Entretien avec Vincent Mathias, AFC, à propos de ses essais de l’Alexa

Essais projetés au Cercle Rouge chez TSF
Lors de la soirée de lancement de la nouvelle caméra Alexa d’Arri chez TSF, le 30 septembre dernier, plusieurs séries d’essais nous ont été projetées dont celles de Vincent Mathias.
Vincent nous a montré un comparatif entre l’Alexa et le film 35 mm, à la fois projeté en numérique et également en argentique. Nous avons pu apprécier la complémentarité des essais de Vincent avec ceux réalisés par Arri et ceux de TSF.
Sur le pont des Arts à la lumière d’un "smartphone"
Photogramme extrait des essais de Vincent Mathias

Vincent, pourrais-tu nous expliquer l’origine de ces essais ?

Vincent Mathias : Ayant tourné quatre longs métrages avec la caméra RED, j’ai une certaine expérience des difficultés rencontrées pendant l’étalonnage, avec ce type de caméras numériques à capteur Cmos.
Pendant le tournage de La Proie, le dernier film d’Eric Valette, Danys Bruyère de TSF est passé sur le plateau et m’a parlé de l’Alexa.
Le fait que l’on puisse désormais utiliser les cartes mémoires SxS comme support d’enregistrement intégré à la caméra m’a donné envie de l’essayer.
Personnellement je n’envisage pas de tourner avec une caméra reliée par câble à un magnétoscope.
Je pensais faire des essais à titre personnel, mais Danys m’a parlé de la soirée de présentation de l’Alexa. En discutant, nous nous sommes aperçus qu’un essai comparatif avec le 35 mm serait idéal pour les directeurs de la photo afin d’avoir une référence connue. Sans cette référence, on peut présenter des images étalonnées de travers, avec des palettes de couleurs approximatives, d’où l’idée du 35 mm. Informé de ces essais, Kodak a également souhaité y participer.

C’est un peu paradoxal que Kodak s’y intéresse… ?

VM : C’est paradoxal, mais je pense que ces essais mettent encore en évidence l’avantage du 35 mm sur le numérique, au niveau de la profondeur et de la pureté des couleurs, et de la facilité à les retrouver pendant l’étalonnage.
_ Il est vrai que pour les spectateurs qui n’ont pas l’œil aiguisé, le résultat est quasi identique entre le 35 mm et l’Alexa… Ce n’est pas une nouveauté puisqu’on fait matcher depuis longtemps des plans tournés en numérique avec le 35 mm.

Kodak s’est prêté à l’exercice parce qu’ils savent que le film 35 mm a encore une longueur d’avance du côté de la cohérence des couleurs et ils s’intéressent de près à l’évolution des caméras numériques.
Gwénolé Bruneau, leur ingénieur conseil, a été présent depuis la préparation jusqu’à la fin de l’étalonnage ; il a vraiment suivi toutes les étapes.

Combien de temps ont duré les essais ?

VM : Une journée. L’après-midi en studio et le soir en extérieurs nuit, c’était donc très court ; nous avons tourné 80 plans en comptant chaque étape d’essais avec le même objectif mis alternativement sur chaque caméra.
L’Alexa et l’Arri 235 au format Super 35 matchaient parfaitement au niveau du cadre.
Il nous a juste manqué une série d’objectifs Master Prime pour pouvoir juger pleinement la définition du capteur. Nous avons utilisé une série Ultra Prime en studio, puis un 18 mm " grande ouverture " d’une conception assez ancienne pour les extérieurs nuit. Mais comme il s’agissait essentiellement de démontrer la sensibilité et la dynamique de la caméra, cela n’a pas trop gêné ces essais.

Comment as-tu trouvé la caméra d’un point de vue ergonomique ?

