J’ai rencontré Marie à l’occasion de Tinselwood. C’était la première fois qu’elle travaillait avec un directeur de la photographie. J’entrais dans un espace où tout semblait déjà là, très précisément pensé, mais encore à éprouver dans le cadre. Elle avait tourné seule L’Hypothèse du Mokele Mbembe et revenait sur ces lieux avec le désir de les filmer autrement — de les mettre en scène, là où, auparavant, elle les avait abordés dans une forme proche du cinéma direct, laissant en suspens son regard de photographe.
Sur Tinselwood, je garde le souvenir d’une recherche insistante autour des verts. Rien n’allait de soi : la forêt camerounaise imposait sa densité, ses écarts. Il fallait trouver comment le capteur pouvait encaisser cette complexité sans la réduire. Nous avancions par ajustements successifs, en regardant beaucoup, en corrigeant peu.
Avec Anamocot, quelque chose s’est déplacé. La double vision nous a conduits à faire coexister Super 16 mm et numérique, deux matières, deux régimes d’image. Ce qui m’importait n’était pas leur opposition mais le trouble : une image qui ne se stabilise pas, qui reste en léger déséquilibre, où l’on ne sait plus exactement ce que l’on voit, ni d’où cela regarde. La pellicule conserve, elle, quelque chose du "ça a été", inscrit dans le temps du développement.
Entre les deux, Na China. Quitter la forêt pour les grandes villes du sud de la Chine impliquait de changer de distance : être là sans être vu, filmer léger — parfois avec des téléphones portables —, accepter de perdre du contrôle pour gagner en présence, se glisser dans le flux plutôt que de l’organiser.
Avec Marie, chaque film redéfinit les règles du précédent. Rien ne s’installe : ni les outils ni les distances ni la place du regard. Cette instabilité est précieuse — elle oblige à déplacer la pratique, à rester en alerte. Peut-être que ces films sont aussi cela : une manière d’apprendre à regarder autrement, et de laisser l’image, parfois, nous échapper.
Les projections auront lieu aux dates suivantes :
- Anamocot : mardi 7 avril à 19h et samedi 11 avril à 14h30 (séances présentées par Marie Voignier, en conversation le 11 avril avec Teresa Castro)
- Tinselwood : samedi 18 avril à 14h30 (discussion animée par Benoît Hické)
- Na China : dimanche 19 avril à 17h30 (séance en présence de Marie Voignier, accompagnée de Oulimata Gueye)
Marie Voignier sera présente à chacune des séances pour échanger avec le public.
Merci aux équipes de Panavision, et en particulier à Alexis Petkovsek, pour leur présence attentive sur Tinselwood et Anamocot.
- Marie Voignier. Le réel et ses doubles, une programmation de Benoît Hické et Marie Voignier au Jeu de Paume, du 7 au 19 avril 2026.
Jeu de Paume
Jardin des Tuileries
1, place de la Concorde - Paris 1er
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