Impressions de voyage

Point de vue sur quelques déplacements en Europe par Philippe Ros, AFC

par Philippe Ros La Lettre AFC n°203

Je profite de cet article pour remercier Richard Andry, Philippe Piffeteau et Manuel Teran pour m’avoir parrainé à l’AFC. C’est un grand honneur et un grand plaisir d’intégrer l’AFC en ayant de tels garants.

Après, en juin, le "Digitale Cinematographie" à Munich, en août, le Normedia "Hands on HD" à Hanovre et, pour le mois de septembre, l’IBC à Amsterdam et le Cinec à Munich, il me semble intéressant de donner non pas des informations sur l’état des technologies – à cet égard le site de Geoff Boyle est assez complet pour les nouveautés – mais plutôt de partager des expériences et de donner des points de vue sur les événements technologiques les plus marquants.
Entre l’IBC d’Amsterdam et le Cinec de Munich, il y a la même différence, toutes proportions gardées, qu’entre le Satis et le Micro Salon. Foire impersonnelle et exténuante dans un cas et salon sympathique et focalisé sur ce qui nous intéresse dans l’autre.

IBC & Cinec
L’IBC a vu l’apparition de matériels qui feraient rêver n’importe quel douanier en recherche de contrefaçons ! Il s’agissait de copies conformes de Technocrane, de Cartoni et de plein d’autres outils que seul un zoom avant, à fort grossissement, sur le logo pouvait différencier des originaux. A l’intérieur de ce logo, quasiment identique, on pouvait trouver des noms… chinois de compagnies inconnues l’année dernière.
Je pense que Marc Galerne pourrait mieux parler que moi des imitations chinoises de matériel électrique.
Même si ces stands n’étaient pas nombreux, il ne m’a pas semblé voir beaucoup d’huissiers et d’avocats autour de ces contrefaçons. Une absence de réactions assez surprenante.
Beaucoup de choses ont été dites sur l’Alexa qui a été le véritable événement pour ces derniers salons. Les qualités de cette caméra sont évidentes. Pour avoir eu en main à Hanovre début août, avec l’atelier de Nordmedia " Hands on HD " (voir note en fin), les cinq premiers exemplaires sortis d’usine, je peux confirmer que cette caméra est effectivement assez étonnante.
Les tests comparatifs que nous avons effectués sur la mire de dynamique Arri avec l’Alexa, la F35 et la RED équipée du capteur Mystérium X donnent :

  • Pratiquement 14 diaphragmes pour l’Alexa
  • Environ 12 diaphs pour la F35 (avec une caméra qui était, hélas, assez bruitée – je l’estime personnellement par expérience à 12 ½ diaphs)
  • Et 10 ½ diaphs pour la RED MX, ce qui confirme un net progrès pour cette dernière.

Évidemment, cela ne veut pas dire que l’on peut sous-exposer l’Alexa de 7 diaphs mais que l’on peut toujours lire des informations dans les basses lumières.

Il serait intéressant de tester une émulsion film sur cette mire de dynamique.
L’Alexa arrive loin devant grâce à son exceptionnelle absence de bruit dans les basses lumières.
Si l’on se transforme en éleveur d’acariens, on peut observer un léger clip dans les hautes lumières en poussant fortement l’étalonnage. Le fait d’avoir une seule courbe log est certainement un compromis, mais il faut vraiment reconnaître que c’est un compromis adroit.
Il y a eu un certain scepticisme par rapport à l’enregistrement en ProRes 4:4:4:4 sur cartes SxS.
Les tests comparatifs que j’ai effectués en Allemagne, entre l’enregistrement sur cartes ou sur une sortie en HDCAM SR sont assez frappants : l’avantage de l’enregistrement sur bande ne peut se faire sentir qu’en poussant l’étalonnage de façon extrême pour ne pas dire maladive… Le rendu de cette caméra est doux, certains peuvent même lui reprocher un petit manque de piqué. Je pense que dans l’avenir, on aura accès à des réglages de " sharpness ". Arri a fait le pari d’une image avec un certain velouté et le choix des optiques va s’avérer décisif, notamment pour les tournages de nuit (voir les tests très intéressants de Vincent Mathias (A ce sujet lire un entretien avec lui effectué par Vincent Jeannot).
J’ai eu une longue conversation avec Harald Brendel (responsable des applications sur la chaîne numérique et en charge des courbes de l’Alexa) à Munich lors du salon Digitale Cinematographie en juin dernier. J’ai pu mesurer la volonté d’Arri de donner aux opérateurs une caméra ouverte, capable d’évoluer. L’idée des émulsions numériques commence à faire son chemin.
Il sera possible d’incrémenter des courbes logarithmiques sous l’appellation de " look file " avec le choix d’enregistrer directement le résultat sur les cartes SxS ou d’affecter uniquement le viseur et les moniteurs de contrôle et d’agir virtuellement sur l’enregistrement (à charge de la postproduction de confirmer ou d’infirmer le choix via des métadonnées).

