Douze jours en lévitation

Par Michel Benjamin, AFC, membre du jury de la Caméra d’or

par Michel Benjamin -  Contre-Champ AFC n°379


Douze jours à ne pas toucher terre. Douze jours entièrement consacrés au cinéma. On en a tous rêvé alors : ne pas bouder son plaisir. Merci à Stéphane Letellier, Olivier Gautron et Jasmine de Montanier, attachés au Jury de la Caméra d’or, pour leur accompagnement et leur disponibilité de chaque instant. Tout a été parfaitement agencé pour que nous, les membres du jury, soyons dans cette bulle magique et que nous n’ayons qu’à apprécier et profiter des films proposés.

Le jury : Monia Chokri, réalisatrice, scénariste, comédienne québécoise, notre présidente, Marine Francen, réalisatrice, scénariste, Cédric Coppola, critique de cinéma, Christophe Massie, directeur général délégué chez Eclair by Netgem, et moi-même.
Un jury engagé et volontaire, une implication de chaque instant et de chaque membre. À commencer par notre présidente, à 100 % présente et concernée, bien qu’ayant aussi à assumer un agenda de ministre car c’est l’actrice principale du film de Géraldine Nakache, Si tu penses bien, présenté à Cannes Première, et c’est aussi une ambassadrice majestueuse pour plusieurs marques de luxe qui font le Glamour cannois.
De l’implication, il en fallait pour aborder avec sérénité les 29 films qui composaient notre sélection. Nous n’avions qu’un seul film à désigner comme lauréat de la Caméra d’or. Ce qui aurait pu se transformer en épreuve n’a été que plaisir pur pour les cinq membres de ce Jury. Si bien que nous nous sommes retrouvés à assister à d’autres projections que celles planifiées et pour certains, nous avons vu 33 à 38 films sur 12 jours. Une belle entente entre nous cinq et des délibérations passionnées mais toujours bienveillantes et respectueuses.
Bref, que du bonheur.
De ces 29 films, inutile de dire que le choix a été épineux, cornélien et finalement injuste tant le choix proposé était riche, mature et affirmé. Tout au long de nos visionnages, certains ont été écartés mais souvent avec déchirure tant nous mesurions le travail accompli par ces jeunes cinéastes.

Au bout du compte, le choix de Ben’imana, film rwandais de Marie-Clémentine Dusabejambot, s’est imposé à nous cinq. Le film coche toutes les cases et remplit les critères de sélection que l’on s’était fixés. C’est un film, non pas sur l’horreur et les crimes de ce génocide rwandais, mais sur le pardon et le vivre-après. Comment se reconstruire après tant d’atrocités ? Un film tout en retenue et bouleversant. Un film utile et urgent à voir par les temps qui courent. Un film sur la reconstruction et la réparation en écho à d’autres voix qui se sont élevées pour dénoncer les guerres et leurs absurdités. Enfin, un film nécessaire par sa grandeur d’âme.
La réalisatrice a fait le choix de la cinématographie et de ses contraintes. Une force narrative servie par une approche artistique sans faille. Une image en Scope, des cadres affirmés, des visages lumineux, une exigence d’une qualité visuelle magistrale mise en lumière par le jeune directeur de la photographie égyptien Mostafa El Kashef. Quand on connait les difficultés du jeune cinéma africain pour avoir les moyens de ses ambitions, on ne peut qu’être cueilli devant le résultat magnifique et la ténacité sans concessions de cette jeune réalisatrice. J’ai su, après l’annonce du palmarès, que 90 % des techniciens et acteurs étaient rwandais ou gabonais (et c’était aussi, pour la plupart, leur premier film). Cela force l’admiration !
Bien sûr, d’autres films ont retenu notre attention pour ne pas dire nous ont bouleversés. Le choix a été difficile, voire cornélien. Mais au final, ce cri, cette ouverture vers le futur et la réconciliation, proposés justement par un pays émergent doivent être un exemple pour nous.

La force du Cinéma et de sa transmission est sans doute le meilleur rempart contre les dangers sociétaux qui nous menacent, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. C’est sans doute ce message universel qui a été le moteur de cette 79e édition du Festival de Cannes. L’exclusion, la ségrégation, la censure, l’idéologie extrémiste n’ont pas de place dans nos vies et notre culture.
En tous les cas, j’ai vécu 12 jours inoubliables. Sur un petit nuage. La redescente va être douloureuse.
C’est grâce à l’AFC que j’ai pu participer à ce jury prestigieux, alors je rends grâce à l’AFC.