La Louma, première grue à tête télécommandée de l’histoire du cinéma

Par François Reumont

Contre-Champ AFC n°338

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Au moment où la Cinémathèque française rend hommage à Jean-Marie Lavalou, François Reumont, dans cet article, reprend en les mettant à jour les termes avec lesquels il avait retracé l’historique de la Louma dans son Guide Machinerie de la prise de vues, publié en mars 2004 aux Éditions Dujarric (préface de Jean-Marie Lavalou et Alain Masseron). Le texte est suivi d’un entretien paru en 2005 dans Le Technicien du film à la suite de la distinction (Academy Award of Merit) obtenue à Los Angeles, d’une contribution plus personnelle de l’auteur et de ladite préface.

Historique de la Louma

Octobre 1970, arsenal de Toulon. Deux jeunes appelés du Service cinéma des armées sont amenés à assurer les prises de vues à l’intérieur d’un sous-marin. Confrontés à l’extrême exiguïté des lieux, ils font face à la situation avec les moyens du bord. Installé sur un chariot de travelling étroit (rails en écartement 36 cm), un trépied de campagne Eclair. Sur ce dernier, ils fixent un bastaing supportant à son extrémité une tête fluide inversée. Sur la tête, un Caméflex. Ils travaillent alors "en aveugle" à partir de positions repérées lors des répétitions, et finissent par réussir l’impossible : un mouvement arrière partant en plongée sur la table traçante pour terminer sur une vue d’ensemble du poste de commandement. Tellement emballé par ce plan, le réalisateur leur demande du coup de filmer l’intégralité du documentaire avec ce dispositif plutôt… archaïque.
De retour de leur service militaire, les deux inventeurs commencent à réfléchir sérieusement aux possibilités de leur bras de déport. En réaction à l’extrême exiguïté ressentie originellement dans le sous-marin, ils concentrent leurs efforts sur la mise au point d’un dispositif le plus compact et le plus modulaire possible. Satisfaits de leur concept, ils le présentent ainsi à Albert Viguier, le créateur de la société de location Alga. Ce dernier trouve l’idée plutôt bonne, et décide de se lancer dans l’aventure avec ses partenaires anglais, les Samuelson. Peu à peu l’engin prend forme.
Un des points cruciaux repose alors sur le système de rattrapage de l’assiette lors du mouvement vertical. Alors que tout bras de grue repose à cette époque sur un encombrant mécanisme de parallélépipède déformable (ou pantographe), les deux inventeurs pensent à intégrer une vis sans fin au cœur du bras. C’est ce dispositif interne révolutionnaire transmettant à une roue hélicoïdale le rattrapage de l’assiette, qui devient le cœur de l’invention et du brevet, ouvrant la porte à une grue à la fois compacte, rigide et surtout modulaire. Outre l’idée géniale d’architecture de la grue, l’équipe de recherche (dirigée par Hervé Theys) met également au point une tête télécommandée dont la conception même (compacité, équilibrage, utilisation des chemins de contacts…) « établira une sorte de référence pour tous les autres modèles à venir » (dixit Franck Fletcher, créateur des têtes Power Pod). Et comme une invention n’arrive jamais seule, cette étape de mise au point est soudain mise en orbite par l’arrivée providentielle des premières caméras 35 autoblimpées (Panaflex, Arri BL) ou des premières visées vidéo miniaturisées.

Début 1975, le premier prototype est enfin prêt. A paternité commune, nom partagé : Jean-Marie Lavalou (surnommé parfois aussi Loulou) hérite du Lou tandis qu’Alain Masseron, ce sera le Ma.
Après un premier test en situation sur un film un peu oublié de René Clément (La Course du lièvre à travers les champs), le baptême du feu s’effectuera en 1976 avec le duo Polanski-Guffroy au sommet de leur art sur les séquences d’ouverture et de clôture du Locataire (image Sven Nykvist).
Ensuite, tout va assez vite. D’un concert remake provençal de Woodstock (Riviera 76) au James Bond sauce space-opera de 1978 (Moonraker), les productions commencent à se bousculer au portillon. Les sept exemplaires fabriqués sont alors répartis entre Hollywood, Sydney, Londres et Paris. Jean-Marie Lavalou part même en Californie pour tourner sous la direction de Steven Spielberg (1941).