Cet état d’esprit marque un vrai tournant dans l’idéologie Arri. Le nouveau site d’Arri Digital en est la preuve.
On est loin du côté un peu monolithique de la D21, même si cette caméra avait des atouts indéniables.

Le seul problème : si, lors d’un tournage en extérieur, on règle naturellement la caméra à 80 ISO, on ne dispose plus que de quelques diaphs de latitude en haute lumière. Il est paradoxal d’avoir plus de latitude en haute lumière à 800 ou à 1 600 IS0, mais c’est le propre de ce capteur. Cela oblige à mettre pas mal d’épaisseur de neutres en extérieur avec tous les inconvénients que cela entraîne.
Les ingénieurs d’Arri sont conscients du problème et prévoient dans le futur la mise en place d’un filtre intérieur escamotable.
De même l’absence de matriçage rend difficile l’harmonisation des caméras notamment en 3D lors d’utilisation de rig à miroir. Les corrections en CC ne sont pas toujours assez efficaces pour diminuer la dominante verte du miroir. Mais ces ennuis sont assez aisément corrigibles en postproduction.

Je n’ai pas constaté de défauts de délai dans le viseur et pour être un inconditionnel du dépoli, j’ai testé une bonne qualité de restitution des couleurs en me mettant à l’œilleton.

Sur le plan ergonomique, les menus sont assez simples et obéissent à un mode de fonctionnement très intuitif. Le site Arri permet de jouer virtuellement avec les menus (voir Arri simulator).

Ce qui me semble intéressant, c’est d’ouvrir le débat sur l’après tournage. Il est clair qu’Arri souhaite se placer uniquement sur le terrain de la prise de vues et a décidé de laisser à d’autres sociétés la gestion des données. Le fameux " data management " peut, pour l’instant, poser problème s’il n’y a pas anticipation de la part de la production. Il y a une tendance très forte à penser que ce sont les seconds assistants opérateurs qui doivent gérer, après le tournage, la copie ou la migration de ces rushes.
Nous avons eu avec Franck Montagné à IBC, puis avec Natasza Chroscicki au Cinec, plusieurs heures de travail avec Marc Shipman-Mueller, directeur des produits caméras et optiques et Henning Rädlein, responsable de la chaîne numérique. Le but était de connaître la position d’Arri et les recommandations sur la gestion des données, la gestion des fichiers.

Nous avons tous convenu assez rapidement qu’il fallait faire un effort sérieux de formation auprès des productions. Beaucoup de directeurs de production ne font pas la différence entre le contrôle de qualité (QC pour " quality control ") et le contrôle de laboratoire (LC pour " lab control ").

Le " QC " n’est jamais qu’un contrôle de données (" checksum ") pour vérifier que les 0 et les 1 ont bien été transférés. Des machines font parfaitement ce travail. Cela n’a rien à voir avec le contrôle de laboratoire qui peut permettre de juger du point, de l’exposition et d’autres problèmes de prise de vues qui ne peuvent pas faire appel à des machines mais à des hommes et des femmes qualifiés.

