Disparition de Jacques Perrin, divers collaborateurs témoignent

À la suite du décès de Jacques Perrin, plusieurs témoignages nous sont parvenus afin d’honnorer sa mémoire. Outre des textes de directeurs de la photo de l’AFC* ayant travaillé avec lui, voici ceux de collaborateurs ayant participé au tournage de plusieurs de ses films, Alexander Bugel, Laurent Charbonnier, Christian Guillon, Martine Todisco et Philippe Barbeau.

Alexander Bugel, chef machiniste en charge des fabrications d’outils pour les tournages
Ce qui m’a profondément marqué en ces deux décennies avec Jacques Perrin, ce sont autant les valeurs qui fondaient notre travail, que son extraordinaire envie d’innovation technique et d’invention au service de la création cinématographique.
Les équipes autour de Jacques Perrin n’étaient là ni pour l’argent ni pour la gloire. Pour nous techniciens, c’était retrouver le cœur de notre métier : trouver le moyen technique afin de partager l’émotion d’un auteur avec des spectateurs dans une salle de cinéma. Jacques savait partager sa passion avec nous, je me souviens encore de son émotion lorsqu’il parlait de l’observation de la migration des oiseaux. Il y en avait suffisamment pour motiver toute une équipe.

Alexander Bugel, à droite, sur le tournage du "Peuple migrateur" dans le nord des USA
Alexander Bugel, à droite, sur le tournage du "Peuple migrateur" dans le nord des USA

Lors des débuts du Peuple migrateur, nous étions une bande de passionnés, à camper en bord de mer, avec des outils en bois. Puis, les conditions de tournage ont évoluées, et Jacques était moins souvent avec nous, occupé ailleurs à trouver des financements pour poursuivre le projet. Il suivait de plus en plus les tournages à distance, au téléphone, avec les images que nous lui envoyions. Par l’ampleur de ses projets, Jacques s’était privé de sa présence sur les plateaux, et cela s’est répété sur les films suivants : Océans, Les Saisons... Cela m’a toujours semblé cruel, car dans cet univers, l’argent n’avait aucune valeur.

Montage de la Pole-Cam pour "Océans", aux Açores
Montage de la Pole-Cam pour "Océans", aux Açores

En préparation des Saisons, Jacques me semblait fatigué, presque las. Au cours d’un repas, nous abordions les développements techniques à venir, et je le voyais retrouver son élan des premiers jours, sa passion de l’innovation technique, de l’invention. C’était aussi une particularité de Jacques Perrin : passionné par la nature, sans être naturaliste ou "écolo" ; passionné par la technologie, sans être ingénieur ou bricoleur.
Pour l’image ou plutôt le cadre de ses séquences scénarisées, Jacques avait toujours trois demandes : il fallait être proche de l’animal, se « fondre dans le troupeau » ; il fallait être en mouvement avec celui-ci ou autour de lui ; puis, exigence suprême très difficile à réaliser en combinaison avec les deux autres : il fallait se placer devant l’animal, qu’il coure, nage ou vole, le filmer de face...

Merci Jacques de nous avoir fait grandir avec ton exigence, et ta sincère humanité !

Laurent Charbonnier, directeur de la photo et réalisateur animalier
Ma première rencontre avec Jacques date de 1998, et il m’a confié un 1er tournage au Japon pour les grues et les cygnes du Peuple migrateur. Revenu quatre jours en France je suis reparti cinq semaines aux États Unis, pour les grèbes de l’Ouest, les gelinottes et les grues du Canada ! Et voila comment Jacques m’a fait confiance pendant ces trois années de tournage où j’ai enchaîné les nombreux séjours au Québec, en Inde, en Islande, en Mauritanie, au Kenya, etc., etc. !