Autour de la Louma chez Samuelson-Alga, à Vincennes, en 1981 - De g. à d. : Guy Tournerie, André Lecoze, Jean-Marie Lavalou, Hervé Theys (pull rouge) et, cachés en arrière-plan, Jean-Claude Ruellan et Pierre Cocq - Photo Andy Romanoff
Autour de la Louma chez Samuelson-Alga, à Vincennes, en 1981
De g. à d. : Guy Tournerie, André Lecoze, Jean-Marie Lavalou, Hervé Theys (pull rouge) et, cachés en arrière-plan, Jean-Claude Ruellan et Pierre Cocq - Photo Andy Romanoff
Jean-Marie Lavalou inspectant une pièce chez Samuelson-Alga, à Vincennes, en 1981 - Photo Andy Romanoff
Jean-Marie Lavalou inspectant une pièce chez Samuelson-Alga, à Vincennes, en 1981
Photo Andy Romanoff

Très vite, le monde entier s’empare de ce concept révolutionnaire. Chacun dans son coin fabriquant qui sa tête ou qui sa grue. Une concurrence acharnée s’engageant pour alimenter les énormes besoins du marché anglo-saxon. Malgré la nuée de grues télécommandées modulaires qui fleurit, la Louma affronte plutôt bien la situation grâce à sa rigidité hors pair, sa réelle modularité et la très haute qualité de sa partie électronique.
Puis vient un nouveau tournant technologique au début des années 1990 apporté par les Technocrane. Une nouvelle génération de grues télescopiques mises au point en Allemagne qui permet beaucoup de mouvements rapides (mouvement avant ou arrière sans rail) et de compensation décuplant, par exemple, les effets d’ascension ou de descente. Un succès indéniable qui force d’ailleurs l’équipe de Loumasystems à intégrer dans son parc de location la grue télescopique SuperTechno, de Horst Burbulla. Travaillant parallèlement à la sortie d’une version télescopique de la Louma, Jean-Marie Lavalou et son équipe prend alors du retard suite à plusieurs déconvenues dans le développement industriel de l’outil. C’est finalement en 2007 que La Louma 2 voit le jour. Un concentré de technologie sur une base mécanique ultra rigide qui la place sur le marché des films à effets spéciaux. En effet, la position de la caméra pouvant être relevée en temps réel et fournir des données précieuses en postproduction. Parmi les films prestigieux qui l’utilisent : Hugo Cabret, de Martin Scorcese, avec notamment sa séquence de poursuite dans le décor de la gare Montparnasse de 1900. Une grue qui offre aussi beaucoup d’options en termes de facilité de cadrage (technologie shot assist avec smart pan, smart tilt, et compensation automatique de l’extension pour mouvement en ligne droite...) et qu’on trouve sur nombre de blockbusters en Angleterre ou aux USA. Ayant aussi diversifié son offre avec l’arrivée de nouveaux systèmes de prise de vues sur câble (Spidercam), l’équipe de Loumasystems, dirigée depuis par Nicolas Pollacchi, reste un des acteurs majeurs de la prise de vues 50 ans après l’invention de la première Louma.

Jean-Marie Lavalou et la Louma 2, sur le tournage d'"Aline", au Palais des Congrès en 2020 - Photo Laurent Dailland
Jean-Marie Lavalou et la Louma 2, sur le tournage d’"Aline", au Palais des Congrès en 2020
Photo Laurent Dailland
Jean-Marie Lavalou et la Louma 2 - Photo Loumasystems
Jean-Marie Lavalou et la Louma 2
Photo Loumasystems

"Un Oscar pour la Louma !", entretien avec Jean-Marie Lavalou et Alain Masseron

En février 2005, l’équipe de la Louma était honorée par la Motion Picture Academy en recevant un prestigieux Oscar technique pour l’invention de la première grue télécommandée de l’histoire du cinéma. Retour sur cette interview parue en mars 2005 dans les colonnes du Technicien du film.

Comment avez-vous appris la nouvelle ?

JM.L : C’est Bill Taylor, un des plus grands spécialistes américains des effets spéciaux optiques (The Thing, The Shadow, The Village) qui nous a appelés en janvier pour nous annoncer l’excellente nouvelle.

A.M : C’est vrai que c’était une vraie surprise. Recevoir un Oscar près de trente ans après l’invention de la Louma, ça paraît un peu bizarre… Mais l’Académie a su parfaitement justifier ce fait en récompensant avant tout le côté novateur de la Louma, selon leurs propres termes « Pionnière et inspiratrice d’une multitude de machines télécommandées à la disposition du cinéaste moderne ». C’est une manière aussi de récompenser un outil qui, à l’égal du Steadicam, a profondément changé l’écriture cinématographique depuis 20 ans.

Il y a-t-il eu projections d’extraits de films célèbres filmés avec la Louma ?

A.M : : On a d’abord montré un petit montage vidéo de séquences tirées du film Troy, de Wolfgang Petersen, ainsi qu’une petite démo filmée en style "Time lapse" pour expliquer aux gens comment se montait et s’utilisait la grue. Nous n’avons pas désiré montrer d’images anciennes, comme celles du Locataire ou de 1941, car on voulait résolument ancrer la grue dans le présent et même le futur…

JM.L : A la fin ils ont aussi montré un plan qui m’a fait très plaisir, car il est extrait d’un de mes films récents favoris, Girl with a Pearl Earing, filmé par Eduardo Serra. Ce choix n’était pas anodin car c’était Scarlett Johanson, la comédienne principale de ce film, qui était justement l’hôtesse de l’Académie ce soir-là. J’attends d’ailleurs encore avec une certaine impatience de récupérer une photo souvenir en sa charmante compagnie…

Qui vous accompagnait pour cette occasion unique ?

