Adieu l’Artiste

par Pierre-William Glenn, AFC
Alain Derobe était le fils de Jeander, critique très sérieux et réputé de Libération et j’ai eu la chance de le rencontrer à l’IDHEC en 1964. J’y étais élève en Image et Alain – Pilou pour les intimes – était un intervenant professionnel du département. La sympathie s’est créée immédiatement puisqu’Alain achetait des lots de motos aux Domaines pour en reconstruire une en bon état de marche et que j’allais à l’Ecole avec une Triumph 6T...
Jacques Delacoux, Pierre-William Glenn et Alain Derobe lors du Micro Salon 2012
Photo Pauline Maillet - © AFC

Je lui ai connu, depuis cette période, un amour sans borne de la mécanique, une curiosité technique sans limite et un savoir-faire prodigieux. Il a commencé à m’apprendre à " faire trempette " - c’est à dire développer des bouts d’essais film en noir et blanc, puis en couleurs pour les tirer sur papier photo et les présenter au chef opérateur sur le plateau (Henri Decae).
Je pense qu’il a – à partir de son labo de 2e assistant – inventé le surdéveloppement en augmentant la température du révélateur (et en y ajoutant quelquefois un dosage de cyanure), je sais qu’il a été le premier à monter des objectifs Canon sur le Cameflex puisqu’il m’a chargé d’en assurer – avec Colin Mounier et Jean-Paul Cornu, ses deux fidèles assistants – la réalisation pratique. Alain possédait son propre matériel caméras, batteries et très vite son éclairage.
Les longues focales à grande ouverture l’ont amené à faire un télémètre couplé à la bague de point où il fallait – tâche ardue – superposer une image rouge et une image verte...

Après s’être mis à piloter (il échappa par miracle à un grave accident d’avion), il trouva une manière d’accoupler les champs de vision de neuf caméras pour les fixer sous un hélicoptère et filmer le Tour de France à 360° ; il s’est intéressé à la lumière de théâtre, a bricolé des jeux d’orgues, etc., etc. puis vint la 3D...

Alain était très exigeant sur la technique, trop pourraient dire certains, à l’époque où l’à-peu-près est la règle et où les " amateurs " incultes prétendent donner le ton à la profession. A la CST, il nous avait demandé de venir voir ses découvertes chez lui et nous l’avons aidé dans ses communications, toutes passionnantes. Son perfectionnisme nous manque déjà, la rigueur de l’artisan génial qu’il fut, doit rester notre référence.

Pilou a même réussi son départ. Son enterrement, avec les témoignages d’une famille aussi digne qu’intelligente et ceux de ses amis – tous très émus – fut un magnifique au revoir... il était du jamais vu que la salle comble du funérarium des Batignolles se lève – à la demande de sa femme – pour applaudir à tout rompre " l’Artiste-Technicien " qu’Alain fut toute sa vie.

Adieu l’Artiste

Pierre-William Glenn, AFC