"L’hiver en été", par François Reumont pour l’AFC

Où il est question du travail du directeur de la photographie Rémy Chevrin, AFC, sur "Plaire, aimer et courir vite", de Christophe Honoré

La Lettre AFC n°286

Plaire, aimer et courir vite signe le retour en Compétition officielle pour le réalisateur Christophe Honoré (après Les Chansons d’amour, en 2007). Ce mélodrame entre deux hommes met en scène la vie parisienne d’un jeune, venu de Bretagne pour ses études. Un film qui se déroule au cœur des années 1990 et qui évoque le sida et l’œuvre d’artistes dans le monde homosexuel de cette époque. Rémy Chevrin, AFC, nous parle de ce tournage de film de passé immédiat. (FR)

Synopsis
1990. Arthur a vingt ans et il est étudiant à Rennes. Sa vie bascule le jour où il rencontre Jacques, un écrivain qui habite à Paris avec son jeune fils. Le temps d’un été, Arthur et Jacques vont se plaire et s’aimer. Mais cet amour, Jacques sait qu’il faut le vivre vite.

C’est le cinquième film tourné par le duo Christophe Honoré - Rémy Chevrin. « Si l’on ajoute les deux pièces de théâtre qu’on a également faites ensemble (Angelo, tyran de Padoue, en 2009 au festival in d’Avignon, et Nouveau roman, au festival in d’Avignon en 2012) », note Rémy Chevrin avec un sourire, « on peut presque dire qu’on forme une sorte de couple de cinéma ! »
Plaire, aimer et courir vite est un film d’inspiration autobiographique qui se situe dans les années 1990. « C’est un projet très intime », note le chef opérateur. « Je pense que Christophe tenait, sur ce film, à travailler avec des gens proches de lui. D’autant plus qu’il a été difficile à monter financièrement, avec l’absence au générique de Canal+ qui nous a forcés à tourner dans des conditions d’annexe 3. »

Un tournage à cheval sur Paris et Rennes, avec au centre des enjeux, une recréation des années 1990. « Il ne s’agissait pas de jouer la carte du film d’époque à tout prix », note Rémy Chevrin. « Par exemple, on a évité les habituelles tentatives de passages de voitures en arrière-plan ou l’évocation trop marquée à travers les affiches ou la déco urbaine. L’enjeu pour nous s’est beaucoup plus porté sur une certaine épure à l’image en choisissant, par exemple, de tourner en argentique malgré la forte proportion de nuits. »
Pour contrôler au mieux les nombreux extérieurs nuit, le chef opérateur a même décidé de partir du noir pour reconstituer les lumières de la ville : « J’ai pris l’option de demander à faire éteindre les éclairages publics dans les lieux où l’on tournait. C’est une démarche devenue plus rare depuis qu’on tourne en numérique et que la postproduction permet des réglages auxquels on n’avait pas accès en étalonnage classique... Mais ça permet de conserver assez strictement une cohérence et une unité dans les couleurs des sources, et éviter le mélange des sodiums, tungstène ou LEDs, qu’on trouve désormais dans les rues. »

Ne pouvant avoir accès à des nacelles ou des moyens d’éclairage lourds, le directeur de la photo avoue s’être adapté au budget réduit du projet en éclairant principalement les extérieurs nuit depuis des tours avec des projecteurs Fresnel. « Seule la scène du square en extérieur nuit, à la fin du film », explique-t-il, « a bénéficié d’une grosse source Fresnel de K5600, l’Alpha 18 KW. C’est un moment où les protagonistes s’introduisent dans ce square alors qu’il est fermé. Il fallait trouver une ambiance nocturne assez secrète, entre clair de lune et pénombre urbaine clandestine. »

Pour ce faire, et malgré la perte de sensibilité objective comparée à une caméra numérique, Rémy Chevrin a opté pour un tournage à grande ouverture avec une Arricam LT équipée d’une série Zeiss T1.3 et de la Kodak 5219 développée à sa sensibilité nominale (500 ISO). « Je suis aussi parti sur les quelques extérieurs jour du film avec cette même pellicule, filtrée en 85C pour garder cette unité dans la structure, et donner un petit côté froid à l’image. » La matière de la 5219, le fourmillement du grain et surtout la très belle vérité des couleurs sont autant de critères qu’il cite également pour défendre ce choix de pellicule.

