L’Histoire de l’amour

Quand Radu Mihaileanu m’a envoyé le scénario de The History of Love, adaptation du magnifique livre de Nicole Krauss, je me suis dit : "Voilà un projet magnifique, un film impossible à faire". Pourtant un jour, je me suis retrouvé en repérages à Montréal, à New York et en Roumanie. Le projet initié par 2.4.7. Films (Xavier Rigault et Marc-Antoine Robert) est lancé. L’histoire commence en 1942 dans un petit village de Pologne et se termine en 2006 à New York.

Radu me dit : "L’histoire est totalement déstructurée, deux destinées se mélangent sans ordre chronologique, celle d’un jeune Polonais pendant la Deuxième Guerre mondiale que l’on suivra pendant plus de soixante ans et celle d’une adolescente de Brooklyn que l’on suivra juste pendant quelques semaines. L’image doit aider le spectateur à se repérer, mais aussi à se perdre… Rassure-toi Laurent, j’ai demandé la même chose au musicien Armand Amar…" J’étais en effet tout à fait rassuré !

"Il y aura quelques plans très simples comme celui d’ouverture : un travelling qui commence dans un village au ras du sol et qui s’élève à 200 m de haut et qui termine un kilomètre plus loin dans un arbre. En fait non, le plan continuera et deviendra une vieille photo noir et blanc avec des personnages qu’on doit voir mais pas reconnaître, et puis on sortira de la photo au Chili et puis on repartira dedans et on en ressortira à New York dans les mains d’un acteur qui en fait est celui qu’on ne voit pas vraiment au début… Ah, j’oubliais le début du plan se situe en 1942 et la fin en 2006 ! Tu y réfléchis et on s’appelle". Vous avez noté que Radu n’emploie pas le conditionnel, mais le futur.

Je ne vais pas dérouler le générique mais j’étais loin d’être le seul à avoir des idées. Juste quelques noms : Daniel, Geoffroy, Yanka, Emeric, Cédric, Benjamin, Catalin, Eric, Océane, Yannick, Karine, Christina, Isabelle, etc.
Passionnant d’être une équipe !

Radu voulait un film à l’endroit et à l’envers où les codes étaient chahutés. Par exemple l’histoire du plus vieux personnage devait être filmée caméra à l’épaule avec des lumières très dures et un rendu plus numérique. Celle de la jeune fille au contraire, avec une caméra très posée, des mouvements et des lumières plus cinématographiques.

L’histoire du schtetel, il la voulait avec la beauté et le regret de la pellicule que nous n’avions pas eue. Bon, comme je le disais plus haut, on a chahuté aussi notre grammaire établie.

Une chose est la technique, une autre est ce qu’on filme. Je ne parle pas du script, mais des acteurs. C’est la première fois que je tourne avec autant d’Anglo-Saxons, un casting de 7 à 77 ans, tous capables de "merveilleux".
On a tous eu de belles émotions sur les plateaux, mais je me permets une anecdote…

Nous avons tourné un appartement de Chinatown en studio à Montréal avec des fonds d’incrustations. Le premier jour, j’étais complètement stressé. Avec Daniel mon "gaffer" et Cédric de Mikros Montréal, je me perdais en conjectures techniques sur ce vert incrust qui n’est pas le même que chez nous, la patine des fenêtres, l’intégration, la lumière, etc. Pendant ce temps, dans un petit coin du décor au milieu de la fourmilière, Derek Jacobi et Elliott Gould répétaient discrètement leur texte, et leur accent yiddish. Radu : "Allez !!! Moteur !!!" On me colle l’Alexa sur l’épaule, le clap surgit et je me trouve à filmer ces acteurs immenses, 150 ans à eux deux, en train de danser complètement saouls le rock and roll ! Je me suis senti bien petit et tellement heureux d’être là… Même si…

Radu me demandait parfois de faire une ambiance sombre et lumineuse en même temps. Il me suffisait de regarder Derek interpréter ces scènes tellement dramatiques avec des pirouettes physiques ou verbales remplies de joie, pour comprendre une nouvelle signification des contraires et trouver la solution.

Et cette merveilleuse petite actrice canadienne de 15 ans, Sophie Nélisse, qui a bossé son texte et son accent de Brooklyn comme une folle et qui s’est angoissée pendant plusieurs semaines pour une scène du film : le premier baiser avec Misha… C’était son tout premier baiser pour de vrai ! Elle a offert ça au film.

Et encore Gemma Aterton que j’ai accompagnée dans une lointaine banlieue de Londres pour un moulage du visage car elle voulait elle-même jouer son rôle de 18 à 80 ans…

La grande scène de retrouvaille avec son amoureux, je l’ai vue pleurer de huit heures du matin à minuit le soir dans chaque plan…

Alors, au milieu les fausses teintes, le jour qui tombe, le groupe qui est en panne, les humeurs de l’équipe, ça aide à sortir la tête de l’eau.
J’ai aimé me concentrer avec eux (ou me reposer…).

Le film était compliqué à faire et j’ai embêté tout le monde. J’ai voulu trois séries d’objectifs, j’en ai obtenu deux chez Panavision : une série P Vintage et une série G anamorphique. J’ai mélangé quotidiennement des images en 2,35 anamorphique et des images en Super 35 sphérique. J’avais une Alexa M (la Mini n’existait pas encore en RAW…) et une Alexa XT. Les assistants de chaque pays ont dû jongler avec ça… Et la postproduction aussi !

Après sept semaines de tournage dans un "faux Brooklyn" à Montréal, je me suis retrouvé à New York, cette ville tellement cinégénique. Une nouvelle équipe… trop grosse. Et évidemment que des challenges. Six jours pour ancrer l’histoire dans la vraie New York.

En juillet 2015, il y a eu une semaine de tempêtes là-bas, c’est celle que le plan de travail a choisie ! La scène de fin au milieu de Central Park, on l’a tournée deux fois ! Le plan de grue avec la Louma II télescopique dans le disque dur, le déluge s’est abattu sur nous.

Le tournage nous a emmené pour finir en Europe de l’Est, comme si nous faisions le trajet inverse du héros. Avec Radu, on a forcement l’habitude de tourner en Roumanie.

On y a fait le Chili (quelque peu coupé au montage), un petit plan manquant à New York…

… Et la Pologne du bonheur, la Pologne du début, comme un tableau de Sorolla…

Équipe

Cadreurs et opérateurs Steadicam : Geoffroy Saint-Hilaire (Canada), Alec Jarnagin (USA), Benoît Theunnissen (Roumanie)
Assistants caméra : Eric Godbout, Matthieu-Félix Drouin, Isabelle Lecompte, Toshiro Yamaguchi, Océane Lavergne
DIT : Yanick Champagne, Karine Feuillard
Chefs électriciens : Daniel Chrétien, Calin Catalin
Chefs machinistes : Yanka Pelletier, Emeric Grunebaum
SFX : Mikros Canada, Cédric Fayolle ; Autre Chose Stéphane Bidault, Benjamin Ageorges
Chef décorateur : Cristi Niculescu

Technique

Matériel caméra : Panavision Belgique (Arri Alexa M et Alexa XT, série anamorphique Panavision G et série sphérique PVintage)
Laboratoires : Ikenokoi et Eclair
Etalonneur rushes : Miguel Bejo
Coloriste : Isabelle Julien