Force est de reconnaître aussi que des Appellations d’Origine Contrôlée manquent pour décrire le clone des rushes. En effet, lorsque l’on copie les données d’une carte qui, après, doit être effacée, il n’y a pas vraiment de dénomination. On utilise le terme anglais de " back up ", mais ce ne sont pas des sécurités, ce sont des clones.

Le clone d’un original qui va être… effacé. Alors quelles AOC ? Original 2 ? Clone 1 ?

Marc et Henning voient plusieurs phases dans la procédure :

1 - La création d’un nouvel original et le contrôle de laboratoire (LC)

2 - Le contrôle de qualité (QC)

3 – La création de copies de sécurité (" back-up ")

4 – La création de rushes (dailies) avec des proxys avec les média et Codec souhaités et… assumés par le budget

5 – La création d’une banque de données.

Il est ressorti de la réunion qu’Arri est tout à fait conscient des écueils de l’enregistrement sur fichiers que la caméra RED, pour ne citer qu’elle, a rencontrés, faute d’anticipation.
Arri sait que beaucoup de productions, beaucoup de directeurs de production et de directeurs de la photo, qui n’avaient pas fait, jusque-là, le saut dans la prise de vues numérique, vont utiliser l’Alexa sans la moindre idée et surtout sans la moindre culture de l’informatique.

Les maisons de location anticipent le problème avec des outils de sécurisation intelligents. La réunion organisée pour les producteurs et directeurs de production par TSF autour de l’Alexa a permis des échanges très intéressants entre l’audience, Danys Bruyère, Pascal Buron, Joël Porcu, et l’équipe menée par Vincent Mathias. On sentait bien, au début, une certaine confusion chez les producteurs ; les explications très simples de TSF ont contribué à remettre les choses en place. TSF a créé une valise de " sécurisation " légère et très efficace.
La présence de " datas wranglers " (en charge de réunir et copier les données) ou de " datas managers " est chose normale aux Etats-Unis. Il est fort probable qu’un bon nombre de productions européennes vont considérer l’Alexa comme un outil similaire au 35 mm sans vouloir anticiper sérieusement l’après tournage.
Arri craint même que certains ne soient tentés de se passer de postproduction, du moins pour la TV. Et, en fait, qu’est-ce qui les en empêche ? Le danger est présent.

Mais avec l’enregistrement sur cartes, Arri a franchi une étape qui ennuyait, pour ne pas dire autre chose…, beaucoup de monde. L’étape de la débayerisation.
Elle consiste à faire le travail de calcul pour passer d’une image issue d’un filtre de Bayer (avec 2 fois plus d’informations dans le canal du vert que dans celui du bleu et dans celui du rouge) à une image RVB. Dans beaucoup de caméras, la RED jusqu’il y a peu de temps ou la SI-2K, il y avait une impossibilité à profiter du " WYSIWYG " (What you see is what you get) qu’offraient la D-21, la F23 ou la F35.
Question de prix, principalement, une débayerisation en temps réel, indispensable pour le viseur et les moniteurs de contrôle sur le plateau, coûtait cher.
Le fait de rendre ce processus discret, invisible même, permet de faire sauter un verrou ; cette opération n’apparaît plus comme une complication, une " usine à gaz ". L’Alexa apparaît si facile qu’on peut même supposer, dans cette période de vaches maigres, qu’en Europe, il y aura peu de productions prêtes à travailler avec l’ArriRaw, gourmand en espace disque.
Geoff Boyle montre les différents avantages de Colorfront. Entre temps, des sociétés comme Marvin Technologies proposent des solutions intéressantes.