A.M : Nous étions bien entendu présents tous les trois [Lavalou, Masseron, Samuelson] pour recevoir nos précieuses statuettes, et en plus, Hervé Theys, Nicolas Pollacchi et Alain Coiffier (le directeur de Alga Panavision Paris) avaient fait le déplacement avec nous.
Deux autres statuettes ont été également remises lors de cette soirée, l’une à Horst Burbulla pour l’invention et le développement de la SuperTechnocrane, et l’autre à Takuo Miyagishima, de Panavision, pour l’ensemble de son travail de développement autour des optiques.

JM.L : Les règles de la soirée sont très strictes. Par exemple, on a droit qu’à 45 secondes de discours. Et 45 s, pour remercier tous les gens qui ont participé à l’aventure de la Louma sur 30 ans, c’est un peu court. Comme je n’arrivais pas à descendre en dessous des 3 minutes en répétition, je n’en menais pas large au moment de monter recevoir la statuette. Finalement je me suis lancé dans une petite allocution humoristique sur le thème du rêve américain, et ça a bien fait passer la pilule et le dépassement de timing… Finalement il y a eu plus de peur que de mal !

Alain, vous évoquiez récemment sur France Inter des débuts du concept Louma antérieurs à l’épisode couramment relaté du sous-marin…

A.M : En fait la toute première utilisation du concept Louma remonte à l’année 1969, sur Désirée la sangsue, un film de Jean-Claude Boussard sur lequel j’étais jeune chef opérateur. La caméra devait précéder et tourner autour de Désirée qui marchait dans un étang avec de l’eau à mi-cuisse. Le tout sans trace de sillage d’une barque à l’image. Nous avons donc installé un travelling sur la berge, et à l’aide d’un bras de déport placé la caméra au ras de l’eau. Quelques temps plus tard, je me suis ensuite retrouvé directeur de la photo sur le film de Michel Picard qui se tournait à l’ECPA dans le sous-marin (Michel et Jean-Marie y faisaient alors tous deux leur service militaire). Le décor du sous-marin étant très encombré d’instruments, nous avons repris mon idée de déport caméra pour y faire malgré tout des mouvements. Conscient de l’invention, j’ai déposé un premier brevet de stabilisateur de caméra dans l’espace, et c’est ensuite grâce à notre association avec Jean-Marie que la Louma est née.

Avez-vous pu revoir Steven Spielberg ?

JM.L : Non, malheureusement car il était en fin de tournage de La Guerre des mondes. C’est pour çà qu’il n’a pas pu assister à cette cérémonie. Nous l’avons néanmoins remercié chaleureusement car il reste pour nous le meilleur ambassadeur de notre invention, notamment de par la manière géniale et instinctive dont il a perçu les possibilités de la machine. Sans doute bien au-delà de ce qu’on avait nous mêmes pu imaginer. A la place nous lui avons quand même fait parvenir un petit mot dès le lendemain…

Loulou dans les étoiles, par François Reumont

Un vrai Oscar en chair et en or, ce n’est pas tous les jours qu’on en croise. C’était en avril 2005, il y a presque 18 ans, et Jean-Marie Lavalou venait de rentrer de Los Angeles tout juste récompensé d’une statuette. Fier et tellement heureux de sa soirée passée avec Scarlett Johansson (enfin, de s’être vu offert le précieux bonhomme en or par la star de Match Point), le chef des Loumaciens souhaitait faire partager son bonheur à quelques proches. Très secret sur sa vie personnelle, et n’aimant manifestement guère faire la fête chez lui, il me proposa qu’on se retrouve chez moi autour de quelques bonnes bouteilles et de la fameuses statuette. Les téléphones n’étaient encore que des téléphones, Facebook tout juste né, et Whatsapp et Instagram même pas encore inventés... Aussi il ne me reste que quelques rares photos (faites à l’époque avec un piètre appareil numérique) de ce moment, où mes amis et les siens se rencontrent. Jean-Marie semblait tellement content de partager avec nous cette partie de son rêve américain. C’est l’image que je garde de lui à jamais.
Salut Jean Marie, tu nous manques beaucoup.

Jean-Marie Lavalou, en avril 2005 - Photo Hypergonar
Jean-Marie Lavalou, en avril 2005
Photo Hypergonar
  • L’hommage rendu à Jean-Marie Lavalou a lieu à la Cinémathèque française le 19 décembre 2022, de 18h30 à 23h.