VM : L’ergonomie du software : les réglages de balance des blancs, de vitesse, d’obturateur et de sensibilité sont vraiment très faciles d’accès ; c’est encore plus simple que sur la RED, par exemple. Il y a très peu de choix dans le mode d’enregistrement : le Rec 709 ou Log C idem pour le monitoring, les choix sont basiques et c’est une caméra extrêmement simple d’utilisation. J’étais allé la voir quelques jours avant les essais ; une heure m’a suffi pour la prendre en main.

Je trouve l’Alexa compacte et bien conçue au niveau des accroches.
Malheureusement, quand on va commencer à accessoiriser la caméra pour mettre une liaison HF, des commandes de point-diaph HF et un boîtier Miranda pour convertir le signal HD en SD, on va se retrouver avec une caméra qui ressemble à un arbre de Noël : exactement comme la RED...
On retrouve, pour le moment, la même problématique du manque d’intégration de l’accessoirisation dans le corps caméra.
Cela dit, dans sa configuration la plus light, l’Alexa est une caméra très compacte avec le système de cartes SxS.

Et au niveau de la visée ?

VM : Je la trouve très pratique, le bloc est très léger mais la couverture de la loupe de visée est un peu limitée quand on regarde les coins de l’image.
En Rec 709, le contraste et le rendu des couleurs sont à peu près cohérents.
J’ai regretté l’absence de zébra en Rec 709, et en Log C. Certains diront que le zébra est un bon outil pour les JRI.
Quels que soient les réglages du monitoring ou du viseur, le zébra permet de voir où l’on se situe dans l’exposition. Je n’utilise pas d’oscilloscope sur les tournages numériques, j’aime être le plus " léger " possible. C’est pour cela que le zébra est une aide précieuse, permettant de détecter immédiatement un défaut de réglage du viseur ou du moniteur que l’on prend comme référence pour la pose.

As-tu enregistré en HDCAM SR et également avec les cartes SxS ?

VM : Les essais de Joël Porcu et Guillaume Poirson (TSF) présentés chez TSF ont mis en évidence que l’enregistrement en HDCAM SR et celui réalisé avec les cartes SxS en Prores 4:4:4 n’offraient pratiquement aucune différence à des vitesses de prise de vues inférieures à 30 images par seconde. Le débit est moins important avec les cartes SxS, mais le Codec étant plus récent, il est plus performant. Donc je n’ai pas jugé nécessaire de les comparer.
En Prores 4:4:4, l’autonomie est de 14 minutes pour chacune des 2 cartes présentes dans la caméra, mais elles ne s’enchaînent pas contrairement au système P2. Il faut alors gérer la bascule d’une carte à l’autre et cela ne peut pas se faire quand la caméra tourne.

Et ensuite, comment s’est passé la postproduction ?

VM : Tout l’intérêt de ces essais était de voir le comportement d’une image à l’étalonnage. Il était important de doubler les essais en 35 mm pour avoir une référence que nous avons essayé de copier au plus près. Cela nous a permis de mettre en évidence la latitude de la caméra, quasiment équivalente au 35.
Nous avons constaté que les images sorties directement de l’Alexa manquent de chroma. Pour compenser, l’augmentation de la saturation ne pose pas de problème car les couleurs demeurent cohérentes entre elles.
Eclair va d’ailleurs mettre au point une LUT pour avoir directement une image suffisamment saturée.

Photogramme extrait des essais de Vincent Mathias

À l’étalonnage, nous avons essayé de voir comment les teintes de peau se comportaient. C’est le souci en numérique : arriver à restituer une palette de couleurs aussi riche qu’en 35. Nous avons isolé les teintes de peau du reste de l’image, puis nous les avons travaillées en les re-saturant et en les refroidissant ; on arrive ainsi à retrouver des nuances étonnamment précises dans ces teintes.

Mais cela demande certainement plus de temps d’étalonnage.

VM : Oui, effectivement, en 35 les images " montent " toutes seules.
À l’étalonnage, on applique une LUT sur le scan, ensuite on obtient une image avec des couleurs immédiatement cohérentes et on peut travailler point par point. Nous avons travaillé sur la station d’étalonnage Colorus.
Tout ce que nous avons vu à la soirée, c’est le travail issu d’une postproduction sur Colorus chez Eclair. D’un laboratoire numérique à un autre, on peut obtenir des résultats tout à fait différents à partir des mêmes images. J’avais pu l’expérimenter sur des plans tournés en RED...