Laurent Charbonnier et Jacques Perrin sur le tournage du "Peuple migrateur", en 1999
Laurent Charbonnier et Jacques Perrin sur le tournage du "Peuple migrateur", en 1999

Les moments privilégiés étaient bien sûr quand on visionnait ensemble ou quand on se voyait à Boisroger ou chez moi, à Bois Trémal en Sologne. Je me rappelle d’une soirée d’observation des cerfs au brame dans mon affût avec Jacques, Valentine et les enfants ! Des moments d’amitié forts ! Puis il y a eu Océans, les petites tortues qui courent vers la mer et les frégates prédatrices, les iguanes, les tortues luth ou encore les otaries, des moments encore forts dans des lieux d’exception. Pour Jacques je travaillais beaucoup car je voulais vraiment ramener les images qu’il avait en tête ! Et puis Les Saisons avec la naissance du faon, les chamois, etc., etc.
On se voyait dans son bureau avant chaque tournage, on évoquait la séquence à tourner, quelques fois un peu compliquée quand même, car souvent il souhaitait des images faites avec des focales courtes, mais le monde sauvage est souvent inaccessible, et comment on fait pour être au petit jour à quelques mètres de 70 000 grues du Canada en dortoir ? La séquence s’appelait "le réveil des grues du Canada" et bien j’ai passé la nuit dans mon affut creusé dans le sol d’un îlot de la Platte River et au petit jour des grues marchaient sur le toit de mon affût ! C’était magique ! ! Tous ces tournages étaient magiques ! Merci Jacques !

Christian Guillon, superviseur VFX (Les Tontons Truqueurs)
Sur ses films de nature, il y a une signature Perrin.
D’autres l’ont imité depuis, mais c’est lui qui a inventé cette façon de "mettre en scène le monde". Un combat entre deux crabes est filmé comme l’affrontement de deux champions sportifs. Il est littéralement mis en scène, et non pas seulement "capturé" ou monté.
Je l’ai vu, après deux tournages sous-marins avec lumière et machinerie à des milliers de kilomètres, repartir pour une nouvelle installation, parce qu’il lui manquait le contre-champ d’un coup de pince dans la face d’un des deux combattants.
Avec Jacques Perrin, les éléments qui d’ordinaire résistent à la direction d’acteur, comme la nature, la sauvagerie ou la météo, finissent par se plier à la pugnacité, au courage, à la détermination de la fiction.
Mais jamais de manipulation, pas de récit plaqué sur les images, pas de montage parallèle qui construit une fausse fiction. La réalité est magnifiée dans un respect absolu.
Respect de son sujet, respect du cinéma, mais aussi respect du travail et des gens.
Sur un film réalisé et/ou produit par Jacques Perrin, il y avait tout ce qui, trop souvent, manque sur beaucoup d’autres productions : de la réflexion avant toute action, de l’intelligence de préparation, du sang-froid dans la difficulté, du bon sens sur les priorités, de la courtoisie et de la bienveillance toujours, et beaucoup d’amour de ce qu’on fait.
Il y avait aussi une ligne rouge infranchissable : l’impossibilité de participer, a fortiori de provoquer les comportements et dérives que l’on voulait montrer, dénoncer ou fustiger. Comme les pêches cruelles, les chasses d’animaux en voie de disparitions ou toutes formes de maltraitance.
Aucun impératif financier n’a jamais pu le conduire à transgresser cette règle.
Ces objectifs et lignes de conduites lui ont ouvert la voie des effets visuels, avec une incroyable capacité à les intégrer dans son univers, ce qui m’a offert ce privilège de travailler pour lui (depuis Microcosmos jusqu’aux Saisons).
C’était un homme fidèle, à ses convictions comme à ses collaborateurs, courageux, droit, amical, chaleureux et incroyablement pugnace.
Il avait su s’entourer d’une équipe de gens de qualité, alliant compétence et humanité. On se sentait bien chez Galatée. Il y avait toujours de beaux projets et de belles personnes.
La mort de Jacques Perrin est un coup dur pour tous, souhaitons que son œuvre soit poursuivie, et que les nombreux projets qu’il nourrissait aboutissent.

