Retour sur le FIDMarseille 2020

Par Caroline Champetier, AFC
Le FIDMarseille* est un festival extraordinaire. Les films projetés au travers des cinq sélections - Internationale, Nationale, Flash, Premiers Films et Autres Joyaux - sont libres, libres dans leur durée, leur format, leur sujet, sans carcan scénaristique ou économique. Ils surgissent dans l’impérieuse nécessité qu’une femme ou un homme, n’importe où dans le monde, a ressenti en souhaitant rêver et aboutir, une construction d’images et de sons.

Le film arrive parfois après des années de travail, comme Gyres 1-3, d’Ellie Ga. Les Gyres sont de gigantesques courants marins qui transportent tout ce que la mer (ici la Méditerranée) peut contenir puis rejeter sur ses rivages. La réalisatrice américaine, vivant en Suède et parlant le français, invente une forme visuelle somptueuse, une bande lumineuse de la largeur de l’écran qui serait le brouillon de la pensée, de la mémoire et du film lui-même où les images, grandes diapo 6x6, se chevauchent en désordre. Plus haut, dans un carré lumineux (dispositif de table lumineuse), les diapos sont mises en place par les mains de la cinéaste racontant ce que pourrait être l’odyssée de toutes les bouteilles (réelles ou figurées) jetées à la mer pour échapper au chaos du monde.
Outre ce que l’on apprend sur le mouvement des courants marins et des "beachcombers", le geste d’Ellie Ga nous montre physiquement les strates d’un film, images, émotions, rapprochements, pensée, montage, c’est fulgurant d’intelligence. Gyres dure 41 mn, certains l’appelleraient petite forme, j’ai eu un sentiment d’immensité en en sortant.

Sandlines, the Story of History, que l’artiste Francis Alÿs signe avec son collaborateur Julien Devaux, a dû être réalisé plus rapidement. Un artiste conceptuel réalisant un film peut faire peur mais aucune pose ou lourdeur dans ce film tourné dans le désert irakien avec des enfants eux-mêmes irakiens. Deux troupeaux, l’un de chèvres, l’autre de brebis, et les enfants retracent l’histoire malheureuse du pays, les accords Sykes-Picot, le pillage occidental, le roi fantoche, le dictateur, les djihadistes.
Les enfants rient beaucoup en incarnant leurs personnages, ils ont des vestes trop grandes, des moustaches, le tout est chorégraphié sur une terre poussiéreuse, lumineuse et abstraite mais terriblement réelle, même les troupeaux à l’instinct grégaire évitant des poudres colorées étalées au tamis sur le sol racontent l’évidence, l’occident s’est approprié le sol et le sous-sol d’un pays qu’il a conduit à la catastrophe, le fait que ce soit des enfants joueurs , insouciants qui d’une scène à une autre la miment et la racontent nous convoque d’autant plus surement à adhérer au film et à sa lumineuse démonstration.

Les enfants du film "Sandlines, Story of History"
Photo Francis Alÿs

Enfin le premier film donc pour moi les premières images projetées dans une salle depuis quatre mois, à part celles du projet sur lequel je travaillais, Soon It Will Be Dark, d’Isabell Heimerdinger, transportent dans une forêt tropicale au bord d’une mer non située où travaille un homme seul. Machette à la main, l’homme défriche à sa hauteur les feuilles de palmes mortes ou abimées, les rejets qui embrouillent l’espace, seul humain de ce territoire luxuriant aux couleurs puissantes qui verse lentement dans l’obscurité, il semble prendre soin du monde éternellement.

Je pourrais parler d’autres films, Sweat, d’Elsa Brès, Tendre, d’Isabel Pagliai, l’irrésistible Jean-François Stévenin – Simple Messieurs, de Laurent Achard, tous m’ont soit subjuguée, soit émerveillée, soit émue, chacun m’a rendu à l’état de spectateur idéal que le cinéma, le vrai, sait toujours provoquer, se sentir vivant parmi d’autres vivants.

CC, 28 juillet 2020

* FIDMarseille : Festival International de Cinéma Marseille, du 22 au 26 juillet 2020.