Pourquoi le choix du laboratoire Eclair ?

VM : TSF avait déjà pensé à Eclair. Ayant déjà fait trois longs métrages chez Eclair numérique, j’ai tout naturellement rejoint l’étalonneuse Aude Humblet avec qui j’avais déjà expérimenté le problème des couleurs en RED. Et cela nous intéressait de voir si nous allions retrouver la même problématique. Ce fut encore le cas mais à un degré moindre.

Qu’est ce qui t’a surpris avec l’Alexa ?

VM : J’ai apprécié le temps d’allumage très court sur une caméra numérique de ce type. Ce qui m’a surpris avant tout, c’est son incroyable sensibilité ! Elle est vraiment à 800 ISO et on peut même compter sur une utilisation à 1 600 ISO car à 800 ISO, le niveau de bruit est nul, j’en déduis qu’en postprod on doit pouvoir gérer 1 600 ISO sans souci. J’avais travaillé avec l’Arri D21, qui est optimale à 200 ISO. Pour moi, c’est impossible d’envisager le tournage d’un film à budget moyen avec une caméra peu sensible, sauf si tout se passe en ambiance jour ! Et encore…
Les essais de Joël et Guillaume de TSF ont montré qu’il ne fallait pas utiliser la caméra à une sensibilité inférieure à 800 ISO. A 200 ISO, par exemple, on perdrait 2 diaph de latitude dans les hautes lumières. Comme je le savais, je ne l’ai pas testé.

Que reste-t-il comme différence entre l’Alexa et le film ?

VM : La différence fondamentale entre l’Alexa et le 35, c’est le grain.
C’est vraiment une affaire de goût. Je sais qu’il y a des gens qui cherchent le grain, le côté organique de l’image… Personnellement, j’aime les deux.
Pour l’étalonnage il n’y avait pas mieux que la chaîne intégralement photochimique. Tourner en 35 mm, faire un étalonnage photochimique, c’était beaucoup plus simple, on retrouvait toutes les couleurs et une cohérence des teintes entre elles, sans que ce soit compliqué. Ensuite la continuité colorimétrique des bobines qui composent les copies de série était plus facile à obtenir qu’avec un négatif issu du numérique. Il y avait une vraie cohérence dans cette chaîne.
De la même manière, lorsqu’on tourne en numérique, je trouve qu’il est plus cohérent de le rester en projection. Le retour film a toujours été un problème moyennement résolu de mon point de vue. Ce retour film apporte effectivement le coté sensuel et organique du 35 mm, mais il est difficile de restituer toutes les nuances de l’étalonnage numérique. Retrouver le contraste, la saturation et la brillance sur l’image en 35 mm n’est pas évident, c’est à ce moment précis que l’on a besoin d’un très bon laboratoire !

En dehors des considérations économiques, grâce à l’évolution des caméras numériques, je pense que le choix du support devient artistique et non technique. Ce choix doit prendre en considération la généralisation de la projection numérique en salle.
Voir des images tournées et projetées en numérique, c’est une sensation nouvelle. Il n’y a aucun " bruit " et je trouve que l’absence de grain n’empêche pas l’immersion dans l’histoire d’un film.
Cela donne une transparence à l’image, une transparence que j’avais ressentie il y a très longtemps, lors de projections en Showscan (65 mm, 5 perfos à 60 i/s). Par ailleurs, on peut imaginer à court terme l’augmentation de la cadence de prises de vues et celle de la projection. N’oublions pas que le choix de tourner à 24i/s (norme du cinéma sonore des années 1920…) fut le résultat d’un compromis entre le confort visuel de la projection et le coût total du support 35 mm.
Quand on projettera à 50 i/s des films tournés également à 50 i/s par exemple, l’absence de stroboscopie ouvrira une nouvelle dimension.
D’un seul coup, on sera plongé dans une image totalement transparente ; le résultat sera troublant !