A IBC et au Cinec, la rencontre avec l’équipe d’Aaton était aussi un moment fort de ces voyages. On attend tous bien évidemment la Penelope Delta, car la caméra est sacrément intéressante : un capteur CCD, un enregistrement hybride jusqu’en 4K en numérique, la possibilité d’incrémenter des gammas et surtout un viseur optique.
L’équipe est totalement consciente des enjeux de l’enregistrement sur fichier et pense même à créer des " bobines " numériques à travers les cartouches que l’on n’effacerait pas et que l’on garderait tout au long du tournage.
La rencontre avec Frédéric Mangeat, vice-président de R&D Electronics, et Pascal Grillère a vraiment permis d’éclaircir tout le potentiel de la caméra et le positionnement d’Aaton sur la chaîne numérique.
Après la discussion avec Frédéric, il est confirmé qu’il s’agit d’une caméra ouverte avec certainement autant, sinon plus, de possibilités d’émulsions numériques que l’Alexa, compte tenu du capteur choisi et du mode de traitement du signal.
Inutile de dire que l’on attend tous avec impatience son arrivée sur le marché.
Voir le site de Benjamin B.www.thefilmbook.com.

Hands On HD
Nordmedia est une compagnie basée à Hanovre, chargée de soutenir l’industrie audiovisuelle en Basse-Saxe. Elle organise entre autres, depuis 8 ans, " Hands on HD ", ateliers pour directeurs photo, assistants et ingénieurs vision, autour de la chaîne numérique et des caméras numériques. Disposant d’un budget assez conséquent, elle accueille durant 6 jours des opérateurs venant principalement d’Allemagne.
Nordmedia réunit, sous l’impulsion du directeur Sebastian Wolters, les meilleurs techniciens allemands de production et de postproduction en charge de transmettre leur savoir. Chaque année une Master Class est organisée autour d’un chef opérateur, en 2009, Michael Balhaus, en 2010, Tom Färmann.
Un plateau de 1 000 m2, divisé en 10 petits plateaux parfaitement équipés, permet de tester les caméras dans toutes sortes de conditions : basse lumière, grande vitesse, hautes lumières, 3D, etc. Une postproduction complète s’installe en " fly case " chaque année avec plusieurs salles de montage, d’effets spéciaux, d’étalonnage, de projections numériques.
Toutes les grandes marques présentent leurs dernières nouveautés et délèguent chaque année des spécialistes. Plus de 150 " étudiants " de tous âges, encadrés par une trentaine d’instructeurs, travaillent sur une quarantaine de caméras et dans une dizaine de salles de postproduction.

Je travaille depuis 2005, chaque année, comme instructeur sur une Master Class ou une X-Over Class sur différents thèmes ; cette année, la comparaison entre Alexa, F35 et RED MX. Je fais chaque année une conférence : ces deux dernières années sur Océans et sur le thème " File-based vs Tape-based ". C’est pour moi l’occasion de tester les derniers matériels sur le marché avec des moyens assez incroyables.
Une réserve cependant : il n’y a pas d’Afdas en Allemagne et chaque participant doit payer 1 000 euros pour ces six jours.

Arri Image Analysis
Deux mots sur la mire Arri : elle a été inventée par le Docteur Hans Kiening de Arri, déjà auteur d’un intéressant document sur la qualité de l’image (4K+ Systems - Theory Basics for Motion Picture Imaging). Cette mire se plaçant devant une boîte à lumière type Esser Bowl, permet de voir rapidement sur le plateau (mais très précisément en postproduction) jusqu’où l’image enregistrée peut être lue.

Boîte à lumière type Esser Bowl

Cette mire se compose d’un anneau de 40 trous numérotés derrière lesquels se trouve du film noir et blanc exposé à différents niveaux de densité à l’aide d’un Arri Laser. Le jeu consiste d’arriver à discerner, en salle d’étalonnage sur le moniteur (pour une exploitation TV) et en projection numérique (pour une exploitation cinéma) après applications des LUT adéquates, une différence entre le cercle noir et les trous exposés. Un abaque permet de mesurer la dynamique entre la lecture que l’on fait dans les hautes lumières et dans les basses.
C’est un outil de labo mais qui peut être précieux lorsque le temps manque pour faire les essais habituels avec modèle, tissu noir et effet de surexposition dans l’image.