L’éditorial de décembre

Par Gilles Porte, président de l’AFC

par Gilles Porte La Lettre AFC n°314

1983. J’habite dans la Loire, à Feurs, une petite ville de 7 000 habitants, entre Saint-Etienne et Roanne... Il y a deux cinémas... Deux écrans... L’un s’appelle "Le Ciné Théâtre" et l’autre "Le Familia"... Un jour, je dérobe une grande affiche collée sur un des murs du "Familia", je me rends compte que c’est tout une partie d’un mur que j’embarque avec moi ! Non seulement une dizaines d’autres affiches de films s’étaient agglutinées derrière mais en plus, le mur sur lesquelles elles avaient été collées s’effritait. Le film s’appelait La Ballade de Narayama...

L’histoire se déroule au Japon, dans un village très pauvre. Une tradition voulait que lorsque les anciens du village commençaient à perdre leurs dents, il fallait qu’ils se considèrent comme trop âgés et se dirigent alors vers la montage de Narayama pour y mourir afin de ne plus être une charge pour le village… Orin-Yan, 69 ans, en pleine santé, constate combien son village est en délicatesse et, pour convaincre son fils de l’emmener à Narayama, décide de se casser les dents avec une pierre, en cachette…

Aujourd’hui ma fille Syrine a le même âge que celui que j’avais en 1983. Elle se retrouve confinée là où j’ai grandi, entre les Monts du Forez et les Monts du Lyonnais. Le cinéma "Le Familia" a fermé au milieu des années 1990. Après avoir longtemps projeté en solitaire, le mono-écran du "Ciné Théâtre" s’est éteint l’année dernière… Un autre cinéma, appelé plus sobrement Ciné Feurs, a ouvert début 2020, proposant après bien longtemps deux écrans aux Foréziens. Mais un virus a débarqué et le nouveau cinéma a déjà connu deux confinements et n’a jamais pu être inauguré !

Ma mère – qui a largement dépassé l’âge de se balader à Narayama – fait aujourd’hui partie des bénévoles du "Ciné Feurs". Elle s’interroge, avec d’autres, sur le film à projeter pour annoncer en fanfare l’existence de ces deux grands écrans qui font figure de village gaulois au milieu de l’Empire romain... Ne serait-il pas opportun de re-projeter, bien des années plus tard, La Ballade de Naryama, tant j’ai eu l’impression, ces derniers temps, qu’on sacrifiait une génération en faveur d’une autre ?

Alors que certains nous dictent quels commerces sont essentiels et lesquels ne le sont pas, j’avoue avoir eu envie bien souvent de me casser une dent avec une pierre, en silence...

Comment ne pas avoir aujourd’hui une énorme pensée, en ces premiers jours de décembre, pour toutes les salles de cinéma qui vont rouvrir et pour toutes celles et ceux qui permettent à des spectateurs de plonger dans des salles obscures afin de foncer vers le grand large !

Faire des films, c’est bien... Pouvoir les montrer sur grand écran, c’est mieux !

Afin d’accompagner ces mots avec des images et des sons, j’emprunte la bande annonce qu’une société de production espagnole avait montée. C’était pour saluer les 120 ans de la création du 7e Art. C’était il y a cinq ans... Cinq ans qui paraissent aujourd’hui une éternité à la veille de cette deuxième sortie de confinement...


https://vimeo.com/115470918

En vignette de cet article, Ken Ogata et Sumiko Sakamoto dans La Ballade de Narayama, de Shôhei Imamura.