A mon sens, on finira par s’habituer à ce genre d’image. Mieux, on la recherchera. Certains réalisateurs avec lesquels je travaille aiment faire des panoramiques descriptifs et rapides. A chaque fois, je les préviens du risque d’avoir un plan " strobo ". On le tourne quand même et finalement c’est difficile à regarder… C’est un vrai problème.
Le jour où la cadence normale de prises de vues augmentera, les réalisateurs pourront se permettre de faire des panos descriptifs, sans être contraints par la vitesse des mouvements.
Pour l’avenir du cinéma numérique, je crois aussi beaucoup en l’élargissement du capteur pour magnifier la réalité. Aujourd’hui, il y a un grand engouement pour le Canon 5D qui offre des profondeurs de champ très réduites, comme le Scope tourné en anamorphique. La contrainte des objectifs qui couvrent le grand format (65 mm par exemple), c’est la faible ouverture (f 4 en moyenne). Si les capteurs deviennent de plus en plus sensibles, on peut très bien imaginer tourner à f 4 avec un capteur 65 mm dans des conditions de lumière relativement faibles.

Par l’absence de " bruit " et de stroboscopie, et avec une profondeur de champ maîtrisée par le choix de la taille du capteur, l’écran serait comme une fenêtre sur une réalité magnifiée, sans la contrainte du port des lunettes. Je crois beaucoup plus en ces évolutions futures qu’au relief.
Je pense que la 3D génère une fatigue oculaire pour les spectateurs, problème largement sous-estimé à mon avis… J’ai du mal à croire que la 3D va se généraliser à tous les genres de cinémas.

Avez-vous prévu un " feedback " des essais pour Arri ?

VM : Je parlais avec Natasha Chroscicki des évolutions qu’envisageait Arri, notamment celle de la visée optique. Je lui disais que cadrer à travers une visée optique en extérieur ou intérieur jour avec une caméra à 800 voire 1 600 ISO me semblait périlleux. En effet, une fois le diaph affiché, l’image sera inévitablement très sombre…
Lorsqu’on tourne en photochimique, il y a un rapport sensuel avec la visée optique, l’image qui se forme sur le dépoli est très " parlante " pour l’opérateur ayant l’habitude de voir sa lumière à travers l’œilleton. C’est la logique de ce système.

C’est vrai qu’aujourd’hui aucune visée numérique n’est satisfaisante pour les directeurs de la photo qui font la lumière et qui cadrent en même temps. Je pense que dans le système numérique, il serait plus judicieux de concentrer les efforts technologiques sur l’évolution des viseurs numériques plutôt que de s’acharner sur une visée optique, rendue très inconfortable à cause de la sensibilité de la caméra !
La visée optique implique aussi que l’obturateur ne s’ouvre pas au-delà de 180 °, dommage pour les plans larges de nuit ou pour certains plans à effets… Dès que l’on tourne en numérique, je pense qu’il faut assumer la visée électronique. C’est aussi la logique de ce système.

Quels constats peux-tu faire de ces essais ?

VM : Je pense que pour une première version, l’Alexa est déjà très aboutie. On peut dire qu’elle est aujourd’hui la meilleure caméra numérique 35 mm pour l’image qu’elle restitue. Je souhaite vraiment tourner en Alexa l’année prochaine. Restent les problèmes annexes du viseur, de l’intégration de tous les accessoires HF (commandes point-diaph et émetteur HF en HD).
Je regrette aussi l’absence d’un moniteur LCD ultra compact (type RED LCD) qui resterait en permanence sur la caméra et qui serait pratique pour cadrer à la main ou offrir une image à toute personne qui en a besoin à proximité de la caméra.
On attend tous avec impatience l’Alexa avec un capteur 4/3 pour pouvoir tourner en anamorphique !

(Propos recueillis par Vincent Jeannot)