Pendant le tournage de la séquence de la Galerie des espèces disparues sur ’"Océans"
Pendant le tournage de la séquence de la Galerie des espèces disparues sur ’"Océans"
De g. à d. : Christian Guillon, debout en arrière-plan, Luciano Tovoli, au 1er plan, Luc Drion et Jacques Cluzaud, penché au 2e plan

Martine Todisco et Philippe Barbeau, chefs opérateurs du son spécialisés dans le cinéma animalier

Jacques Perrin, une autre manière de voir et d’écouter la nature
Il est des rencontres dont on ne mesure pas sur le moment toute l’importance. Ce fut le cas en ce jour du printemps 1984, lorsque nous pénétrons, pour la première fois, dans les locaux de sa société de production Cinéma 7.
Jacques Perrin a achevé la difficile production des 40èmes rugissants depuis un moment. Et son chemin vient de croiser celui de Gérard Vienne, cinéaste animalier qui a coréalisé avec François Bel, dans les années 1970, Le Territoire des autres et La Griffe et la dent. Deux longs métrages qui ont ouvert la voie vers une autre façon de filmer sans anthropocentrisme le monde animal dans son authenticité et sa fragilité.

Depuis quelque temps, le projet de réaliser un long métrage sur les grands singes trotte dans la tête de Gérard Vienne. Comme nous travaillons avec lui depuis quelques années, il nous entraîne dans son sillage à la rencontre de Jacques Perrin en vue de poser les bases de notre collaboration en tant que chefs opérateurs du son.
Quels arguments a-t-il avancé pour convaincre ce dernier de s’engager dans l’aventure de la production de ce qui sera son premier film ayant pour thème le monde animal ? De filmer tous les plus grands singes de la planète et les autres ? Nous ne nous en souvenons pas avec précision.
Mais, ce dont nous sommes certains, c’est qu’ils ont été tout de suite d’accord pour ne pas faire de ce film un catalogue documentaire.
Il s’agissait plutôt de montrer des moments de la vie des singes en respectant leur rythme, de saisir leurs regards confiants ou inquiets et de capter leurs vocalisations au plus près.
Pour cela, le producteur Jacques Perrin a dû accompagner l’enthousiasme débordant d’un cinéaste animalier désireux d’entraîner les spectateurs au cœur d’un monde animal tout à la fois si loin et si proche du monde humain.
Cinq années plus tard, Le Peuple singe est présenté hors compétition en sélection officielle au Festival de Cannes. Il sort en salles le 14 juin 1989.

Quelques années plus tard, c’est vers un monde animal proportionné à l’échelle des herbes d’une prairie que Jacques Perrin revêtira, à nouveau, les habits d’un producteur inspiré. Pour les besoins de Microcosmos, le peuple de l’herbe, réalisé par Claude Nuridsany et Marie Pérennou, nous passerons de longs moments, microphones et oreilles à hauteur d’herbes folles, à guetter le chant de cour d’un grillon à l’entrée de son terrier ou l’intense stridulation de la grande sauterelle verte dans les feuillages.
Puis, on le sait, Jacques Perrin a ensuite souhaité voler avec les oiseaux, sonder les profondeurs océaniques à la façon d’une baleine ou d’un dauphin, galoper comme un chevreuil poursuivi par un prédateur. L’innovation permanente qu’il a souhaité pour l’image, il l’a aussi voulue pour le son.
Comment capter le frottement du vent sur les ailes des oies en vol ? Comment traduire sur le plan sonore l’impression d’une immersion sous-marine ? Il a fallu, là aussi, tester et innover. Installer des dispositifs sonores miniatures sur les ailes des oiseaux et plonger les hydrophones dans les fonds marins.
Au moment de partir en tournage, il nous rappelait parfois qu’il attendait de nous l’excellence. Nous espérons l’avoir approchée quelquefois et, surtout, ne l’avoir jamais déçu.
Merci, Jacques, pour la confiance que tu nous as accordée et la liberté d’entreprendre que tu nous as octroyée pendant plus de trente années !

En vignette de cet article, Jacques Perrin sur le tournage d’Océans.