mumbaï.
En septembre 2024, alors que l’équipe s’apprête à débuter le tournage de 120 Bahadur, deux cérémonies sont organisées, l’une, appelle Boudha à protéger ce périlleux tournage en haute altitude tandis que l’autre convoque les divinités de l’hindouisme afin de soutenir les 600 membres de l’équipe. Il n’en fallait pas moins avant d’attaquer cet incroyable tournage qui allait durer 65 jours et dont l’organisation au Ladakh se ferait sur le même modèle militaire que la vraie bataille de Rezang La.
Un premier camp de base accueillant tout le matériel, les camions ainsi que les trois cantines est établi à 2-3 kilomètres du camp militaire où sont tournées les scènes de comédie et les scènes de combat dans les montagnes alentour. Les conditions extrêmes de tournage ainsi que la possibilité d’accidents lors des scènes de batailles rendent nécessaires la présence de médecins et de matériel médical afin de parer à tout problème éventuel.
Tout le monde dort dans un village en contrebas, à une heure de voiture, dans un hôtel où l’eau est rare avec de nombreuses coupures d’électricité et un réseau téléphonique capricieux. Une aventure qui va durer plus de deux mois rendue particulièrement difficile par la raréfaction de l’oxygène à cette altitude.
En novembre 1962, à 5 500 mètres d’altitude, le col de Rezang La est recouvert de neige et uniformément blanc et surtout la température, glaciale, ne dépasse pas les moins 20 degrés. Le réalisateur et la production décident donc de tourner, plus bas, à 4 000-4 500 mètres d’altitude où la température tourne autour de 0 même à la fin de l’été.
Pour remédier à l’absence de neige arrive d’Angleterre une équipe spécialiste de l’enneigement et qui va déployer deux techniques : une machine à neige déverse des flocons blancs faits de cellulose qui adhérent à un sol préalablement enduit d’un produit collant et, proche des comédiens, une autre machine à neige crache une mousse blanche suffisamment solide pour donner l’illusion de flocons.
Au moment du tournage, Tetsuo Nagata découvre la difficulté d’éclairer les scènes de bataille la nuit en contre-jour à cause des vents violents qui font basculer les projecteurs même arrimés ou lestés de poids. Il tente d’utiliser une nacelle mais cela bouge encore trop. Il a alors l’idée d’utiliser plusieurs camions à l’intérieur desquels il dispose des Dino Lights de 12 kW avec des cadres de diffusion, le tout à l’abri du vent : des sortes de "boîtes à lumière" géantes, très stables et qu’il peut faire manœuvrer rapidement.
Car les scènes de bataille sont extrêmement longues à régler avec, outre la neige, les effets spéciaux ; explosions et détonations, les mouvements de foule, la comédie et le temps changeant, cauchemar des chefs opérateurs.
Dès que ce long set-up est achevé, trois caméras Sony Venice 2 en Full Frame et format 2,40 filment alors simultanément afin de gagner du temps.
Pour son troisième tournage en Inde, Tetsuo Nagata a décidé de tourner presque exclusivement avec des optiques fixes Leitz Hugo. À l’été 2024, le principal loueur de caméras de Mumbaï en achète alors deux séries pour 120 Bahadur mais Tetsuo Nagata sait que, s’il revient tourner en Inde, il ne les retrouvera pas forcément car, sa notoriété aidant, il crée un style d’image et une manière de travailler qui peuvent être ensuite reprises par les chefs opérateurs indiens. Car, pour lui, outre la beauté des "flare", leur précision et leur côté "vintage", les optiques Leitz Hugo sont tout terrain, très compactes et légères, parfaites pour travailler à l’épaule sur des terrains accidentés.
Pour les batailles, il traite différemment chacun des objectifs des trois caméras du tournage et choisit, pour une même sensibilité, d’ajouter des densités neutres à la caméra car il souhaite très peu de profondeur de champ en longue focale et beaucoup en courte focale. Il bannit l’usage du polarisant malgré la tentation d’accentuer le bleu du ciel, et ce afin de garder les brillances des armes, la sueur sur les visages et les éclats sur les pierres.
Les 120 Bahadur - les 120 courageux - défendent le col de Rezang La et sont donc positionnés en hauteur - habillés en vert kaki - tandis que leurs agresseurs chinois - habillés de beige - viennent de la vallée. L’essentiel des combats est donc filmé avec des plans en plongée et contre-plongée.
Les équipes caméra se tiennent souvent en équilibre sur les pentes des montagnes, et les opérateurs tenant la caméra à l’épaule doivent être la plupart du temps encordés afin de garder la stabilité et être assurés de ne pas tomber. Ce sont des positions en tension qui provoquent une fatigue de l’équipe encore accentuée par le manque d’oxygène.
Après ce tournage de deux mois au Ladakh, éprouvant mais de toute beauté, les équipes partent à Mumbaï pour tourner les scènes en studio - les scènes d’hôpital et à l’intérieur des tentes - puis, début 2025, au Rajasthan, au nord de l’Inde pour les scènes d’enfance et d’adolescence ainsi que l’annonce de la mort du "Shaitan", le valeureux major qui conduisit les combats.
Souvent, à l’image, les flash-backs sont traités dans une tonalité chaude comme si le passé était nécessairement merveilleux. Tetsuo Nagata, au contraire, décide au tournage d’une tonalité de l’image absolument neutre pour, d’une part, choisir plus tard lors de l’étalonnage et, d’autre part, ne pas anticiper la place des scènes lors du montage. Pour ces mêmes raisons et aussi pour des questions pratiques il choisit de tourner au Rajasthan avec le même matériel que celui du Ladakh.
À l’issue du montage, le film 120 Bahadur va durer plus de deux heures et demie et contenir environ 6 000 plans. Un grand travail d’étalonnage de deux mois sera effectué en deux temps. Un premier étalonnage de 2 à 3 semaines afin de préparer les plans pour les VFX et surtout les plans de rajeunissement du comédien qui seront faits à l’aide de l’Intelligence Artificielle et ensuite un étalonnage définitif de 4 à 5 semaines.
Le film sort en Inde le 21 novembre 2025, à quelques jours du 63e anniversaire de la mythique bataille de Rezang La qui eut lieu le 18 novembre 1962, rendant ainsi hommage aux 120 courageux qui payèrent de leur vie la victoire.
Après plus d’un an à fabriquer le film et fort des nombreuses années à exercer son métier de chef opérateur, Tetsuo Nagata de conclure : « Le travail facile n’existe pas ».
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