« Faire un film d’hiver en été », c’est un peu la maxime que Rémy Chevrin retient de ce tournage. « Christophe ne voulait pas une image trop réaliste. Nos références se situaient du côté du Jim Jarmush de Mystery Train ou de Patterson (image Fred Elmes, ASC). Un film distancié, où l’on reste souvent au 35 mm à 4 ou 5 mètres des comédiens en plan taille, peu de "close-up", et une palette de gris froids à l’écran, sans couleurs chaudes. Un film où tout ce qui serait en trop dans l’image serait enlevé, à la manière d’un voyage dans le temps stylisé. C’est aussi un trajet à la fois joyeux et sombre... que ce soit à travers le choix de Vincent Lacoste, qui amène sa touche de légèreté, ou à travers les fantômes d’Hervé Guibert ou de Bernard-Marie Koltès, dont l’œuvre a fortement marqué Christophe Honoré, et qui traversent le film ».

Si le film est souvent en extérieur nuit, il repose aussi sur quelques décors clés comme cet appartement situé dans une tour du 13e arrondissement. « On a tourné ce décor au 22e étage de la tour Albert. Un challenge en lumière pour moi car impossible d’éclairer depuis dehors, et impossible d’utiliser quoi que ce soit sur des barres d’accroche, le plafond étant trop bas. La lumière s’est donc essentiellement construite, sur ces séquences, à partir de lampes dans le champ, équipées d’ampoules tungstène survoltées (à 3 800 K), d’abat-jour froids, et d’une combinaison de panneaux de LEDs Lite Gear Lite Mat, ou de Boas, simplement collés sur les murs ou au plafond.

Scanné en 2K chez Mikros et développé chez Hiventy, le film de Christophe Honoré sera présenté en copie numérique à Cannes. « Si la chaîne d’étalonnage est maintenant si transparente quand on part d’un élément numérique RAW, travailler à partir d’un scan pellicule revient un peu à travailler comme il y a dix ans, quand on tâtonnait au début de la chaîne de postproduction numérique », explique le chef opérateur. « J’insiste également sur chaque projet pour obtenir des rushes étalonnés, ce qui permet au réalisateur de travailler au montage sur une image proche de l’idée mise au point sur le plateau, et ne pas avoir à tout remettre en cause, ou pour retrouver simplement cette intention de départ, trois ou quatre mois après le tournage.
D’expérience, c’est souvent impossible de retrouver ce qu’on avait dans la tête au tournage, quand tout le montage s’est effectué sur des éléments mal étalonnés, et qu’on s’est peu à peu forgé une idée visuelle différente. Certes, obtenir des rushes étalonnés a un coût, mais c’est ensuite un gain de temps en finalisation image. Sur Plaire, aimer et courir vite, par exemple, je n’ai passé qu’une semaine en étalonnage, grâce à ce travail sur les rushes. »

Présent à Cannes pour présenter le film avec toute l’équipe, Rémy Chevrin en profite également pour défendre l’image de film en général, comme à travers l’AFC dont il a déjà été président. « On entend souvent dire que l’image de film est trop souvent négligée en France. Le rôle de l’AFC est, pour moi, de mettre en perspective les intimes convictions qu’on a en tant que cinéastes. Qu’est-ce qu’un photogramme, qu’est-ce qu’un plan, qu’est-ce qu’une séquence, quand on fabrique un film ? Comment on manipule cette matière et comment on emmène les gens à travers les images. C’est sur ces questions que le fait de parler ensemble nous engage et permet de défendre nos convictions sur le métier. Placer la caméra, la déplacer ou éclairer, ne doit pas être un acte gratuit et mettre en place le débat autour de ces questions est pour moi passionnant. C’est aussi pour ces raisons que j’aimerais qu’il y ait plus de tables rondes ou d’échanges avec les associations de réalisateurs, comme L’ARP ou la SRF, sans parler évidemment de tous nos partenaires, pour définir une certaine idée de l’engagement dans la cinématographie. Un engagement qui passe, par exemple, par le contrôle de la chaîne de fabrication et de postproduction jusqu’à son terme, contrairement à ce que certaines productions estiment. »

Réalisation : Christophe Honoré
Production : Les Films Pelléas
Chef décorateur : Stéphane Taillasson
Chefs opérateurs du son : Guillaume Le Braz, Agnès Ravez, Cyril Holtz