Les films se suivent, se répondent et se nourrissent les uns des autres. Sur le tournage de Félicité, en 2015, nous tournions une scène dans une cour collective avec plein d’habitations autour, dans laquelle il y avait une querelle entre deux femmes autour d’un enfant et un homme âgé est intervenu dans la scène pour protéger l’enfant et prendre parti. Il n’était ni acteur ni figurant, il s’est invité dans la scène et y a participé. Il y avait une caméra à l’épaule et une perche, mais pourtant il est intervenu. C’était très surprenant et très fort. Et puis un jour, Alain est rentré de son village en Guinée-Bissao où il venait de vivre une cérémonie pour son père mort deux ans plus tôt et il m’a dit qu’il aimerait filmer ces moments. Je crois que c’est de ces deux pôles qu’est né Dao.
Sur Félicité, les prises les plus longues duraient quatorze minutes car c’était le temps des cartes d’enregistrement. Très tôt, sur Dao, l’idée était de faire durer encore plus les prises, laisser la durée ancrer les scènes jusqu’à l’abstraction du temps ; j’ai presque envie de dire jusqu’à sortir du temps présent et que la fiction surgisse par la durée de l’installation du "faux", donc du jeu.
Jouer à être ailleurs, quelqu’un d’autre.
De janvier à avril 2023, pendant quatre mois, Alain seul, puis accompagné par ma caméra, avons filmé les personnes / acteurrices/ personnages devenir une famille ; apprendre à être ensemble, à jouer ensemble, à se regarder, à s’écouter.
Et le fait que j’évolue parmi eux, avec eux très tôt, que je sois spectatrice des premières rencontres a aussi participé de la naissance d’une intimité commune.
Nous étions dans un bureau de préparation et filmions les personnes très simplement ; le dispositif était léger. Une petite caméra (Alpha 7S3), des micros HF et deux ou trois personnes maximum. Je me souviendrai toujours des premiers jours avec Gloria (Katy Corréa), la recherche de son prénom dans le film, les regards fuyants, la timidité-peur. Et au fur et à mesure de ces journées de travail, l’émotion de la voir s’ancrer dans son personnage et au final, la puissance de sa présence dans le film.
C’est là où je trouve le film extrêmement puissant, c’est comme remonter le temps, du don absolu, de la croyance absolue dans le cinéma et le jeu. S’inventer un monde parallèle et le vivre totalement, ensemble. Et qu’il devienne plus réel que le monde lui-même tellement on y met de soi, de son énergie, de son désir.
Le lien à la caméra épaule était très fort, ils sentaient que ce qu’ils donnaient était reçu, amplifié, entendu, regardé. Mon travail consistait à entrer en résonance avec les autres, la terre, les situations, les corps, la musique dans une porosité très animale car faite corps, mouvement et geste.
Pendant les prises, Alain pouvait me parler comme sur Félicité et il lançait les situations ou les gens dans les plans au fur à mesure. Les prises duraient entre vingt minutes et une heure entièrement à l’épaule. La moyenne étant de 45-50 minutes. Tantôt il se laissait guider par mon regard tantôt il le dirigeait.
Le scénario était écrit, il y avait des situations qui étaient très claires : un mariage, une cérémonie mais il y a eu aussi beaucoup d’improvisation sur le moment présent.
Nous avons tourné la cérémonie en Guinée en avril 2023 et le mariage en France en juin 2023. Dix jours en Guinée et huit jours en France.
Le souvenir très fort, pour moi, est un souvenir d’immersion ; plonger dans les situations et les vivre de l’intérieur ; être surprise, curieuse, émue, emportée par la musique et les corps.
Sans distance, de manière totalement enfantine, naïve, première ; sans filtres, sans a priori, comme un jeu.
N’être que corps-regard ; totalement dans l’instant présent.
Techniquement
Nous filmions avec une Sony Venice 1, des Cooke Mini S4/i et le Rialto.
Nous avons utilisé un Alpha 7S3 avec un petit zoom Leica en monture R : pour toute la partie répétition, rencontres et constitution de la famille et aussi pendant le tournage à proprement parlé.
Lors de la cérémonie en Guinée, Amath Niane faisait des plans et pendant le mariage en France c’était Mabeye Deme qui filmait en parallèle.
C’était la première fois que je travaillais avec Diachromie, qui n’était pas encore Diachromie et Diaphanie mais un logiciel de développement de LUT, aux Films de la Chapelle. Nous avions fait des recherches avec Laurent Ripoll et j’avais une LUT très solide pour la partie Guinée. C’était un vrai plaisir de travailler avec cet outil et depuis je ne peux plus m’en passer. Donc un immense merci à Martin Roux de m’avoir donné la possibilité de travailler avec cet outil très tôt.
Pour tout le film :
Merci à Panavision qui m’a soutenue sur toutes les configurations.
Merci à mon assistant, Mathias Sabourdin, qui n’a jamais baissé les bras malgré la longueur des prises ; à Dana Farzanehpour, le chef opérateur du son, et à ses deux perchistes, Franck Cartaut et Gaétan Ricciuti (à vrai dire, je ne sais même pas comment ils ont fait pour ne pas être dans le champ).
À Delphine Daull, la première assistante réalisatrice, pour son soutien, sa solidarité et sa constance.
À Diego Urgoiti, le directeur de production, pour son intelligence, son ardeur et son humour.
Pour la Guinée :
Merci à Mame doudou Camara, mon chef machino, qui m’a fabriqué une bouée pour l’épaule très solide que je continue à utiliser dès que je suis à l’épaule.
Et Abdou Fattah Faris, mon chef électro, qui faisait en plus de la lumière tous les changements de diaphrame avec une grande patience.
Pour la France :
Un immense merci à François Gallou, mon chef machino, qui a porté le corps de la caméra de plein de manières toutes aussi inventives les unes que les autres.
Et à Hadrien Ricol, qui s’est transformé, le temps de deux nuits de tournage, en DJ lumière avec une grande sensibilité.
Et à Léo Brezot, le second assistant caméra, pour les changements de diaphragme d’une grande précision.
En
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