En solitaire

Filmer un long métrage sur un bateau de course en condition réelle, telle est le défi relevé par Guillaume Schiffman et Christophe Offenstein sur En solitaire. Retour sur un tournage extrême et atypique porté par l’interprétation sans faute de François Cluzet. (FR)

Vous partagez une longue histoire professionnelle commune avec Christophe Offenstein...

Guillaume Schiffman : En tant que chef opérateur qui passe à la réalisation, je pense qu’il avait besoin de trouver un opérateur avec lequel il ne serait pas tenté de jouer lui-même à l’opérateur... Pas toujours facile au début ! Avec Christophe, on s’est rencontré en 1990 sur La Gloire de mon père, d’Yves Robert, sur lequel j’étais assistant caméra, et lui simple électro (Robert Alazraki à l’image).
Depuis, une longue amitié nous unit, et c’est moi d’ailleurs qui l’ai encouragé à passer directeur de la photo sur Mon idole, le premier film de Guillaume Canet. Dès lors, je ne pouvais pas imaginer qu’il appelle quelqu’un d’autre pour filmer son premier film ! Enfin, j’aurais été très en colère ! Et vice versa si je n’avais pas pu le faire de mon côté.

Aviez-vous chacun une expérience maritime ?

GS : Christophe très peu. Je crois que sa seule expérience d’un tournage sur un bateau était deux téléfilms avec Jacques Perrin (Chasseur d’écume, réalisé par Denys Granier-Deferre) qu’il avait faits en tant que chef électro dans mon équipe. En ce qui me concerne j’ai fait de la voile quand j’étais très jeune, et j’aime beaucoup le milieu marin. Pour moi, avoir l’opportunité de remonter sur un bateau de course avec les moyens modernes de prise de vues était un vrai rêve.

Pourquoi avoir décidé de tourner en situation réelle plutôt qu’en studio ?

GS : L’idée principale de mise en scène était de rester le plus possible dans un vrai bateau de course, avec toute la claustrophobie qui peut s’en dégager. On a même essayé d’éviter le plus possible les plans vus de l’extérieur (hélicoptère, autre bateau...), à part peut-être l’ouverture du film et la séquence d’arrivée aux Sables-d’Olonne.
Au fur et à mesure que le tournage avançait, on a même laissé tomber certains accessoires un peu trop sophistiqués comme une tête télécommandée qu’on avait prévu d’installer sur l’outrigger, ou une sorte de traveling. Définitivement, ces plans nous faisaient sortir de l’ambiance souhaitée par Christophe.

Comment avez-vous tourné ?

GS : On tournait presque tout le temps à deux caméras Red Epic. Christophe cadrant la deuxième. On n’a eu à déplorer aucune avarie, à part quelques petits soucis de chaleur dans les housses hermétiques qui équipaient les caméras. Des housses fabriquées sur mesure pour les caméras Red par Guy Cotten, le fabricant de cirés pour pêcheurs et conçues par mon fidèle assistant Guillaume Genini. On a parfois utilisé des hublots soufflants pour chasser les projections d’eau de l’objectif, mais c’était vraiment exceptionnel, car il fallait embarquer des bonbonnes d’air comprimé et chaque kilo était compté...

Quelles étaient ces limites ?

GS : Le nombre de personnes que pouvait embarquer le bateau était limité à quinze. Nous avons donc dû réduire au minimum l’équipe... Outre les deux comédiens, il y avait deux assistants caméra, deux machinistes, un chef électro, un assistant réalisateur qui faisait aussi script, deux personnes au son, un accessoiriste qui aidait aussi à la machinerie, et une personne qui gérait le maquillage-coiffure et les costumes. Sans oublier trois marins à bord dont un skipper qui devait faire le Vendée Globe Challenge mais qui avait du abandonner faute de sponsors.
Au début, on comptait sur un bateau escorte qui devait nous suivre et assurer une certaine logistique... mais rapidement on a laissé tomber, car le voilier filait trop vite, et on tournait la plupart du temps vraiment trop loin des côtes... seuls des zodiaques spéciaux nous permettaient de faire des navettes avec la terre ferme quand on avait besoin de nouvelles batteries rechargées en cours de journée.

Comment avez-vous réparti le plan de travail ?

GS : Grosso modo la course du Vendée Globe se divise en deux parties : les mers froides et les mers chaudes... On a cherché donc deux endroits pour recréer chaque famille d’ambiance. On a commencé par tout ce qui se passait dans les mers froides en filmant au large de Lorient. Ensuite, on est redescendu aux Sables-d’Olonne en se calant sur l’arrivée de la course pour filmer la fin du film.
Pendant qu’une équipe faisait convoyer le bateau jusqu’aux Canaries, le spot " mers chaudes ", on en a profité pour filmer les séquences à terre. En toute fin de tournage, on est revenu à Lorient pour finir quelques séquences comme celle des journalistes. Le tout en douze semaines, soit huit en mer et quatre sur terre…, sans dépassement, ce qui, de l’avis des quelques équipes qui ont pu déjà tourner en mer, est un vrai tour de force.

Quel est selon vous le secret de cette réussite ?

GS : L’avantage de n’avoir que deux comédiens et qu’ils soient tout le temps avec nous. En fait, c’est la météo et le vent qui ont déterminé le plan de travail. Ce qui leur a imposé de s’adapter et sauter littéralement d’une séquence à l’autre dans un désordre absolu, avec des changements de costume incessants sans même parler des intentions de jeu !
Finalement, c’est surtout eux qui ont souffert de ces conditions de tournage plus que l’équipe technique. C’est aussi pour cette raison qu’on a choisi de ne pas trop faire évoluer le physique de François Cluzet tout au long de l’histoire.

La seule demande de François Cluzet – qui a été respectée – a été de pouvoir jouer en direct avec les autres comédiens toutes les séquences de dialogue Skype. Ce qui nous a amenés à mettre en place une logistique assez surréaliste, avec soit un Jean-Paul Rouve qui lui donne la réplique depuis la Belgique, où une Emmanuelle Bercot (la médecin) répondant entre deux sessions de mixage de son propre film ! Pour les dialogues avec Virginie Efira ou Guillaume Canet, on a même tourné en direct à deux équipes une sur mer et une à terre. Christophe Offenstein les dirigeant à distance par téléphone...

Avez-vous eu recours à des effets spéciaux ?

GS : Très peu. Seules quelques séquences ont donné lieu à quelques retouches numériques. Celle du sauvetage par exemple a été filmée au large de l’île de Groix, pour des raisons de sécurité, et a nécessité d’effacer parfois l’île en arrière-plan. Pour les séquences australes, on a recréé le cap Horn, et puis les icebergs au large de l’Antarctique. Ce qui était pratique, c’est qu’on demandait l’avis de notre skipper qui validait littéralement le créneau de météo et lumière pour que le réalisme soit le plus précis possible.

Même les vagues ?

GS : La plupart des vagues qu’on voit dans le film sont des vraies vagues ! Tourner au mois d’octobre au large de Lorient peut tout à fait s’apparenter à des conditions de course très mouvementée... Pour vous dire, la première semaine a été particulièrement dure pour l’équipe..., allongée au sol pour résister au mal de mer ! Ça nous est arrivé de tourner vraiment jusqu’à l’avis de tempête et recevoir des vagues de quatre à six mètres sur le pont. Mais comme le vent change extrêmement vite en mer, ce qui nous a forcés, sur certaines séquences, à rajouter des vagues en numérique juste pour assurer le raccord d’un axe à l’autre.

Et on n’a pas le mal de mer en cadrant à l’épaule ?

GS : Les images semblent être filmées la plupart du temps à l’épaule, mais dès les premiers essais en mer, je me suis aperçu que les vibrations sont telles qu’on avait vraiment du mal à ramener des choses exploitables. On a dû donc faire fabriquer des poufs, calqués sur le modèle que les navigateurs utilisent eux mêmes dans l’habitacle. Un peu comme des cubes machino, notre gamme de poufs empilables nous servait pour nous stabiliser, en évitant le maximum de choc et de vibrations.
C’est donc un film tourné à 80 % allongé ou assis sur " pouf ", avec en plus l’aide de deux ou trois personnes sur chaque caméra (machino, électro, assistant...) pour nous stabiliser un peu comme dans une mêlée de rugby !

(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)

Portfolio

Équipe

Assistants opérateurs : Guillaume Genini, Magali Sylvestre de Sacy, Romain Carcanade
Chef électricien : Simon Berard
Machinistes : Laurent Menoury, Andre Kalmes

Technique

Matériel caméra : TSF Caméra (2 Red Epic 4K, 2 zooms Angénieux Optimo 15-40 et 28-76 mm et un 24-290 mm pour certaines séquences à terre)
Matériel électrique : Softlights (Doigts de fée et LEDs) et TSF Lumière (Kino Flo, K 5600 Joker)
Laboratoire numérique : Eclair
Rushes et suivi technique : Guillaume Poirson
Etalonneur : Richard Deusy
Effet spéciaux : Alain Carsou